Semaine du Neuf | Bozzini, un soir où les Neuf convergent

Entrevue réalisée par Loic Minty

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Un soir où les Neuf convergent, le 9 mars prochain, dans le cadre de la Semaine du Neuf, le Quatuor Bozzini convie le public montréalais à une traversée sonore où tout repose sur l’écoute. Écoute de l’autre, écoute du silence, écoute des infimes mouvements qui transforment la matière musicale.

Au programme, une création mondiale de Fulya Uçanok, née d’une résidence avec le quatuor, et la création canadienne de deux œuvres de Cenk Ergün, conçues comme un diptyque.

Deux écritures, deux gestes, deux rapports au temps. D’un côté, la pièce Compagnioning pour quatuor et traitement électronique qui explore la sympoïèse,soit une  production collective  où les systèmes évoluent ensemble, interconnectés sans frontières prédéfinies.Ce «faire-ensemble»  brouille ainsi la frontière entre instrument et dispositif. De l’autre, un face-à-face contrasté entre Celare, paysage microtonal suspendu aux résonances anciennes, et Sonare, déferlement virtuose tendu comme un sprint collectif.

En phase avec la thématique de la Semaine du Neuf 2026, ce concert interroge le mouvement : mouvement à la limite de l’immobilité, presque inaudible ; mouvement à pleine vitesse, jusqu’à l’épuisement. Entre ces pôles, une même question traversera la soirée : que signifie jouer ensemble aujourd’hui ?

Nous avons rencontré Stéphanie Bozzini, altiste et membre fondatrice du Quatuor Bozzini, et la violoniste de renom Alissa Cheung, pour parler de cette soirée et de leur travail de création.

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BILLETS ET INFOS

PAN M 360 : Votre travail repose depuis longtemps sur une collaboration étroite avec les compositeurs. Avec Fulya Uçanok et son idée du « faire-ensemble », cette résidence a-t-elle transformé votre dynamique ou révélé quelque chose qui était déjà là ?

Alissa Cheung : On connaissait le travail de Fulya et on avait des artistes en commun, mais on n’avait jamais passé beaucoup de temps avec elle auparavant. Nous aimons prendre le temps avec les compositeurs pour vraiment comprendre leur langage et leur personnalité. En travaillant étroitement, il devient plus évident comment interpréter et faire vivre la musique. Le titre de l’œuvre, Companionning, met l’accent sur l’interaction. Fulya étudie ce concept dans sa recherche : comment on travaille ensemble, entre compositeurs et interprètes. Fulya observait notre dynamique, nos personnalités, et comment nous réagissons aux sons que nous produisons, notamment parce qu’il y a du live processing. La pièce est vivante, riche en couleurs, et laisse beaucoup de place à l’interprétation.

PAN M 360 : C’est beau. Le dialogue entre musiciens, entre musiciens et machines, est très présent. Du début du processus jusqu’à aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ? Y a-t-il eu des imprévus, des réactions qui ont fait naître quelque chose de nouveau ?

Alissa Cheung : Les esquisses qu’elle nous avait présentées étaient plus ouvertes que la version finale. La pièce finale est plus structurée. Par exemple, la gestion des déclenchements d’effets et le timing des événements étaient plus précis que dans les esquisses. C’était une surprise, mais cela n’empêche pas l’expression individuelle. Vers la fin, il y a davantage d’ouvertures pour la façon de jouer les mélodies.

Stéphanie Bozzini : Au départ, on pensait qu’il y aurait des sections improvisées ou très libres, mais tout est écrit. Cela dit, la façon dont c’est écrit ne donne aucune impression de contrainte : c’est très ouvert. Sans tout divulgâcher, la forme tend vers l’ouverture — ça commence serré, petit, puis ça s’ouvre progressivement, les harmonies se superposent. Avec la projection sonore, l’effet est magnifique. C’est une très belle pièce.

PAN M 360 : Les deux pièces de Cenk Ergün sont très contrastées, l’une atmosphérique, l’autre virtuose. Les concevez-vous comme un diptyque, avec un dialogue intentionnel entre elles ?

Alissa Cheung : Oui, elles ont été conçues comme un ensemble. Il y a eu des commandes liées au Jack Quartet, basé à New York, et je crois qu’après leur création on a commencé à considérer ces deux pièces comme un diptyque, avec l’intention de les programmer ensemble.

Stéphanie Bozzini : Elles ont été écrites pour être jouées ensemble mais peuvent être programmées séparément. Elles se complètent très bien : la première, Celare, est atmosphérique, elle évolue lentement avec des accords microtonaux, des inflexions qui rappellent parfois la musique turque et des réminiscences de musique ancienne. Le son est assez classique mais ralenti, avec beaucoup de silences et une forme de théâtralité subtile — amplification du silence et gestes musicaux très mesurés. La seconde, Sonare, est hyper virtuose, très rapide et exigeante, épuisante autant pour nous que pour le public, avec deux moments de ralentissement avant de repartir de plus belle. C’est très gratifiant à jouer. Sonare date d’environ 2016 ou 2017 ; elle a beaucoup tourné, et sa première en Turquie était un événement important. Nous l’avons jouée à Istanbul et la semaine prochaine ce sera la première fois au Canada.

PAN M 360 : Comment s’est passée la première présentation à Istanbul ?

Alissa Cheung : Très bien. On a répété avec Cenk et il était ouvert à ajuster la partition pour nous. Par exemple, on a retiré les sourdines qui étouffaient trop le son, et il a accepté que le son change. On a aussi discuté des nuances : il avait beaucoup d’indications piano, mezzo-piano, mais on a préféré écrire des nuances encore plus douces, pour créer une sorte d’écho, de vestige de musique. Ce travail avec le compositeur a aussi porté sur l’aspect visuel et théâtral de la pièce.

PAN M 360 : Pouvez-vous élaborer sur cette utilisation du geste ?

Stéphanie Bozzini : Oui, il nous a expliqué qu’il est fasciné par la technique des cordes et la virtuosité, et qu’il voulait mettre en avant certains gestes, parfois au ralenti et sans son, mais en parfaite synchronisation. Ces gestes sont subtils ; on marque des actions que nous faisons instinctivement en prenant l’instrument, mais ici elles deviennent des éléments scéniques.

Alissa Cheung : Celare est donc une écoute très proche, puis Sonare, une écoute très intense. Pendant les 11 ou 12 minutes, c’est presque non-stop, assez fort, et on est frappés par la virtuosité.

PAN M 360 : Je vais prendre des billets au premier rang. (rires)

Stéphanie Bozzini :  On a joué un programme très contrasté tout récemment à Madrid : une pièce lente et méditative de Jörg Frey en première partie, puis Baobab de Femi Bloch, très fort et projeté, en seconde partie. Le contraste a bien fonctionné.

Alissa Cheung : Mettre des pièces côte à côte permet souvent de révéler des liens insoupçonnés entre elles ou entre les arrière-plans des compositeurs.

PAN M 360 : Entre Celare et Sonare, vous sentez déjà un lien après avoir beaucoup travaillé ces pièces en résidence, ou est-ce que ça prendra plus de temps pour que ça émerge ?

Alissa Cheung : Parfois il faut du temps, parfois des années, pour que des liens s’éclairent. Là, ça fait seulement deux semaines, c’est encore frais dans nos doigts.

Stéphanie Bozzini : C’est la beauté de rejouer des pièces : on redécouvre des choses, peut-être suite à d’autres expériences accumulées depuis la dernière fois.

PAN M 360 : Après un tel programme, comment vous sentez-vous quand le concert est terminé et que vous rangez vos instruments ?

Stéphanie Bozzini : Pour la pièce de Fulya, j’ai ressenti de la reconnaissance puisqu’elle a écrit la pièce pour nous et qu’on a pu la faire nôtre assez naturellement. Après le travail technique et les filages, le concert donne un très bon ressenti. Pour les pièces de Cenk, même si ce n’est pas écrit pour nous, elles sont très plaisantes à jouer. Sonare est essoufflante mais donne une grande satisfaction, on se sent revigorés.

Alissa Cheung : Après Sonare je suis pleine d’adrénaline, il m’a fallu quelques heures pour redescendre. C’est comme être aux Jeux olympiques : il faut tout réussir, chaque note, en synchronisation parfaite. On vit une sorte de sprint collectif.

PAN M 360 : On en a parlé avant : certaines pièces demandent une présence d’exécution intense, d’autres une écoute méditative. D’où vient votre intérêt pour ces répertoires si contrastés ?

Alissa Cheung : On est souvent reconnues pour des répertoires doux et microtonaux, mais on aime aussi jouer des pièces virtuoses. Ces projets nous poussent à développer notre technique, notre jeu et notre perspective musicale, pas seulement rester dans des musiques lentes/douces.

PAN M 360 : Le concert est le 9 mars. Comment vous préparez-vous, repos ou pratique ?

Alissa Cheung : On va pratiquer. Fulya est en résidence de recherche en Turquie et ne peut pas être à Montréal, donc on travaille avec le sonorisateur pour calibrer les sons. Aujourd’hui et demain on fera des tests techniques et des filages pour s’assurer que le patch fonctionne. On se replonge aussi dans le répertoire : ces dernières semaines on a beaucoup joué, notamment des pièces de jeunes compositeurs en Angleterre et notre concert à Madrid. Se recentrer pour le concert de lundi, c’est notre priorité.

PAN M 360 : Et des projets à venir, nouvelles collaborations, reprises ?

Alissa Cheung : Pour avril, je ne peux pas tout dévoiler, mais on va rejouer une pièce. En juin, on participera à un projet avec des musiciens invités à l’international dans le cadre de Suoni Per Il Popolo. 

PAN M 360 : Voilà qui donne envie de rester à l’affût… On sent qu’il y a encore quelques surprises sous le couvercle. Merci beaucoup, et on se reparle très bientôt pour la suite !

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