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Tomas More, aussi connu par l’alias December, nous explique comment il trouva le processus créatif parfait, celui d’accepter qu’il n’y en a pas mais que, malgré ce fait, il s’amuse. Il exprime avec conviction que pour lui, bidouiller est vital. Mais ce relâchement n’est pas une imprudence, c’est plutôt une nuance qu’il apporte à une pratique raffinée et délicate. Son dernier album sorti en Septembre, I Stumble, I Walk, atteste ce fait. Une musique libre mais structurée, des textures familières renouvelées par un courant affectif puissant. J’ai voulu interviewer December pour développer sur cette idée parfois évasive de la créativité, mais j’en suis ressorti avec une tout autre perspective.
« Les Yeux Fermés » invite l’imagination à prendre la place de l’image et l’écoute à épouser pleinement l’espace. Cette expérience acousmatique révèlera la Satosphère en cinéma pour l’oreille, où deux artistes de renom dévoilent le fruit d’une résidence de spatialisation. Tandis que December explorera ce nouveau territoire musical d’un style ambient composé pour l’image, Sébastien Forrester développera sur sa pratique hybride, à la croisée des percussions et de la composition électroacoustique. Une expérience à ne pas manquer.
D’ici à ce que vous viviez cette expérience, voici cette conversation avec December.
DECEMBER LE 23 OCTOBRE, SOUS LE DOME DE LA SAT. BILLETS ET INFOS ICI
PAN M 360 : Dans votre note d’intention d’artiste que l’on peut lire dans l’album Stumble, I Walk, votre vision de l’expérimentation consiste à “ s’accrocher à la création en tant que mouvement”. J’aimerais développer un peu sur ça: Y a-t-il a eu un moment où, dans votre création, vous avez eu tendance à rester bloqué créativement? Comment avez-vous appris à continuer d’avancer?
December: À la base du projet December, il y a cette histoire de blocage. Je n’ai pas de formation académique; je n’ai pas fait de conservatoire, je ne connais pas le solfège, je n’ai pas joué d’instrument quand j’étais petit. La musique électronique m’a attiré parce qu’elle permettait à des gens qui n’avaient pas de formation classique de pouvoir bidouiller; de tester des choses avec beaucoup de spontanéité, de manière autodidacte.
Avant de porter le nom December, j’avais un autre alias, et la création du projet December est venue justement d’une assez longue période de blocage pendant laquelle je… C’est pas que je n’arrivais pas à faire de la musique, mais je n’arrivais pas à en être satisfait disons.
Je n’étais pas très excité ou inspiré par ce que je produisais et j’avais envie de changer de direction musicale. Faire de la musique c’est une chose, mais faire de la musique qui nous semble être personnelle c’est quand même très différent, et moi c’est important pour moi. Pendant une bonne année disons, j’ai buté sur cette idée.
Donc je faisais des choses, mais je trouvais que ce n’était pas singulier, pas assez original, pas assez différent peut-être de ce qui se faisait aujourd’hui.
Pendant une année, je n’étais vraiment pas très satisfait, je faisais des choses qui ne me plaisaient pas trop. Et un jour, il y a eu un début de quelque chose qui n’était pas du tout abouti, mais il y avait une piste, tu vois, le début de quelque chose qui m’excitait de nouveau, qui me plaisait de nouveau.
Et même le nom December est venu de là, c’est-à-dire que j’ai cherché un nouveau nom, que je ne trouvais pas. Quand j’ai fait ce premier morceau qui m’a un peu excité, c’était le premier jour de décembre, et je me suis dit bon, il faut un truc simple, et c’est venu de là.
PAN M 360 : C’est curieux que ça se soit passé un peu d’un coup, on peut dire, cette apparition de December. Pouvez-vous nous parler un peu de ce qui s’est passé? Des outils ou juste une réflexion passagère ?
December : Le titre de cet album fait référence à ça. Je crois que c’est assez mystérieux; pourquoi, pendant quelque temps, on n’arrive pas à faire ce qu’on a envie de faire, on fait des choses qui ne nous plaisent pas et puis d’un coup ça arrive. C’est inexplicable. Et la volonté de changer de nom, c’était plus lié à une espèce d’ennui.
Parfois en fait, lorsqu’on est en représentation, surtout en interview, on reprend des formules promotionnelles ou journalistiques, on est tous et toutes un peu tentés de vendre une version idéale de ce qu’est le processus créatif, alors qu’en fait, il y a plein de moments où on est déçu, où on n’y arrive pas, où on est bloqué, où on est ennuyé. Et pour moi c’est important que ce ne soit pas invisibilisé.
PAN M 360 : Ça peut sembler bête comme question, mais pourquoi est-ce important pour vous, dans votre musique, d’expérimenter, de vous renouveler?
December : Alors, je pense qu’il y a plusieurs choses à répondre. Déjà, j’ai envie de dire que expérimentation ou expérimental sont des mots qui m’agacent un peu parfois, parce qu’il peut avoir un côté un peu arrogant quand on dit de soi-même qu’on fait de la musique expérimentale. Expérimentation ? Je dirais oui et non. J’essaie effectivement d’éviter les formules et les zones de confort. En même temps, je n’ai pas envie de faire croire que je suis dans l’expérimentation permanente.
Je pense que c’est un peu un truc entre les deux. C’est à la fois arriver à être soi-même, à être cohérent, à faire en sorte qu’il y ait une ligne. C’est important pour moi dans les disques que les choses ne soient pas sans cesse révolutionnaires, qu’elles aient à la fois une ligne directrice et un renouvellement. Donc, ce n’est ni l’expérimentation, ni la formule, comme tu dis.
C’est un peu quelque chose qui est assez intangible, assez mystérieux entre les deux. Comment faire pour éviter de se réinventer au point de ne plus être reconnaissable ? Ça se passe entre la redondance et le renouvellement. C’est un équilibre. Forcément, nos créations sont à l’image de nos fonctionnements intimes. Moi, je pense que j’ai un rapport à la musique. Je le dis souvent et je le pense vraiment, que je n’aimerais pas que la musique devienne un truc trop sérieux pour moi. C’est-à-dire que je n’aimerais pas sur-intellectualiser. Que ça devienne quelque chose de trop conceptuel, de trop cérébral, d’engoncé.
J’ai envie que ce soit un espace où je sois un peu libre parce que la vie en dehors de ça est déjà suffisamment pénible, pleine de règles, de codes et autres choses qui te limitent. Gagner sa vie, arriver à survivre, vivre dans un monde qui devient de plus en plus réactionnaire, voire fasciste. Avoir des petits endroits où on peut se sentir libre de bidouiller ce n’est pas si fréquent, je trouve. Et c’est très important. Je pense que c’est presque vital en fait. Ça rééquilibre d’autres endroits de la vie où on peut moins le faire et ça fait tenir. Je sens que ça me fait tenir.
PAN M 360 : Comment te sens-tu en prévision d’une résidence à la S.A.T. ? Comment te vois-tu bidouiller dans cet espace?
December : Je n’y suis jamais allé, c’est la première fois que j’irai à Montréal et au Canada. De l’extérieur, ça paraît être la quintessence de quelque chose d’extrêmement précieux, un écran technologique très sophistiqué, très complexe, qui ne paraît pas du tout propice à la bidouille. Moi, mon petit plaisir, c’est que parce que je ne sais faire que de la musique comme ça.
Je ne saurais pas m’inventer et devenir un technicien d’un coup. Je vais y bidouiller un truc qui sera, à mon avis, bien moins sophistiqué, bien moins technique ou purement maîtrisé que ce que font plein d’autres personnes, musiciens, musiciennes, qui viennent peut-être avec le bagage d’avoir fait ça plein de fois. Moi, ça sera la première fois que je fais une pièce pour un acousmonium, en tout cas pour une spatialisation. Je vais le faire à ma manière un peu bidouillée.
PAN M 360 : Tantôt, vous me parliez que pour le projet à la SAT, vous avez des nouvelles idées musicales que vous vouliez proposer, un peu le début d’un projet s’éloignant de ce qu’on entend dans votre musique qui peut être plus “club”. Pouvez-vous nous parler un peu de cette nouvelle approche ?
December : Depuis gamin mon rêve est de faire de la musique de films, des bandes originales. Et malgré ce boulot depuis une quinzaine d’années dans le cinéma, je n’ai jamais voulu forcer cette pratique. J’ai toujours voulu attendre le bon moment, notamment parce que je suis chiant, j’ai des goûts un peu chiants en cinéma, assez précis. Et je voulais attendre que des gens dont j’aime vraiment les films, me proposent éventuellement un moment de faire ce genre d’exercice. Et il se trouve que depuis un an ou deux, quelques copains, copines autour de moi font des films et m’ont demandé de faire la musique de leurs films.
Et du coup, cette pièce que je vais jouer à la SAT, ça fait partie d’une espèce d’évolution depuis un an et demi, deux ans, où je me mets à travailler sur de la musique pour de l’image. Peut-être que l’année prochaine j’aurai un nouvel alias qui ne sera vraiment dédié qu’à des choses plus ambient, sans rythmique. Là, ça sera quelque chose où il y aura vraiment très peu de rythmique ou pas du tout, beaucoup plus éthéré, beaucoup plus minimaliste et qui a, disons, comme particularité de se mettre un peu en retrait et de laisser de la place pour l’image. Et moi, ce qui m’intéressait dans la démarche du concert de la SAT, auquel Guillaume Sorge m’a invité à jouer, c’est que là, c’est un soir où il n’y aura pas d’image. On sera dans cette salle magnifique, un dôme avec des écrans partout, mais qui seront éteints.
Je pense que souvent, quand on écoute de la musique, on imagine des formes, des
images, alors même qu’on n’a pas d’images devant soi. Quand on écoute des disques qu’on aime, c’était un peu cet exercice auquel je voulais me frotter.
PAN M 360 : Ça me fait penser au cinéma pour l’oreille. Une musique composée visuellement, sans images. Tu travailles maintenant dans le cinéma à composer des B.O. Comment décrirais-tu la relation entre son et image?
December : Je trouve que le son, on sous- estime, dans une société d’images omniprésentes, on sous-estime la puissance du son. Et ce que tu décris, je ne savais pas, mais ça m’intéresse, d’imaginer que presque la meilleure manière de pouvoir évoquer le cinéma, c’est de ne pas montrer d’images, c’est d’écouter juste de la musique qui ferait penser au cinéma, ou à des scènes, ou à des images.
Pour moi, il n’y a rien de plus pur. Et dans l’histoire du cinéma, il y a des exemples multiples de films qui, par exemple, n’ont pas de musique, mais qui sont pourtant très musicaux à leur manière. Ou des scènes de films où il n’y a pas d’images, mais que du son. Et pourtant, elles sont extrêmement puissantes d’un point de vue formel. Et le rapport entre image et son, je trouve qu’il est tout le temps comme ça. L’un est toujours lié à l’autre, même quand il n’est pas présent. Surtout quand les choses sont minimalistes.
Je trouve que le minimalisme, c’est très puissant pour ça. Du coup, là, par exemple, je vais jouer cette musique que je vais dire ambient parce que j’ai pas d’autres mots et que le langage, c’est chiant parce qu’on n’a pas toujours les mots précis, mais il faut bien l’utiliser. Donc je veux dire ambient pour aller vite, mais qui sera mélangée à des fields recordings que j’ai enregistrés dans différents endroits, notamment au cours d’une résidence au même moment l’année dernière.
Il y a un an pile, j’ai eu la chance d’avoir une bourse de l’Institut français pour aller à Hong Kong pendant six semaines afin d’y enregistrer un projet sonore. Et j’ai enregistré des sons dans différents quartiers, dont notamment un quartier complètement délirant qui a été détruit dans les années 90. Quand l’administration coloniale britannique a rendu Hong Kong au régime chinois, ils ont détruit un quartier qui était dingue, qui était très très insalubre, mais qui était assez fascinant, au West Kowloon, la citadelle de Kowloon.
Et j’ai enregistré dans cet endroit où maintenant il y a un parc et tout, beaucoup de sons, et je vais en jouer une partie à la SAT. Donc il y aura un mélange de fields recordings: de bruits de rue, d’enfants, de gens qui jouent au basket, et de musique ambiante très éthérée. Et je trouve que Les fields recordings c’est hyper fort aussi. On a vraiment l’impression parfois de ressentir davantage les choses quand on a juste le son d’une rue. Ne se concentrer que sur le son, c’est parfois plus puissant comme vérité.
PAN M 360 : Oui, il y a une belle tradition de musique concrète avec des enregistrements, Luc Ferrari en est un bon exemple.
December : Un exemple assez modeste, oui.
PAN M 360 : Quelles seraient pour toi peut-être des références en cinéma, en termes de son et d’image, qui t’ont beaucoup marqué?
December : En image, c’est Memoria de Apichatpong Weerasethakul, qui est vraiment un film sur quelqu’un qui entend un son. C’est presque un film sans musique, tu vois, c’est un film qui a le courage, l’intelligence de penser au son comme quelque chose d’autre que cette idée souvent éculée que la musique, c’est les compositions orchestrales, les trucs tout le temps hyper mélos, hyper démonstratifs.
Là, c’est quelqu’un qui entend un son et qui ne sait pas d’où ça vient, qui va le chercher. Qu’est- ce que c’est que le rapport presque viscéral au son ? C’est un film de dingue pour ça. Il y a une scène pour moi qui est vraiment incroyable à la fin, quand Tilda Swinton rencontre cet homme qui écaille les poissons le long d’une rivière et qui lui parle de trucs un peu comme souvent dans les films d’Apichatonga, de fantômes, de vie passée, de vie antérieure, de trucs un peu délirants, un peu psychédéliques.
Elle le suit dans une maison, ils se mettent à table et ils ont une discussion assez longue où il lui raconte des scènes passées qu’il est censé avoir vécues dans des vies antérieures. Et à un moment, il décrit une scène qu’on ne voit pas et le son de leur discussion, le son de la scène qu’on est en train de regarder disparaît.Et c’est le son de ces racontes qui juste surgit comme ça.
Franchement, c’est un truc hyper simple techniquement. Ça existe depuis les Frères Lumière, depuis l’invention du cinéma. C’est presque un trix basique de l’histoire de l’invention du cinéma, mais c’est d’une puissance incroyable. Quand je l’ai vu, je me suis dit, putain, mais en fait, toutes les 3D, les CGI, les 4DX du monde n’auront jamais cette puissance des choses simples quand elles sont faites, de voir une scène et d’avoir le son d’autre chose. Et pendant quelques secondes, tu te dis, mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Ça fait un truc hyper puissant physiquement. Vraiment, vraiment, c’est très puissant.
La scène dans le studio aussi, où elle essaie de faire trouver à un producteur le son qu’elle entend, et il lui fait défiler des samples de kicks, de percussions et tout, c’est génial.
PAN M 360 : J’imagine que tu peux t’identifier à ce sentiment.
December: C’est un sentiment assez commun d’entendre quelque chose et de ne pas savoir ce que c’est. Tu te dis, mais attends, c’était quoi ce bruit ? Surtout un son, par contre, qui n’existe pas. Il y a plein de concepts dans ce film-là qui sont fascinants.
PAN M 360 : Thomas, merci beaucoup pour cette discussion. Très intéressant!
December: Merci à toi, Loïc. C’était super.






















