Marina Thibeault – Viola Borealis

· par Frédéric Cardin

Que voilà un programme à la fois original, stimulant et contrasté! Marina Thibeault est l’altiste soliste de premier plan que le Québec et le Canada attendaient depuis longtemps. Nous avons bien sûr connu de nombreux et excellents violonistes qui ont joué l’alto avec panache, mais une artiste d’ici qui s’identifie spécifiquement et avec autant de talent à cet instrument mal aimé et encore méconnu? Le temps était venu!

Le programme fait la synthèse des contrastes en programmant le plus récent des concertos pour alto, du moins jusqu’à preuve du contraire (celui du Letton Peteris Vasks) et de premier de l’histoire, selon toute vraisemblance (celui de Telemann). S’y ajoutent deux pièces pour alto solo du/de la compositeur.trice anichinabée Melody McKiver (iel se définit comme non-binaire). Le Canada, la Lettonie et l’Allemagne du Nord (Telemann a oeuvré en grande partie à Hambourg) finissent de tisser la toile conceptuelle de l’album (le Borealis du titre). 

Le Concerto de Vasks est une œuvre accessible et très séduisante. Le premier mouvement est tout en phrases longues et amples, appuyées sur un coussin harmonique tonal attrayant qui exprime une dynamique narrative faite de tendresse et de mélancolie. La qualité cinématographique de son écriture induit de fortes impressions dramatiques. Le deuxième mouvement est dansant, avec des accents folk-trad tandis que le troisième se pare de couleurs tragiques, presque funèbres, dans un va et vient soutenu entre pathos appuyé et nervosité exutoire peinant à demeurer sous contrôle. Le chapitre final de ce récit poignant et grandiose nous ramène d’abord à un dialogue épanché entre l’alto et les cordes plantureusement ténébreuses de l’orchestre, où l’ombre d’Arvo Pärt se manifeste (je pense ici à son Cantus). Le périple se termine tout en douceur, l’alto s’éloignant progressivement et solitairement et nous laissant repus d’émotions, mais prêts à répéter l’expérience de sitôt.

Le jeu étoffé, puissamment communicatif et adéquatement nuancé de Marina s’imprime en nous et ne peut laisser personne indifférent. L’orchestre de l’Agora sous la direction de Nicolas Ellis la soutient avec une grande attention. Magnifique!

Ningodwaaswi et Niizh pour alto solo de McKiver sont des soliloques sobres, introspectifs et intimistes. McKiver s’en sert comme véhicule d’une réflexion sans débordement sur ses origines anichinabées et sur les effets ressentis, les blessures surtout, suite à l’épisode malheureux des pensionnats autochtones. Marina Thibeault semble en parfaite symbiose avec le caractère des pièces, à la fois touchantes et dépouillées. Le langage de type minimaliste répétitif rend les deux courtes œuvres faciles à apprécier sans les rendre larmoyantes.

Le Concerto pour alto en sol majeur, TWV 51: G9 de Telemann a la réputation d’être le premier du genre dans l’histoire. La marque du baroque italianisant y est forte, avec des connotations éminemment vivaldiennes et corelliennes. C’est une œuvre lumineuse, pimpante et mélodiquement accrocheuse. Marina et l’orchestre de l’Agora démontrent que les acquis du jeu historiquement informé ont bel et bien perlé dans la conscience collective des musiciens contemporains, même ceux et celles qui ne se spécialisent pas dans le ‘’baroquisme’’ strict.

Une grande réussite.

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