Semaine du Neuf | « Cacher pour montrer », métaphore de nos comportements à l’ère numérique

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Samedi soir prochain, 7 mars, un des joyaux de la Semaine du Neuf sera présenté au Studio-Théâtre de l’Édifice Wilder : la performance multidisciplinaire Hide to Show par l’ensemble belge (flamand) Nadar, imaginée par le compositeur allemand Micheal Biel. Cette œuvre explore l’hyperréalité, la solitude, la visibilité et la synchronicité à l’ère numérique. 

Hide to Show, soit cacher pour montrer, est une réflexion artistique visant à illustrer comment nous nous synchronisons avec les autres humains tout en nous dissimulant. Qui plus est, il s’agit d’une évocation de nos comportements dans les réseaux sociaux et de nos propres utilisations d’avatars pour mieux nous dissimuler afin de nous exprimer sans réserve.

Ainsi, 8 musicien·nes sont filmé.e.s en temps réel, de la préparation en coulisses à la performance sur scène, s’instaure un jeu subtil qui modifie la perception de l’auditoire, à savoir ce qui est joué pour vrai devant nous et ce qui ne l’est pas. Métaphore de notre époque, Hide to Show est ici expliqué par le directeur artistique de l’ensemble Nadar, le violoncelliste Pieter Matthynssens.

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PAN M 360 : La direction artistique de la Semaine du Neuf nous a présenté votre programme Hide to Show comme étant un gros coup de coeur, sinon LE coup de coeur de ce festival.

Pieter Matthynssens : Je ne savais pas qu’il avait souligné notre programme à ce point, j’en suis heureux! Nous l’avions rencontré il y a deux ans à Strasbourg, je crois. Il m’avait dit avoir été impressionné par cette œuvre que je pourrais qualifier de « composition scénique ».  Nous sommes très excités à l’idée de venir présenter notre œuvre au Québec. Nous faisons au moins trois dates, nous tenions à donner au moins trois représentations au Québec ( à Saguenay et Gatineau), pour des raisons d’empreinte écologique.

PAN M 360 : Cette œuvre a été conçue par le compositeur allemand Michael Beil. Rappelez-nous la démarche.

Pieter Matthynssens : Cette œuvre a été conçue pendant le confinement de la COVID. Nous avions dû en reporter l’exécution, ce qui nous a finalement été bénéfique car nous avons pu étudier et retravailler l’œuvre . La première avait donc eu lieu en 2021.

PAN M 360 : Et Nadar est un ensemble belge flamand.

Pieter Matthynssens : Oui absolument. Nous sommes tous flamands, subventionnés par le gouvernement flamand. Je suis basé à Sint-Niklaas, dans le Nord de la Belgique.

PAN M 360 :  Parlons Le geste, le mouvements, les costumes, la scénographie font partie du matériel de création sonore. Pourriez-vous nous en dire davantage?

Pieter Matthynssens :  Hide to Show est ce que j’aime nommer une composition scénique de Michael Beil. Toute sa vie,  le compositeur a travaillé avec des vidéos en live. Pour Hide to Show, il a envisagé tous les différents paramètres de ce spectacle. C’est-à-dire qu’il était le compositeur de toutes les notes et les sons sont composés par Michael Beil, mais il a aussi créé tout la programmation de la vidéo.  Plus précisément il se trouve des  caméras sur scène à filmer et enregistrer l’action en temps réel. 

De plus, il a créé le décor et les costumes. La scène est répartie en six chambres à l’intérieur desquelles les musiciens s’exécutent, isolés les uns des autres. Les artistes peuvent aussi être séparés de l’audience par des jalousies (stores vénitiens) qui deviennent des écrans de projection lorsqu’ils sont fermés. On y projette des musiciens en train de jouer et on ne peut déterminer alors si leur intervention a été enregistrée ou s’ils jouent en temps réel. Le compositeur institue alors un jeu virtuose entre les interprètes qui jouent et les enregistrements vidéo de leur jeu. Cette conception de Michael Beil est brillante à tel point que vous ne savez plus ce qui est joué pour de vrai devant vous.

PAN M 360 :  Il s’agit donc d’un dialogue entre scénographie, costume, mouvement et aussi de l’interprétation.  Vous êtes le violoncelliste de l’ensemble, il y a aussi la flûte, la clarinette, le saxophone, la percussion, le violon, les claviers. Et l’électronique?

Pieter Matthynssens :  Oui,  la plupart du temps. Cela provient d’une bande magnétique pré-produite. Pour ce Michael Beil a puisé dans le matériel sonore de Hatsune Miku,  chanteuse virtuelle japonaise devenue célèbre au point où elle s’est produite lors de concerts virtuels sur scène sous la forme d’une projection holographique (3D). Sa Danse du poireau (Leek Dance) devint immensément populaire sur YouTube et les fans commencèrent à en mettre en ligne leurs propres  imitations. Cette danse devint un point de départ pour le travail électronique de Michael Beil, ce qui devrait séduire les fans de l’anime japonais dont il reconnaîtront les traits et les détails. Cette performance fait aussi références aux années 90, mais aussi à la pop américaine (Beach Boys, entre autres) et aussi à la scène acid de Belgique. Michael Beil  a d’ailleurs imaginé cette pièce avant que les années 90  reviennent à la mode. 

PAN M 360 : Et pourquoi créer ces isoloirs sur scène?

Pieter Matthynssens : D’une certaine manière, c’est une pièce très coronavirus parce que nous étions tous isolés. Il évoque donc ces manières virtuelles de répéter pendant la pandémie, qui sont devenus ici un mode de création.   

PAN M 360 : Comment voyez-vous  la relation avec les joueurs et ce qu’ils doivent faire en tant qu’acteurs?  Quels sont les défis de l’interprétation ?

Pieter Matthynssens :  Je crois qu’on peut y arriver parce qu’on travaille depuis longtemps avec Michael Beil,  soit depuis 2012. Il avait alors composé une pièce de 10 minutes.  Et puis il s’était dit « OK, je suis  arrivé à la frontière de ce que je peux demander d’un musicien. »  Nous avions alors rétorqué :« Vraiment?  On peut faire plus ! » Puis il avait composé pour nous une œuvre de 30 minutes et nous avions alors répliqué :  «  OK, nous pouvons atteindre le prochain niveau suivant . »  Il a finalement dit « Ok, maintenant je vais vraiment composer tout ce que j’ai imaginé, tout ce que je peux faire avec un interprète, je vais alors composer une pièce de 70 minutes .» 

PAN M 360 : Il y a quand même des limites aux capacités humaines, non?

Pieter Matthynssens : Je pense que la chose la plus importante dans le travail de Michael Beil, c’est que nous restons des musiciens. Oui, nous devons poser des gestes d’acteurs mais  ces gestes restent toujours connectés à la musique.  Parce que nous devons les poser en temps réel sans qu’ils ressentent une sorte d’imposture. Le geste d’acteur devient alors musical, et il fait partie d’un vocabulaire très précis à exécuter à l’instar de la matière purement musicale. Le geste est vraiment conçu comme la musique d’une partition, que nous devons exécuter en temps.  Ce que nous, musiciens, pouvons très bien accomplir. 

Nous pouvons vraiment atteindre un très haut degré de précision, chaque mouvement que nous faisons est enregistré par les caméras, alors si nous faisons un erreur elle paraît dans l’enregistrement, ce qui nous impose une très grande précision. La difficulté de l’interprétation, donc,  repose principalement sur la combinaison simultanée du jeu musical et du geste. À telle mesure, je dois faire ceci, pour ensuite m’arrêter et reprendre mon instrument à telle autre mesure, effectuer une danse plus loin, chanter à l’unisson encore plus loin.

PAN M 360 : Difficile, donc d’interpréter tout ça?

Pieter Matthynssens : Oui, cela peut sembler facile de prime abord, mais c’est de la musique complexe, chromatique, qui exploite les demi-tons à souhait, qui pose les thèmes dans différentes tonalités. Pendant 70 minutes, nos cerveaux fonctionnent à la manière d’un ordinateur procédant à une surmultiplication du traitement de données. Aussitôt que la pièce commence, nous devons l’exécuter par cœur, sans partition. Nous avons récolté beaucoup de succès avec cette pièce, nous savons désormais la jouer sans failles. Nous pouvons maintenant l’incarner fort bien car nous l’avons totalement intégrée, il y a en nous une « mémoire musculaire » qui permet une juste interprétation.

PAN M 360 : Les notes de programme nous expliquent que ce spectacle aborde les thèmes  de l’hyperréalité, de la solitude et de la synchronicité avec des humains qu’on ne voit pas, qui sont observés ou qui choisissent de devenir invisibles, etc.

Pieter Matthynssens : Le cœur du propos, c’est l’idée d’être exposé ou de ne pas l’être. Savoir  se comporter quand la caméra tourne et quand elle ne tourne pas, bien que ce soit impossible au bout du compte.  Michael Beil nous demande d’agir comme si on était à la maison. 

PAN M 360 : Pourquoi donc? Quel est selon vous le sens premier de cette œuvre? Peut-être n’y en a-t-il pas et que cette question n’est pas pertinente. Alors?Pieter Matthynssens : Il faudrait poser la question au compositeur! J’y vois personnellement la tension entre une performance sur scène et une performance enregistrée. Sur la pertinence aujourd’hui d’un concert donné en temps réel. Les promoteurs de concerts nous demandent toujours de leur faire parvenir une vidéo de nos spectacles. Mais la magie disparaît  lorsqu’on ne visionne que l’enregistrement de notre exécution, aussi soigneusement monté soit-il. Si vous êtes sur place, vous réalisez que les caméras qui nous enregistrent ont une signification. Le public essaie alors de discerner la « vraie » performance en temps réel de ses enregistrements.  Cela devient difficile pour les spectateurs de croire que tout cela est exécuté pour de vrai, devant eux.  La question est posée par Michael Beil : jusqu’à quel point pouvons-nous gérer le faux?

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