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De Strasbourg, le collectif Lovemusic exécutera pour la première fois à Montréal le projet Protest of the physical. De cette rencontre entre le mouvement des corps et de la musique, PAN M 360 discute avec les membres du collectif, Finbar Hosie, Adam Starkie, Emiliano Gavito. L’objet de cette conversation consiste non seulement à aborder l’ensemble en soi et de survoler le programme montréalais, mais aussi de discuter de l’importance accordée au mouvement, thématique centrale de cette Semaine du Neuf.
PAN M 360 : Vous êtes de passage à Montréal pour la première fois, alors prenons le temps de présenter le collectif au public montréalais : qu’est-ce que Lovemusic?
Adam Starkie : Lovemusic est un collectif basé à Strasbourg, en France. Nous sommes une dizaine de musiciens. L’année prochaine, on va fêter nos dix ans, donc on est encore au début de l’aventure. Et en fait, on avait comme but de fonder un collectif où peut-être il y avait moins de hiérarchie que dans d’autres formations. Donc, moins de séparation entre une direction artistique, les musiciens, l’administration et tout ça, mais que vraiment que tout le monde contribue à tout. Et surtout à créer des projets où chaque musicien et musicienne a la possibilité de contribuer librement au processus artistique.
C’est aussi créer des processus avec des compositeurs, des compositrices avec un peu moins de hiérarchie là-dedans. On travaille vraiment de manière collaborative. Nous cherchons à prendre le temps de connaître et donc ne pas commander des pièces à la chaîne et que ce soit fini après les exécutions. Il s’agit vraiment d’essayer d’avoir des relations qui durent dans le temps. Et peut-être aussi de donner quelque chose à entendre, bien sûr, de soigner un peu l’aspect visuel de ce qu’on fait, ce qui peut être la lumière, des vidéos, de la mise en scène, des costumes.
PAN M 360 : Vos membres ont quel background de manière générale?
Adam Starkie : C’est mixte au sens où l’on vient d’un peu partout et que dans le collectif, en fait, chacun vit maintenant là où le collectif est né. Nous sommes donc tous expatriés, et c’est un sujet qui revient sur la table assez souvent. En ce qui a trait à nos éducations, nous sommes tous quand même passés par le système classique des conservatoires, des écoles. Mais justement à cause des expériences assez mixtes dans ce système et du fait que c’est aussi quelque chose qui nous relie, surtout parce qu’on s’est vite tous assez spécialisés dans la création musicale et la performance contemporaine.
Finbar Hosie : Et on a aussi quand même beaucoup de bagages musicaux variés. Je pense que, justement, vu qu’on est tous tombés dans ce milieu très restreint de la musique de création, il y a des membres qui ont fait beaucoup d’improvisation, d’autres qui jouent d’autres types de musiques, c’est sûr que ça apporte quelque chose dans la diversité de l’ensemble.
PAN M 360 : Parlons un peu de votre spectacle présenté à la Semaine du Neuf, Protest of the physical. Ce programme relie la musique et le mouvement. D’où vient ce désir que d’essayer de joindre ces deux aspects et créer un projet issu de cela ?
Adam Starkie : En fait, c’était quelque chose qu’on voulait faire depuis assez longtemps, qu’on a expérimenté avec différentes pièces, différentes formes de concerts où le geste physique en faisait souvent partie. Mais là, pour la première fois, on a fait le pas de travailler avec une chorégraphe, Anne-Hélène Kotoujanskiy, qui a créé avec la compositrice Annette Schlünz l’un des quatre tableaux de ce concert. Mais aussi, elle nous a grandement aidé.e.s dans tout le processus du projet.
Et c’était super important pour nous, je pense personnellement, de faire le pas vers quelque chose qui est plus assumé physiquement, mais aussi d’avoir quelqu’un avec un regard extérieur, quelqu’un qui était très sensible au fait qu’on n’est pas danseur et danseuse, mais qui a une volonté quand même de travailler de cette manière. Et donc trouver le chemin de rencontre entre les deux.
Finbar Hosie : Ce qui est chouette avec Anne-Hélène, c’est qu’elle est complètement capable de ne pas cacher cette faiblesse qui est très directe dans le corps des musiciens. Et c’est vrai que c’est très intéressant comment elle prend ce rapport-là sans du tout créer quelque chose d’artificiel ou qui ne nous ressemble pas individuellement
Adam Starkie : Parce que je pense que, quand on regarde, on n’a pas l’impression qu’on est des musiciens en train d’essayer de faire de la danse. Ce n’est pas ça, c’était un mouvement qui était créé pour et avec nous. Donc, on a passé beaucoup de temps ensemble à faire des workshops.
Emiliano Gavito : Oui, et ça en est aussi d’une nécessité d’exprimer qu’en tant que musiciens, on est aussi des performeurs. On n’est pas là juste pour créer du son, mais on crée du son en utilisant nos corps. Et qu’est-ce que ça peut produire physiquement en nous, le fait de devoir utiliser nos corps pour produire de la musique, qui est quelque chose qui, dans le passé, on essaie d’effacer du musicien. Le corps du musicien, ce n’est pas si important que chez un danseur ou chez un comédien, par exemple, mais on est quand même une présence sur scène. C’est vrai qu’on est en train de produire du son, mais notre corps a une présence et ça transmet aussi quelque chose. On ne fait pas qu’écouter un concert, on va regarder un concert.
PAN M 360 : Je propose qu’on passe au travers du programme de la soirée, question de donner une idée au public qui va venir voir le concert jeudi.
Annette Schlünz, Anne-Hélène Kotoujansky : In die Ferne, dem Berg zu , 2025, pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, guitare électrique et gestes — création
Adam Starkie : C’est Annette Schlünz qui a fait la musique, mais c’est Anne-Hélène Kutujonsky qui a fait le mouvement. Elles ont vraiment travaillé en binôme parce qu’on voulait essayer d’éviter ce qui se fait quand même assez souvent, c’est-à-dire mettre un geste sur une musique qui existe et vice versa. Le but était vraiment de créer en parallèle, ce qui demandait beaucoup de temps ensemble.
Finbar Hosie : C’est une pièce qui parle de la perte, la lourdeur de la perte. Elles ont beaucoup travaillé. Il y a des moments où il y a une présence de pierre que les musiciens manipulent, qui crée une espèce de gravité sur scène, qui a un côté tactile, mais qui sonne aussi.
C’est peut-être à l’image de comment elles ont travaillé ensemble. Comme Adam disait, on ne voulait pas composer la musique, puis la danse, puis de la musique. Elles ont vraiment travaillé tout au long ensemble, à se faire des rencontres, à montrer sur quoi elles étaient en train de travailler. Et puis nous aussi, en fait, on était là tout au long à faire des workshops avec elles. Et c’était vraiment un accompagnement pour tout le monde et ensemble. Et du coup, c’est vraiment très intéressant quand les deux côtés sont intrinsèquement liés.
Adam Starkie : Donc, les pierres dans cette pièce-là, ça occupe une place importante. Tous les gestes sont faits autour de ça. En fait, c’est un peu ambigu ce que ça représente, car ces pierres, on essaie de les éloigner de nous-mêmes, mais après on est aussi à la recherche de ces pierres qu’on a perdues. Après un moment, il y a des lignes de ces pierres pour retracer un chemin, retracer une pensée. Et toute l’action est vraiment autour de cette idée-là. Ce n’est pas très clair, en fait, qu’est-ce que cette perte ou qu’est-ce que c’est cette chose que l’on veut dégager ou retrouver. Mais voilà, ces idées-là sont très présentes dans le tableau.
Nik Bohnenberger : hands, drum—three bones, 2025, pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, guitare électrique, électronique et vidéo—création
Adam Starkie : En fait, c’était intéressant parce que ce projet-là, on a fait la création à Rainy Days, qui est un festival à la Philharmonie de Luxembourg. Et la Philharmonie avait demandé si on serait d’accord de choisir aussi quelqu’un avec eux pour ajouter une autre création au projet. Et donc, il y avait un appel aux compositrices luxembourgeois qui ont candidaté pour participer à ce projet avec nous. Et donc c’était Nick qui a gagné le concours.
Après, on lui a donné un brief assez spécifique, parce que le projet était déjà assez concret dans sa formule. Mais c’est lui qui a quand même décidé de passer cette action physique, de le déplacer vers le public. On était très enthousiastes de cette idée-là, parce que, justement, ça crée aussi une autre énergie dans la salle, toute l’expérience n’est pas passive. Et à un moment, dans la pièce, pour écouter sa pièce, le public est obligé de faire les actions. Donc, il y a une vidéo, et c’est Nick lui-même qui donne différentes actions physiques à différents moments pour filtrer les sons.
Finbar Hosie : En fait, il développe complètement tout ce qu’on peut faire avec les oreilles, couper le son, filtrer le son. Mais aussi, il y a des moments qui sont vraiment très pointillistes dans la pièce, où les rythmes des mouvements louent complètement avec les rythmes qui sont dans la musique joués par les musiciens, qui sont aussi spatialisés dans la salle.
Du coup, c’est très intéressant, parce qu’au niveau de l’espace, ça ouvre complètement la limite entre le public et les musiciens. Mais aussi, on n’a plus de frontières entre la réception du son et la création du son chez les musiciens. Du coup, c’est vraiment très intéressant de suivre et d’être complètement à l’intérieur du son qui est joué.
C’est vraiment très intéressant. Et donc, tout au long de la pièce, il est sur l’écran à montrer les gestes à faire. Et ça crée une ambiance très drôle quand on est derrière à regarder le public en train de faire les gestes ensemble.
Bethany Younge: Seed, 2025, pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, guitare électrique — création
Adam Starkie : Bethany Younge, c’est une compositrice avec qui on voulait travailler depuis très longtemps. On avait déjà joué certaines de ses pièces et là, c’était vraiment l’occasion de travailler avec elle. Elle est venue à Strasbourg l’été dernier et on a commencé. On avait une semaine ensemble pour essayer plein de choses. Il y a beaucoup de gestes, d’actions physiques dans ses pièces. Et en fait, je dirais que c’est la pièce la plus drôle du programme.
C’est assez space en fait. L’idée de départ pour elle, c’était la relation physique que les musiciens peuvent avoir avec leurs instruments. La relation que tu entretiens avec ton instrument. Dans la pièce, en fait, on joue assez peu nos vrais instruments, mais ils sont tout le temps présents. Présents comme un peu des fantômes. Des fois, on joue de la flûte, par exemple, on les pose par terre comme si c’était un rituel, les instruments sont toujours présents, mais on est réticent à les toucher. Après, il y a une partie au milieu où on les joue pour de vrai. Mais justement, c’est comme si la musique est très déjantée, mécanique. C’est comme si en fait, ça ne marche pas. Et chacun fait des sons qui sont vraiment… C’est ce qu’on attend des instruments.
Finbar Hosie : C’est un peu cliché, mais c’est chouette cette manière de faire quelque chose qui est presque ironique en fait. Ironiser le rapport des musiciens avec cet instrument. Est-ce que c’est l’instrument qui les contrôle? Est-ce que c’est l’inverse? C’est un rapport de pouvoir qu’on a tout le temps avec les instruments.
Helmut Oehring : [iɱˈfɛrno] (extrait de : MAPPA) Contrapasso I — V (à Wladimir Poutine/Sergej Lawrow), 2022, pour flûte basse, clarinette basse, violoncelle, guitare électrique et bande — créationAdam Starkie : C’est une pièce qu’on a commandée il y a maintenant quelques années, qu’on a faite dans plusieurs projets différents. C’est avec Helmut Oehring, qui est un compositeur qui est né de deux parents sourds. La langue des signes, c’était sa première langue, sa langue maternelle. Et on a travaillé avec lui sur Mapa, où on alterne entre jouer et signer. C’est des signes assez spécifiques à son langage à lui, parce que c’est très inspiré de la langue des signes. Mais il fait exprès de le déformer un tout petit peu, ce qui donne une autre nuance à ce qu’on fait. C’est assez ambigu en fait, mais c’est une pièce super puissante et super usante aussi physiquement à faire.
Programme
- Annette Schlunz, Anne-Hélène Kotoujansky: In die Ferne, dem Berg zu , 2025 (commande de lovemusic) pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, guitare électrique et gestes – création
- Nik Bohnenberger: hands, drum – three bones , 2025 (commande de la Philharmonie de Luxembourg pour lovemusic) pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, guitare électrique, électronique et vidéo – création
- Bethany Younge: Seed , 2025 (commande de lovemusic) pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, guitare électrique – création
- Helmut Oehring: [iɱˈfɛrno] (extrait de : MAPPA) Contrapasso I – V (à Wladimir Poutine / Sergej Lawrow) , 2022 (commande de lovemusic et le festival klangwerkstatt – Berlin) pour flûte basse, clarinette basse, violoncelle, guitare électrique et bande – création
Artistes
- lovemusicEmiliano Gavito (flûte)Adam Starkie (clarinette)Emily Yabe (violon)Céline Papion (violoncelle)Christian Lozano Sedano (guitare électrique)Finbar Hosie (électronique)























