Pays : Canada (Québec) Label : Leaf Genres et styles : musique contemporaine Année : 2025

Warhol Dervish – The Possibility of a New Work for String Quartet : Tim Brady – String Quartets nos. 3-5

· par Frédéric Cardin

Le Québécois Tim Brady est au sommet du panthéon canadien des très grands et très importants compositeurs de musique contemporaine. Peut-être sera-t-il intimidé par cette affirmation, lui qui est d’une immense modestie. Mais c’est comme ça, je sais que c’est vrai. Alors, trois nouveaux quatuors de ce créateur aussi prolifique qu’original, c’est un moment à célébrer. D’autant plus que Brady (il l’affirme lui-même) a longtemps pensé qu’il n’avait rien à dire dans ce format historiquement chargé. 

Celui qui a sonné la charge, c’est le no 3, adéquatement nommé The (Im)Possiblility of a New Work for String Quartet. Adéquatement, parce que, quelque part en 2019, Brady s’est dit : ‘’je ne peux plus écrire de quatuors, il n’y a plus rien à dire!’’ C’est pourtant de là que lui est venue la structure narrative de l’œuvre, dans laquelle le rôle des interprètes est de co-composer la pièce. 

Vous me direz qu’il n’y a rien de nouveau : le jazz le fait, la musique aléatoire le fait, beaucoup de partitions graphiques contemporaines le font aussi. C’est, grosso modo, de l’improvisation. Mais l’intérêt de la façon Brady, c’est que c’est tout cela à la fois, et autre chose. C’est peut-être l’esprit du compositeur qui plane au-dessus des excellents cordistes de Warhol Dervish, mais le résultat est passablement ludique et à mille lieues des clichés d’une musique aléatoire ou graphique contemporaine habituelle, souvent grinçante et obtuse, comme le témoignage cérébral d’une démarche académique plutôt que comme résultat d’un plaisir partagé, et partageable. Les instructions de Brady sont assez directives pour permettre un cadre narratif solide, mais assez impressionnistes pour laisser les instrumentistes s’amuser ensemble et plaire à un public pas trop restreint. Des instructions comme « composer un air folklorique imaginaire », « jouer des notes soutenues en fa mineur », « faire un grand bruit » sont fournies par le compositeur. Sans la connaissance de ces détails, les mélomanes auront quand même le sentiment de suivre une trame musicale post-moderne qui semble évoquer le passé dans un déphasage structurel résolument actuel. 

C’est donc dire que ce quatuor de Tim Brady a un bel avenir devant lui, car son appréciation par tous et toutes ne passe pas par la lecture attentionnée d’un document explicatif technique et rébarbatif. On comprend la démarche instinctivement. À la fin, les musiciens doivent déchirer leurs partitions, comme pour symboliquement affirmer que le moment est définitivement passé et que la prochaine fois, ce sera très différent. Une théâtralité qui rappelle un peu R. Murray Schafer. 

L’intelligence de Tim Brady est d’avoir évité de refaire la recette, et d’en générer un ‘’système’’. En fait, il avait probablement besoin de se libérer du poids psychologique de l’Histoire et de reprendre confiance en sa capacité fondamentale d’écrire quelque chose de valable et même inédit pour le médium du quatuor à cordes. Le quatuor no 3 a servi d’exorcisme, en quelque sorte. Le quatuor suivant revient à la méthode consacrée, il est donc entièrement écrit. 

Une mélodie très simple amorce ce quatuor no 4. Elle est d’une grande douceur et empreinte de mélancolie. C’est ainsi que les quelque 17 minutes qui suivent développent le matériau initial en n’abandonnant jamais la nature contemplative et très pacifiste de sa nature. Quelques passages microtonaux viennent parfois brouiller la quiétude harmonique, mais jamais la dynamique. Nous demeurons toujours baignés dans une zénitude mystérieuse, parfois inquiétante, mais permanente. Vers les deux tiers de la pièce, des remous minimalistes en arpège excitent délicatement ce calme olympien, mais c’est à peu près tout. Encore une fois, Brady se démarque par son postmodernisme à la fois personnel et stimulant. 

Le quatuor no 5 se veut une œuvre ‘’substantielle’’. Brady en a eu envie en 2022 (décidément, son inhibition initiale est désormais bel et bien chose du passé!). Cinq mouvements, trois rapides et deux lents, des contrastes abruptes, des textures variées, des exigences rythmiques appréciables… Bref, tout ce qui constitue un grand quatuor par un grand compositeur. Et c’est le cas. On pense parfois à Gorecki dans la motricité dynamique, mais aussi à Nico Muhly dans son post-minimalisme complexe. Quelques pulsations obsessives évoquent l’intro de Music for 18 Musicians de Reich, alors que les mouvements lents se teintent parfois de couleurs bartokiennes. Mais au final, tout cela est purement Brady-esque, et absolument génial. 

En attendant maintenant d’entendre le sixième quatuor (complété entre-temps), qui reprend le principe ‘’d’instructions’’ utilisé dans le troisième, goûtons pleinement cette musique magistralement rendue par les Warhol Dervish, un ensemble épatant qui se fait assurément trop rare à la fois sur disque que sur scène!

De la très grande musique, puissamment interprétée et superbement enregistrée. 

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