Quatuor pour la fin du temps : la transcendance d’un moment entièrement canadien

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin
Genres et styles : classique moderne

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La pianiste Louise Bessette est à l’honneur sur la plus récente parution ATMA classique : le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen. Dans cette version toute canadienne, elle est aux côtés du violoncelliste Cameron Crozman, du violoniste Mark Lee (du Nova Scotia Symphony) et du clarinettiste Dominic Desautels (de l’Orchestre philharmonique de Hamilton). Cet enregistrement resplendissant (LISEZ MA CRITIQUE ICI) témoigne d’une magnifique communication entre les quatre interprètes. On peut dire qu’il s’est ‘’passé quelque chose’’ entre eux (et le public). Louise Bessette nous parle de cette expérience et des circonstances inusitées qui ont mené à la constitution de leur ensemble. 

LISEZ LA CRITIQUE DU QUATUOR POUR LA FIN DU TEMPS SOUS ÉTIQUETTE ATMA CLASSIQUE, AVEC LOUISE BESSETTE, CAMERON CROZMAN, MARK LEE ET DOMINIC DESAUTELS

PanM360 : Bonjour Louise! Peux-tu nous expliquer ce qui a mené à la formation de votre quatuor pour cet enregistrement? Toi, Cameron Crozman, Mark Lee et Dominic Desautels?

Louise Bessette : C’est une belle histoire. En juin 2024, j’ai été invitée par Simon Docking, le directeur artistique du Scotia Festival of Music à Halifax. Sa particularité à lui, c’est qu’il n’invite pas des ensembles déjà formés. Il fait sa programmation, il invite des artistes solistes et  il assemble les musiciens selon ce qu’il pense formera une belle connexion. On s’était parlé quelques fois et il m’a suggéré des noms. Dominic, je le connaissais un petit peu, j’avais déjà joué avec lui à Toronto. J’avais fait un concerto de Gilles Tremblay et il était dans l’ensemble.

Cameron, bien sûr, je connaissais son nom, son jeu, tout ça, mais on ne s’était jamais rencontré. Et puis Mark Lee, il habite à Halifax, il est Associate Concertmaster à l’Orchestre d’Halifax. Je ne le connaissais pas du tout.

Simon me disait, ‘’Ah Louise, moi, je vous imagine les quatre ensembles, je suis sûr que vous allez bien vous entendre’’. Le festival a eu lieu, on a joué le Quatuor, et ça a été un moment musical très fort.

Simon a calculé sur sa montre : ça a pris une grosse minute de silence avant que les gens commencent à applaudir à la fin.

PanM360 : C’est rare ça… 

Louise Bessette : Personne ne voulait briser l’atmosphère. Nous, on est sortis de scène, on pleurait! C’était vraiment, vraiment incroyable.  Alors, je suis revenue à Montréal et j’ai aussitôt appelé Michel Ferland, qui était encore chez ATMA Classique à ce moment-là. J’ai dit ‘’Michel, j’ai un projet pour toi’’. Je lui ai raconté ça. Il a dit oui. Alors, voilà.

https://youtu.be/Akcn4Hevk2A

PanM360 : Il a eu le nez fin ce monsieur…

Louise Bessette : Ah oui. On n’arrête pas de le remercier.

PanM360 : On entend cette force, cette transcendance, sur l’album. Il a été enregistré au Domaine Forget en mars 2025, après le concert à Halifax. Comment était l’ambiance là-bas?

Louise Bessette : C’était à peu près sept, huit mois après le festival de Halifax. Tout de suite, on a ressenti la même chose. Tous les quatre. On était vraiment, vraiment plongés dans l’œuvre. Au Domaine Forget, on avait de magnifiques conditions avec Karl Talbot, le réalisateur. Écoute, on a travaillé dans des conditions exceptionnelles.

PanM360 : Rappelle-nous la genèse de cette œuvre.

Louise Bessette : Il a été écrit lors de la Deuxième Guerre mondiale, au Stalag (un camp de prisonniers de guerre, différent des camps d’extermination pour les Juifs – NDLR). Puis, Olivier Messiaen était là, avec d’autres musiciens. Il a utilisé ce qu’il y avait: un clarinettiste, un violoncelliste, un violoniste, c,est tout. Il a dit, bon, bien, je vais faire quelque chose avec ça. Et ça a donné ce Quatuor, en 1941.

PanM360 : Ça parle de quoi le Quatuor pour la fin du temps? C’est la fin des temps comme dans ‘’apocalyptique’’ ou c’est quelque chose d’autre?

Louise Bessette : Bien, oui, bien sûr, c’est la fin du temps. On sait que Messiaen, était très, très, très croyant et religieux. C’est toute l’atmosphère. Ça nous amène dans l’Au-delà. Quand on écoute le dernier mouvement, pour violon et piano seuls, Louange à l’immortalité de Jésus… Je veux dire, la musique est à la limite de l’impalpable.

PanM360 : Ce sont des harmonies qui sont très originales. Messiaen a innové tant au niveau rythmique que harmonique et mélodique. Il a utilisé des formules et des techniques qui n’étaient pas habituelles dans la musique occidentale. Dans la musique indienne, entre autres.

Louise Bessette : Absolument! Dans le sixième mouvement, la Danse de la fureur pour les sept trompettes, on est à l’unisson du début à la fin, avec des rythmes très complexes. Mais on a un plaisir fou à jouer ça!

PanM360 : La danse de Saint-Guy, comme dirait ma grand-mère. Mais il y a aussi plein de chants d’oiseaux là-dedans. Comment vous les ressentez, ces chants d’oiseaux?

Louise Bessette :  Ah, c’est… tout l’univers de Messiaen qui est dans cette œuvre. Sa rythmique complexe, ses accords, ses chants d’oiseaux, l’émotion, les mouvements très, très rapides, les mouvements extrêmement lents.

PanM360 : C’est un immense travail de couleur aussi. Vous devez maîtriser votre instrument d’une manière exceptionnelle.

Louise Bessette :  Oui, absolument. Et être à l’écoute aussi. Beaucoup.

PanM360 : C’est un peu le summum de la musique de chambre. Les interprètes doivent être dans l’écoute absolue. L’écoute d’eux-mêmes et des autres.

Louise Bessette :  Oui, et c’est ça le plaisir qu’on a eu à travailler les quatre ensemble. Chacun s’ajustait à l’autre.

PanM360 : Il y a une deuxième couche de sens il me semble dans cette ‘’fin du temps’’. La fin du temps, oui, mais pas que une référence à la Religion. Une référence plus subtile au temps rythmique, très occidental, très carré. Dans le Quatuor, il n’y a jamais de temps ‘’carré’’. Il n’y a jamais de vrai 4-4. Il n’y a jamais de 1-2-3-4, puis on repart avec un beat. Toutes les phrases sont extraordinairement libres. Il y a une impression de liberté folle. Mais parfaitement écrite.

Louise Bessette : Oui en effet. Mais je l’ai joué souvent, alors je commence à ‘’l’avoir dans les doigts’’. 

PanM360 : Il y a une dernière pièce au programme, en complément. Une Fantaisie pour violon et piano, de 1933. Que peux-tu nous en dire?

Louise Bessette : On cherchait une pièce en complément du Quatuor. Il y a très peu d’œuvres de musique de chambre de Messiaen. J’ai proposé à Marc Lee une des deux deux pièces pour violon et piano du compositeur. Il y a le Thème et variations de 1932 et il y a la Fantaisie. Marc préférait la Fantaisie. Moi, j’étais très contente parce que je ne l’avais jamais jouée. C’est une œuvre de jeunesse qui a été publiée après le décès de Messiaen. C’est comme une partition qui a été retrouvée. On entend que c’est une œuvre de jeunesse, mais en même temps, tout son univers est déjà là.

PanM360 : C’est peut-être un peu, comment dire, moins affirmé.

Louise Bessette : Juvénile.

PanM360 : Oui, mais une belle pièce. Franchement, c’est une jolie découverte.

Louise Bessette : Permettez-moi, avant de terminer, d’ajouter à quel point je suis fière et très, très émue de tout le travail qui a été fait, non seulement avec l’équipe son (merci Karl Talbot), et puis l’équipe vidéo aussi, parce qu’on a de belles vidéos, mais aussi avec toute l’équipe d’Atma Classique. 

PanM360 : Oui, et le visuel est très beau aussi, celui de la pochette

Louise Bessette : Ah oui, ça c’est fantastique. La photo nous a été envoyée par le Mémorial Messiaen situé à Gürlitz, où était le Stalag VIII-A, dans lequel était retenu prisonnier Messiaen. J’ai trouvé par hasard cette photo sur leur site web. Avec Atma, on leur a écrit et ils nous ont envoyé la photo. Ils nous ont permis de l’utiliser pour la pochette de l’album. Donc, c’est très touchant. Et dans le livret il y a une de Messiaen jeune, dans les années 40, justement. Elle m’a été envoyée par la fondation Olivier Messiaen de la Bibliothèque nationale de France. Ils m’ont dit ‘’Allez-y, utilisez-la’’. L’album complet, tout le produit, est un bel hommage.

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