SMCQ | Philippe Leroux et le « détournement » de l’idée fondatrice d’un concerto

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Dans le contexte de sa saison 60e anniversaire, un appel de dossiers auprès de jeunes solistes a mené la SMCQ à construire un programme constitué de concertos contemporains afin de le mettre en lumière à travers des musiques de création sus le thème Fougue concertante.

Ainsi, la percussionniste Catherine Cherrier, la hautboïste Élise Poulin et la violoniste Bailey Wantuchs’illustreront dans un programme exclusivement destiné aux concertos des compositeurs.trices Philippe Leroux (France-Québec), Margareta Jerić(Croatie-Québec), Martin Matalon (États-Unis) et Kaija Saariaho (Finlande-France). Hormis les solistes mentionnés, l’exécution des œuvres sera assurée par l’Ensemble de la SMCQ sous la direction de son chef Cristian Gort.

Pour ce programme présenté ce vendredi 30 janvier, 19h30, à la Salle Pierre-Mercure, PAN M 360 a choisi de mettre l’accent sur (d)Tourner. Prêts pour le détournement?

Voici la conversation de PAN M 360 avec Philippe Leroux, compositeur et pédagogue montréalais d’adoption qui s’est plu à « détourner » la notion de rotation, principe moteur de son concerto.

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PAN M 360 : Philippe Leroux, vous êtes compositeur, vous êtes d’origine française, naturalisé canadien. Je vous joins à Paris parce que votre opéra L’annonce faite à Marie y est joué au Théâtre du Châtelet, mais vous vivez normalement à Montréal. 

Philippe Leroux : Alors, ça s’est fait de la manière suivante. En fait, j’étais venu très souvent à Montréal pour des concerts. La première fois, c’était au Domaine Forget avec le Nouvel Ensemble Moderne et l’ensemble des jeunes de Louis Lavigueur.  Pendant plusieurs années, je suis venu à Montréal pour de tels projets.

PAN M 360 : Et vous vous êtes enraciné à Montréal, visiblement.

Philippe Leroux : Un jour, j’ai reçu un coup de fil de quelqu’un de l’Université de Montréal qui m’a dit, voilà, on voudrait te proposer un poste de professeur de composition à l’université. Ça m’a plu parce que j’aimais beaucoup Montréal et ce qui se passait au Québec.Donc, j’ai dit oui et donc, je suis venu avec ma femme et mes deux enfants.

PAN M 360 : Vous étiez alors parisien ? 

Philippe Leroux :  Oui, j’enseignais à Paris. Et puis, ce qui s’est passé, c’est qu’au bout de deux mois, de deux ans, j’étais toujours le bienvenu comme professeur invité, il n’était plus question d’un poste permanent, et je risquais de perdre les postes que j’avais en France. Donc, j’ai dit tant pis je vais rentrer en France  et puis l’université McGill a carrément créé un poste exprès pour moi, ce qui est vraiment un grand honneur. Et puis après, j’aime beaucoup le Québec, je m’y sens bien,  j’ai donc demandé la naturalisation canadienne.  C’est sûr qu’il se passe beaucoup de choses à Paris. C’est vraiment une très grande ville. Mais il se passe aussi beaucoup de choses à Montréal. Et dans la mesure où moi, je voyage beaucoup, ça me convient très, très bien.

PAN M 360 : On ne parlera pas de votre œuvre au complet mais bien de votre œuvre intitulée (d)Tourner  présentée au programme  Fougue concertante de la SMCQ. D’entrée de jeu, Tourner implique  percussion solo, flûte, hautbois, clarinette, cor, piano, deux violons, un alto et un violoncelle. Alors expliquez-nous la structure de cette œuvre.

Philippe Leroux :  J’ai tendance à dire Détourner mais on devrait dire tournée. Justement, c’est une pièce qui travaille beaucoup sur l’idée de rotation, mouvement circulaire à plein de niveaux.

PAN M 360 :  Et comment cela se manifeste dans l’œuvre?

Philippe Leroux :  Par exemple, les instruments sont placés comme en arc de cercle,  autour d’un centre imaginaire. Ce qui permet au son de tourner dans l’espace sur la scène, en passant d’un instrument à l’autre. Alors, ça, c’est l’aspect spatial. Un deuxième aspect serait le son qui tourne dans l’espace physique des instruments.  C’est donc la même chose au niveau mélodique, on a des mélodies qui tournent comme des boucles. Et c’est la même chose au niveau des timbres, et c’est-à-dire que les changements de timbres sont cycliques aussi. En fait, ce n’est pas vraiment parfaitement circulaire, car les mouvements s’amplifient petit à petit, ce sont des cercles qui se déforment, d’où le détournement.

PAN M 360 : D’où le d entre parenthèse dans le titre : (d)Tourner.

Philippe Leroux : Voilà l’idée principale. Je travaille beaucoup comme ça en ce moment, soit avec des « tresses d’activité ». Il faut l’imaginer un peu comme une tresse de cheveux.

PAN M 360 : Autrement dit, des discours musicaux sont entrelardés dans la même œuvre, c’est bien ça ? 

Philippe Leroux : Voilà. Tantôt, on entend l’un, tantôt, on entend l’autre,  tantôt, on entend deux en même temps,  tantôt trois en même temps ou quatre en même temps. Et alors, ce que j’aime beaucoup dans cette façon de faire, c’est qu’à la fois c’est extrêmement continu puisque chaque brin de la tresse est parfaitement continu, et aussi ce sont des transformations progressives. On a donc une cohérence sonore, en tout cas. Mais comme on n’entend pas toujours tous les brins, on a des espèces de courts-circuits temporels quand un brin est en train de revenir  à l’avant-plan.Et donc, comme on n’entend pas toujours tous les brins, il y a vraiment des moments où d’un seul coup, on a des surprises, des contrastes. Voilà, c’est ce que j’aime dans cette façon de faire, car c’est quelque chose de très cohérent, puisque tous les mouvements sont continus. Mais en même temps, on a quelque chose de riche en contrastes et en surprises, du fait que les tresses s’arrêtent par moments.  

PAN M 360 : Est-ce votre première œuvre du genre fondée sur cette circularité?

Philippe Leroux : Je dirais oui. En tout cas, c’est la première pièce où je vais aussi loin dans cette idée. Mais en fait, comme toutes les pièces, elle trouve sa source et ses racines dans mes pièces précédentes, dans certains aspects de ces œuvres. Mais cette fois, c’est vraiment l’idée maîtresse de l’œuvre, ce sont plusieurs boucles qui tournent.

PAN M 360 : Maintenant, pourquoi peut-on qualifier cette œuvre-là de concerto ? En général, un concerto, c’est un soliste ou des solistes avec un ensemble.  Dans le cas qui nous occupe, qu’en est-il ?

Philippe Leroux : Oui, on peut dire que c’est un concerto, bon, avec des nuances. Le mot concerto vient du latin concertare, qui veut dire rivaliser, lutter, aussi se concerter. C’est-à-dire qu’un vrai concerto peut-être vu comme un combat entre un soliste et un groupe. Moi, je le vois plutôt comme une synergie entre le soliste et le groupe. 

PAN M 360 : La plupart des compositeurs ne le voient-ils pas ainsi?

Philippe Leroux : Oui, oui, tout à fait. Mais dans la musique baroque, par exemple, on trouve des pièces comme les fameux concertos de Vivaldi, des pièces pour violon principal et ensemble qui sont des luttes fratricides entre un soliste et les musiciens d’un ensemble. Dans l’œuvre ici présentée, c’est un soliste, principalement un marimba. C’est extrêmement virtuose, et vous verrez que la percussionniste soliste , Catherine Cherrier, est vraiment formidable. Et donc, c’est un marimba solo mais avec des petites choses en plus, des crotales, une grosse caisse, etc. Je ne peux pas être au concert, mais par contre, j’ai fait des répétitions avec elle et je peux vous dire qu’elle joue magnifiquement.

PAN M 360 : À deux ou quatre mailloches ?

Philippe Leroux :  Elle joue à quatre, et même elle s’est mise des rallonges parce que ça travaille beaucoup sur les extrêmes graves ou aiguës, afin d’atteindre les deux en même temps. 

PAN M 360 : En ce qui a trait à la façon dont vous avez envisagé les notes, les mélodies, les harmonies ou les sons en général où vous situez vous?

Philippe Leroux : De manière générale, je suis plutôt dans la mouvance spectrale, c’est-à-dire que je travaille beaucoup à partir de la perception qu’on a du son. Donc très souvent, j’analyse des sons et j’utilise les données de l’analyse comme matériaux harmoniques.

PAN M 360 : Et à partir de cette analyse et des outils à votre disposition, vous imaginez une extrapolation.

Philippe Leroux : Voilà, tout à fait. Je pars d’un spectre purement acoustique, d’une analyse purement acoustique d’un son, et j’élabore. Dans cette pièce spécifique , je pars d’un son de gong que je transforme. Je crée des modulations à partir de ce matériau de base. Comme tous les compositeurs classiques, je choisis uniquement certaines zones du spectre harmonique, c’est-à-dire certains accords, après quoi, c’est un travail purement intuitif.

PAN M 360 : Forcément. Si ce n’est pas intuitif, ce n’est pas de l’art. 

Philippe Leroux : Je suis bien d’accord.  

PAN M 360 : Puisque c’est le thème de ce programme, comment doit-on envisager la formule concertante en 2026 ? Cette formule ne correspond-elle pas aux époques antérieures? Quel est l’intérêt de la réitérer? 

Philippe Leroux :  Effectivement, je crois aussi que c’est une formule datée historiquement sur le plan esthétique ou sur le plan historique, bien sûr. Mais si on regarde cette forme en tant que telle et en essayant d’oublier l’histoire du concerto, on en vient à constater que cette forne parle du rapport entre l’individu et le groupe. C’est exactement comme ça que je conçois le concerto. Du coup, ce sont tous les rapports humains qui y sont évoqués, amour, répulsion, etc.. entre un individu et un groupe. Donc, c’est vraiment un travail sur la relation entre l’individu et le groupe. 

PAN M 360 : Rappelez-nous la création de l’œuvre. 

Philippe Leroux :  C’était une commande du Conseil des arts du Canada pour l’ensemble Aventa à Victoria. Et elle a aussi été jouée à New York, en France et en Suisse, jamais au Québec.

PAN M 360 : Et vous êtes joint en répétition avec l’Ensemble Intercontemporain. Alors Parlez-nous rapidement de votre opéra, puisque ce n’est pas le sujet principal de cet entretien. 

Philippe Leroux : L’Annonce faite à Marie a été créé en 2022 à l’Opéra de Nantes, conçu à partir d’une pièce de théâtre de Paul Claudel, un des plus grands dramaturges et poètes français du XXe siècle. Claudel avait fait quatre versions du texte, sur une période de 56 ans, ce texte l’a donc accompagné toute sa vie. C’est un texte que j’aime beaucoup, parce qu’il allie à la fois une très, très forte dramaturgie, incroyablement cohérente et forte et une langue extrêmement poétique, avec beaucoup d’images.

La librettiste Raphaèle Fleury a fait un travail formidable en puisant dans toutes les versions du texte et a conçu un formidable livret, je n’y vois pas de défauts dans la cohérence de la dramaturgie. Tout ça, c’est un grand plaisir. D’un point de vue musical, il s’agit d’une  œuvre mixte, instrumentale et électronique. La partie électronique a été conçue à l’IRCAM, on peut même y entendre des enregistrements de Claudel lui-même. On l’entend qui répond au chanteur, qui anticipe ce que font les chanteurs, ou qui réfléchit comme s’il était en train d’écrire son texte.

PAN M 360 :  Vous faites vraiment la navette entre Montréal et Paris, et vous avez encore beaucoup d’assises en France, puisque vous avez passé quand même une partie congrue de votre existence professionnelle là-bas.  

Philippe Leroux : Dans le contexte actuel, ce n’est pas le temps de commencer à bouder ces acquis. On est dans une période de l’histoire de la musique où la musique contemporaine est quand même marginalisée. Je crois important de développer un réseau international, et pas seulement local, quoi, parce que sinon on n’en sort pas. Alors je travaille partout :  plusieurs concerts au Japon cette année, en Chine l’année dernière, récemment en Allemagne, cet hiver en France…Donc voilà, je pense que c’est important de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, comme on dit tout simplement.

PAN M 360 : On comprendra qu’il vous soit impossible d’assister au concert de vendredi à Montréal!

Philippe Leroux :  Attendez, il y a pire. Enfin, il y a pire, non, il n’y a pas pire, mais c’est pareil. Le 3 février, c’est la dernière représentation de mon opéra et ce soir-là, j’ai une pièce interprétée par le Chœur de Radio France. C’est vraiment un embouteillage mais bon, je ne vais pas me plaindre.

PAN M 360 : Effectivement, c’est plutôt un beau problème. La majorité absolue des artistes croupissent dans une précarité économique épouvantable et souvent abandonnent.

Philippe Leroux :  Oui et je me rends parfaitement compte de la chance que j’ai.  

PAN M 360: Merci Philippe !

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