Concerts aux Îles du Bic | Andrea Stewart : « On est toujours en création »

Entrevue réalisée par Chloé Rouffignac

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Violoncelliste, pédagogue, commissaire et instigatrice artistique, Andrea Stewart mène une carrière dont les multiples ramifications traversent la musique ancienne et contemporaine, la musique de chambre, l’enseignement et les projets communautaires. À l’occasion de sa participation au Festival Concerts aux Îles du Bic, où elle interprétera un programme consacré à la compositrice française Charlotte Sohy, elle revient avec Chloé Rouffignac, collaboratrice pour PAN M 360, sur le fil conducteur de son parcours, son rapport à la musique vivante et la nécessité de bâtir une communauté musicale plus humaine.

PANM 360 : Votre carrière est particulièrement variée : vous pratiquez la musique ancienne et contemporaine, la musique de chambre, vous enseignez et vous développez également des projets communautaires. Existe-t-il un fil conducteur entre toutes ces activités?

Andrea Stewart : J’y réfléchis souvent, parce qu’il est vrai que j’ai fait beaucoup de choses différentes. À plusieurs moments de ma vie, j’ai essayé de me spécialiser davantage, notamment parce qu’il peut être difficile d’organiser son temps lorsque l’on mène plusieurs projets de front.

Le fil conducteur est peut-être un peu idéaliste : je me demande comment je peux avoir un impact positif sur le monde ou sur la vie musicale. Cela peut commencer par la beauté d’une musique, par l’histoire d’une compositrice ou d’un compositeur, par une instrumentation intéressante, l’exploration de nouvelles sonorités ou la découverte d’un répertoire. Mais, pour moi, cela finit toujours par la même question : comment puis-je partager les choses que je trouve belles ou pertinentes avec le public, et peut-être influencer la façon dont nous communiquons entre nous?

Il y a les choses qui nous intéressent personnellement, mais aussi celles qu’il faut faire pour être impliqué dans sa communauté et contribuer au futur que l’on souhaite voir apparaître.

PANM 360 : Est-ce également ce qui vous a conduite à fonder Jardin musical? La musique classique a-t-elle encore besoin d’être présentée de manière plus accessible?

Andrea Stewart : Oui et non. Jardin musical est vraiment un projet qui me tient énormément à cœur.

L’inspiration m’est venue lors d’une résidence au Centre culturel canadien à Paris. Dans la cour intérieure du bâtiment, deux artistes avaient créé un jardin comme œuvre d’art. L’un d’eux m’a expliqué que son intention était de créer un espace où les gens pourraient se rassembler, partager un repas ou proposer de petites lectures de poésie. C’était l’idée même du rassemblement qui devenait une œuvre d’art.

J’ai trouvé cela très beau, parce que le rassemblement est aussi quelque chose que nous recherchons constamment dans la musique vivante. La présence des gens a une influence sur le concert, le spectacle et la performance.

Je pense aussi beaucoup à l’environnement, à la crise climatique, à la beauté des jardins, des arbres et de la nature en ville. Nous devrions avoir un accès public à ces espaces, de la même manière que nous devrions avoir un accès public à l’art.

Pour moi, l’accessibilité en musique ne signifie pas nécessairement qu’il faille changer l’art. Il est parfois utile d’ajouter des outils pour expliquer une œuvre ou la rendre accessible à certaines personnes, mais il peut aussi simplement s’agir d’amener ce que nous voulons exprimer là où les gens se trouvent déjà.

Pendant l’été, les gens sont dans les parcs et les jardins. Ils s’y arrêtent en revenant du travail ou pour jouer avec leurs enfants. Jardin musical cherche donc à amener l’art dans ces lieux.

L’environnement transforme aussi la musique. Il produit un concert ou une expérience que l’on n’a jamais entendue auparavant et que l’on n’entendra jamais exactement de la même manière ensuite. La musique est imprégnée par les mouvements des feuilles, le vent, le chant des oiseaux ou les rires des enfants à proximité. Elle devient une expérience véritablement partagée.

PANM 360 : Cette relation à l’environnement semble particulièrement pertinente pour un festival comme celui des Îles du Bic. En tant qu’artiste, sentez-vous une différence lorsque vous jouez à l’extérieur plutôt que dans une salle traditionnelle?

Andrea Stewart : Tout à fait. Le retour du son est différent dans chaque espace : une salle fermée, une église, une forêt ou un lieu extérieur. Mais il y a également l’énergie partagée avec les collègues et le public.

Cela peut être extrêmement magique. Cela peut aussi représenter une difficulté, parce que les musiciens sont très humains et particulièrement sensibles aux changements d’humidité et de température, au vent ou à un soleil trop intense.

Cela devient parfois un exercice mental : il faut réussir à demeurer dans le moment présent et à oublier les éléments difficiles. L’énergie du public nous aide beaucoup. Les autres sons de l’environnement peuvent également nous permettre de conserver une conscience de l’espace.

PANM 360 : Pour les instruments à cordes, les changements de température et d’humidité peuvent notamment affecter l’accord. Comment apprivoisez-vous cette part d’imprévisibilité?

Andrea Stewart : Il faut l’accepter. Les musiciens peuvent devenir extrêmement attentifs à des détails que personne d’autre n’entend. Nous pouvons même parfois imaginer un son qui n’existe pas réellement.

Le travail consiste donc à rester dans le moment présent. Si je joue sur des cordes en boyau, par exemple, l’accord risque de changer rapidement et fréquemment. Mais, avec mes doigts, je peux ajuster chaque note. Au lieu de considérer ces changements uniquement comme un problème, ils peuvent devenir une partie de l’interprétation et de l’expérience.

Je pense que le public aime aussi être témoin de cela.

PANM 360 : Notre génération de musiciens a grandi avec des enregistrements extrêmement travaillés, parfois assemblés à partir d’un grand nombre de prises. Cela peut nous faire oublier que la musique vivante n’a jamais été parfaitement lisse.

Andrea Stewart : Dans un concert, nous recherchons évidemment une forme de perfection, souvent dans les détails. Mais quelque chose de très magique se produit : plus nous travaillons sur les détails et sur la vision globale d’une pièce, d’une œuvre ou d’un programme, plus notre imagination se développe.

Ce que nous imaginons change constamment. Nous sommes donc toujours en train de rechercher autre chose. Il faut voir la musique comme un processus.

Chaque concert est différent parce que nous sommes nous-mêmes toujours en train de changer. Chaque jour, mon corps est un peu différent. J’imagine les choses autrement, je modifie mes interprétations et ma façon d’écouter.

On est toujours en création, même sans chercher consciemment à l’être. C’est ce qui est magique avec les arts vivants : nous ne pouvons jamais vivre exactement la même chose deux fois. Cela vaut même pour un enregistrement, parce que nous sommes nous-mêmes différents à la deuxième écoute.

Il y a plusieurs siècles, lorsque les gens entendaient une œuvre pour la première fois, les répétitions étaient parfois peu nombreuses. Les musiciens ne disposaient pas nécessairement de toutes les informations que nous avons aujourd’hui, et le public mangeait, parlait ou criait dans la salle.

Avec l’enregistrement, nous avons parfois commencé à chercher à répliquer les choses plutôt qu’à créer véritablement de la musique et à y injecter notre personnalité.

Comme interprète pratiquant la musique ancienne, la musique contemporaine et tout ce qui se trouve entre les deux, je crois qu’il est possible de créer quelque chose qui nous ressemble et qui demeure authentique, tout en respectant la partition et les idées des compositrices et des compositeurs.

Je suis très heureuse de voir qu’un nombre croissant de musiciens, d’interprètes et d’élèves cherchent aujourd’hui à développer des interprétations personnelles, plutôt que de reproduire ce qu’ils ont entendu sur un enregistrement ou appris de leur professeur, qui le tenait lui-même de son propre professeur.

PANM 360 : Venons-en au programme consacré à Charlotte Sohy. Comment avez-vous découvert sa musique et quelle relation entretenez-vous avec ses œuvres?

Andrea Stewart : Depuis quatre ans, je codirige avec mes collègues de collectif9 un stage de musique de chambre à l’Académie Orford Musique. Chaque année, nous essayons de faire découvrir d’autres voix à nos élèves.

C’est grâce au travail d’un organisme français consacré aux compositrices que j’ai découvert la musique de Charlotte Sohy. Nous avons d’abord fait jouer certaines de ses œuvres à nos élèves à Orford.

C’était la première fois que je découvrais une compositrice véritablement ancrée dans la Belle Époque, contemporaine de Debussy, dont la musique me semblait à la fois aussi belle, complexe et imaginative. Je suis immédiatement tombée amoureuse de son univers.

Thibault Bertin-Maghit, le directeur artistique du Festival Concerts aux Îles du Bic, participait également à cette programmation destinée aux élèves. Il a ensuite commencé à écouter davantage sa musique et à découvrir d’autres pans de son répertoire. Il a finalement proposé un concert entièrement consacré à Charlotte Sohy, permettant de découvrir plusieurs de ses œuvres et de présenter au public cette compositrice que nous venons, collectivement, de redécouvrir.

Je suis extrêmement reconnaissante envers les personnes qui ont réalisé ce travail de recherche et de redécouverte. Il s’agit d’un travail immense, qui rend justice à cette compositrice, mais qui aide aussi tous les interprètes souhaitant aujourd’hui partager sa musique.

PANM 360 : Que raconte le programme sur son évolution artistique et personnelle?

Andrea Stewart : J’ai d’abord découvert ses quatuors, même si ce ne sont pas les œuvres que nous jouerons pendant ce concert. Nous avons ensuite exploré sa musique pour piano, son trio avec piano et plusieurs pièces pour violon et piano.

Ce que j’aime beaucoup, c’est que lorsque nous considérons la vie de Charlotte Sohy parallèlement à sa musique, nous pouvons entendre une partie de ce qu’elle a vécu.

La Fantaisie pour piano qui ouvrira le concert, interprétée par Chloé Dumoulin, possède par exemple quelque chose de très naïf et d’espoir. Elle a été composée à une période située autour de sa rencontre avec celui qui deviendrait son mari.

Plus tard, Charlotte Sohy a traversé deux guerres et vécu des événements extrêmement difficiles. Elle a élevé sept enfants et dû s’occuper seule de sa famille pendant que son mari était au front. Celui-ci a été très grièvement blessé et a failli mourir.

Dans le Trio, certains passages peuvent d’abord sembler simplement beaux ou naïfs. Mais lorsque l’on comprend ce qu’elle traversait au moment de l’écriture, ou dans les années qui la précèdent, on peut imaginer une femme portant d’immenses responsabilités tout en essayant de poursuivre sa carrière musicale.

Elle évoluait dans une époque où son travail n’était pas suffisamment respecté, même si elle était entourée de personnes qui la soutenaient. Son mari, qui était lui-même compositeur, considérait d’ailleurs qu’elle avait davantage de talent que lui.

Elle demeurait néanmoins une femme dans un monde où les femmes n’étaient pas égales. Elle portait beaucoup de responsabilités et une grande lourdeur. Dans sa musique, on peut entendre à la fois les éléments très sombres qui se trouvent en arrière-plan et son effort pour préserver une forme de lumière.

Ce sont ces couches de complexité que je trouve particulièrement intéressantes. Nous en avons beaucoup discuté avec Chloé Chaban et Chloé Dumoulin, les deux magnifiques musiciennes avec lesquelles je partagerai la scène. Ces réflexions ont transformé notre approche de la musique.

J’espère que le public entendra certaines de ces dimensions. Mais je crois qu’il percevra au minimum toute la complexité des émotions qu’elle a vécues.

Il existe aussi des éléments de sa vie auxquels je peux personnellement m’identifier. C’est toujours ce que nous cherchons dans l’interprétation : ce que nous partageons avec la personne qui a créé l’œuvre. Je ressens une certaine connexion avec elle et avec plusieurs aspects de son expérience.

PANM 360 : Sa musique semble porter beaucoup de lumière et d’espoir, alors qu’elle traversait des réalités extrêmement lourdes. L’écriture aurait-elle pu constituer pour elle une manière de trouver un équilibre ou de s’échapper?

Andrea Stewart : C’est possible. Nous pouvons observer quelque chose de semblable dans notre société actuelle. Lorsque la vie devient compliquée ou que certaines choses nous effraient, nous cherchons parfois un équilibre entre des œuvres très légères, qui permettent d’oublier momentanément, et d’autres qui représentent directement ce que nous vivons.

Charlotte Sohy a connu la guerre. Elle a vu certains de ses amis mourir, elle a manqué de nourriture, mais son mari était encore vivant et elle pouvait regarder ses enfants grandir. Il est possible que toutes ces réalités aient imprégné sa musique.

D’après ce que j’ai lu, lorsqu’elle écrivait, elle se jetait complètement dans la musique. Elle y entrait à cent pour cent. Sa vie entière était néanmoins transformée par ce qu’elle traversait, et cela se manifeste inévitablement dans ses œuvres.

L’écriture peut également être une façon de traiter les choses difficiles. Nous écrivons parfois des textes sans avoir l’intention de les partager, simplement pour alléger ce que nous portons. Elle écrivait non seulement de la musique, mais également de nombreux textes et des paroles. Son langage artistique était très complet.

Elle a également énormément travaillé pour faire entendre sa musique et celle de son mari. Elle l’a fait avec patience, avec gentillesse et sans jamais relâcher ses efforts. J’ai été surprise de découvrir à quel point elle n’avait jamais cessé de travailler.

PANM 360 : Vous parlez de la persévérance de Charlotte Sohy. Existe-t-il, dans votre propre parcours, un projet que vous avez longtemps rêvé de réaliser ou une facette de votre identité artistique que vous avez dû retrouver?

Andrea Stewart : J’ai toujours plusieurs listes de projets et de choses que j’aimerais accomplir. J’attends parfois le bon moment, le temps nécessaire ou le financement.

Mais il existe aussi un projet très personnel. J’ai terminé mon doctorat il y a plus de dix ans. À cette époque, j’étais épuisée et je voyais plusieurs choses que j’aurais souhaité changer dans le milieu de la musique classique, sans savoir comment participer à ce changement.

Pendant mes études, je travaillais beaucoup sur le répertoire contemporain pour violoncelle seul. Puis, soudainement, j’ai arrêté. Je n’étais même plus capable d’envisager l’idée d’être seule sur scène. J’avais envie de tout partager avec d’autres musiciens. Le solo ne faisait plus partie de mon vocabulaire ni même de ma manière de penser.

Depuis quelques années, je travaille de nouveau sur un projet solo. J’en ai présenté une première étape en avril dernier à l’Espace Orange, en collaboration avec collectif9 et Le Vivier. J’ai la chance d’avoir ces partenaires. Je suis directrice associée de collectif9 depuis quinze ans, et je collabore aussi beaucoup avec Le Vivier, parce que je crois profondément en leur mission.

Ce projet représente une vision qui commence progressivement à se réaliser. J’avais longtemps eu trop de doutes. Il existait une rupture entre la vision que j’avais de moi-même et le monde de la musique classique. Je ne voyais pas comment mes idées pouvaient s’intégrer à ce milieu.

Il m’a fallu une dizaine d’années pour comprendre comment cela pouvait fonctionner.

Lorsque nous sommes étudiants et que nous avançons vers la vie professionnelle, nous imaginons souvent un chemin de progression très clair. En réalité, ce n’est pas un chemin droit. C’est un parcours avec beaucoup de virages. Parfois, nous reculons; parfois, nous avançons.

Mais ces détours font partie de la richesse d’une vie et influencent nos visions plus tard. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce parcours, avec tous ses virages, m’avait apporté énormément de richesse.

Je ne crois toutefois pas que je laisserai désormais un projet dormir pendant dix ans avant de le réaliser. J’essaie plutôt d’avancer continuellement par petits pas.

Le plus important est d’avoir des partenaires avec lesquels nous partageons des valeurs musicales et humaines. Je suis très chanceuse d’avoir trouvé ces personnes et de pouvoir travailler avec elles. Cela permet à tous les projets dont nous rêvons de continuer à se développer.

PANM 360 : Le public connaît encore relativement peu Charlotte Sohy, et sa musique demeure rarement jouée. Qu’aimeriez-vous que les auditeurs découvrent lors de ce concert?

Andrea Stewart : Dans mon travail en musique ancienne, mes collègues et moi effectuons beaucoup de recherches sur les compositrices, les compositeurs et les interprètes de différentes époques.

Pendant longtemps, nous n’avons presque pas joué de musique composée par des femmes, comme si elles n’avaient pas existé. En étudiant leurs œuvres, nous avons parfois découvert des particularités que l’on pouvait interpréter de différentes manières. Leurs professeurs étaient-ils moins exigeants envers elles? Certaines aspérités n’avaient-elles pas été corrigées parce que leur musique n’était pas considérée avec le même sérieux?

Avec Charlotte Sohy, même si sa musique diffère de celle d’autres compositrices que j’ai étudiées, je n’entends pas ce type de curiosités ou de défauts supposés. J’entends véritablement une voix unique.

J’ai donc été très surprise que nous ne connaissions pas déjà davantage sa musique. Elle n’a pas été suffisamment programmée et, pendant longtemps, ses partitions n’étaient même pas facilement accessibles.

De mon côté, je ne peux pas dire que j’ai appris l’histoire de la musique des femmes pendant mon baccalauréat. Je pense que la première fois que j’ai interprété l’œuvre d’une compositrice, je n’étais déjà plus une très jeune musicienne.

Lorsque j’ai commencé à effectuer mes propres recherches, j’ai découvert une quantité immense de musique que j’avais envie de jouer. Je pourrais probablement ne jamais rejouer une œuvre que je connais déjà pour le reste de ma vie et continuer malgré tout à être comblée par toutes ces découvertes.

J’espère que les gens viendront au concert même s’ils ne connaissent pas Charlotte Sohy. Il est important qu’ils puissent entendre qu’il existe aussi quelque chose de familier dans sa musique.

C’est un privilège d’écouter une œuvre pour la première fois tout en ayant l’impression de reconnaître une partie de son langage.

Ce concert sera une expérience très spéciale : entendre cette musique vivante pour la première fois, découvrir une voix nouvelle mais porteuse d’une certaine familiarité, et la faire entendre par des femmes.

Nous ne vivrons cela qu’une seule fois.

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