ONJ | Deux longues pièces de l’œuvre considérable et audacieuse de Jean Derome

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Depuis les années 70, époque où il officiait au sein du groupe montréalais Nébu, Jean Derome demeure un des plus prolifiques  instrumentistes (saxophones et flûtes), compositeurs et improvisateurs de la musique québécoise de création. Jamais complètement associé au jazz contemporain ou moderne, Jean Derome en provient et il y est toujours revenu dans son œuvre que l’on peut aisément qualifier de multipolaire, multiréférentielle,  assurément considérable. Que son travail soit mis en lumière par l’Orchestre national de jazz de Montréal (ONJ) tombe donc sous le sens. Il en va de même pour le titre de cette soirée de jeudi 12 février à la Cinquième salle de la Place des Arts :L’univers audacieux de Jean Derome, dont les deux longues pièces au programmes, suites orchestrales intitulées 5 Pensées et La Force et la Beauté, avec la participation  du compositeur parmi les instrumentistes de l’orchestre, sont ici présentées par leur concepteur.

PAN M 360 :  L’ONJ et Jean Derome c’est un rapport un peu naturel puisque Jacques Laurin, son directeur, tu le connais depuis les années 70. 

Jean Derome : Depuis l’époque du groupe Conventum.

PAN M 360 : Jacques Laurin jouait dans Conventum avant d’être le bassiste de  l’Orchestre Sympathique, c’est vrai!

Jean Derome : Il jouait dans le deuxième disque de Conventum. C’était magnifique les lignes de basse qu’il inventait là-dedans. Bien je le connais depuis ce temps-là. Je le connais du temps aussi où il voulait faire une association de musiciens de jazz . Puis différentes circonstances ont mené nos chemins ailleurs, je ne connais pas tout son parcours…  Juste avant la pandémie, il était question pour moi de chanter des classiques de mon choix de Duke Ellington et Billy Strayhorn.

PAN M 360 : Et ça n’a pas eu lieu?

Jean Derome :  J’écrivais alors une pièce intitulée La force et la beauté puis c’est celle-là qu’on présentait. Ça, ça a été joué seulement en concert web.  Cette pièce était jouée en première partie et  une deuxième partie avec une série de chansons.

PAN M 360 : Je me souviens que tu étais un, si ma mémoire est bonne, tu étais un grand fan du saxophoniste Johnny Hodges. 

Jean Derome : Oui, j’adore Johnny Hodges. 

PAN M 360 : Qui était le joueur d’alto dans le big band de Duke Ellington. 

Jean Derome : Oui. Et Ellington, j’ai étudié ça à l’envers puis à l’endroit.  

PAN M 360 : Pour cette période de sa vie professionnelle, pendant plus d’un demi-siècle, c’est peut-être le plus grand de tous. 

Jean Derome : C’est une production incroyable aussi.Une grande qualité, mais aussi c’est phénoménal la quantité de travail qu’il a fait. 

PAN M 360 : Mais les gens connaissent peu de lui finalement.

Jean Derome : Ce qui m’a frappé, même en montant ce projet-là, c’est que des chansons que j’écoutais depuis longtemps, je me rendais compte que c’était très, très peu connu. On connaît la série de hits. Satin Doll, Take the A Train (Strayhorn), etc.

Alors bon, c’était l’occasion de reprendre. Puis dans le fond, le temps ayant passé, Jacques, au lieu de vouloir reprendre ce show-là, il m’a proposé de faire un show plus seulement de ma musique.

Alors pour compléter le programme, à part la pièce que j’avais écrite  pour l’ONJ, j’ai proposé une pièce composée pour un orchestre de Vancouver, le Hard Rubber Orchestra.  La pièce avait été créée en 2001 et fut jouée une fois à Montréal dans le contexte d’une tournée canadienne du Hard Rubber Orchestra.  Une pièce comme ça, une grande suite, c’est beaucoup de travail. De mon point de vue, c’est précieux,  je n’en ferai pas des tas d’autres comme ça, je me sens un devoir de fidélité envers mes pièces, de leur donner une chance d’être écoutées.  Je suis donc très très heureux que l’on joue cette pièce de nouveau.  

PAN M 360 : Et tu ne dirigeras pas l’ONJ, cette fois?

Jean Derome : Non, ça sera Samuel Blais. Pour le concert de 2020, j’étais le chef, et il n’y avait plus de chef pour la section Ellington. J’avais prévu jouer, mais finalement je ne pouvais pas jouer autant que je voulais, il fallait que je tienne le groupe ensemble, donc finalement j’avais dirigé plus que je ne l’avais prévu.  Alors je serai cette fois intégré dans l’orchestre plutôt qu’être entre les deux. Là, je vais pouvoir vraiment jouer, ça fait que je me donne un peu plus de place, je ferai un peu plus de solos que dans la version originale. 

PAN M 360 : Décrivons maintenant le programme et des spécificités de tes pièces au programme. D’abord celle composée pour le Hard Rubber Orchestra.

Jean Derome :  Elle s’appelle Cinq pensées pour le caoutchouc dur, une pièce en cinq mouvements. Ces parties ne portent pas de titres mais des caractères différents. La première est qualifiée de  sombre, dramatique, mystérieuse; la deuxième est détendue et spirituelle; la troisième est processionnelle, noble et expressive ; la quatrième est énergique; la cinquième est folle, festive, presque frénétique, dédiée au grand batteur néerlandais Han Bennink.

PAN M 360 :  Du point de vue formel, est-ce  vraiment jazz?

Jean Derome : Oui, c’est jazz mais pas tant que ça… Comme tu le sais, je vois le jazz d’une manière très large. 

PAN M 360 : C’est ta patte. Sauf que des fois, tu fais des choses qui sont vraiment dans l’improvisation totale, avec des consignes qui n’ont rien à voir avec des feuilles de musique. Alors là, cette fois-ci, tu travailles dans un mode plus jazz, entre guillemets. 

Jean Derome : C’est vrai mis le Hard Rubber Orchestra faisait aussi shows de musique latine, et j’ai donc conservé certains aspects latins dans cette pièce dédiée à la mémoire de Ken Pickering, regretté directeur du Festival de jazz de Vancouver qui fut, je crois, le meilleur directeur artistique des festivals de jazz canadiens à son époque. 

PAN M 360 : Passons au deuxième volet du concert.

Jean Derome : La pièce s’intitule La force et la beauté, une commande de l’ONJ.

PAN M 360 : OK, puis la commande était-elle assortie de consignes ? 

Jean Derome :  De rien. 

PAN M 360 : C’était une carte blanche, en fait.

Jean Derome : Oui, oui, oui, dans l’idée d’un concert qui combinerait les chansons d’Ellington. nLe show de Kim Richardson qui chantait du Ellington avec l’ONJ, j’étais allé voir ça, c’était très bon. Mais c’était drôle parce qu’il y avait plusieurs pièces que c’est moi qui les avais choisies pour le concert que j’ai fait en 2020.

PAN M 360 : Finalement, le travail que tu avais accompli a servi indirectement?

Jean Derome : Oui, exactement.

PAN M 360 :  Revenons au programme de jeudi. Peux-tu nous parler de la deuxième pièce d’un point de vue compositionnel?

Jean Derome :  Le sous-titre de cette pièce est  Clin d’œil amoureux au jazz, sept pièces qui sont en réalité des danses.  Dans cette suite, j’ai utilisé un certain nombre de thèmes sous  différents éclairages. C’est-à-dire que, par exemple, les thèmes que tu entends dans le premier mouvement, Scat Funk Gospel, sont présentés de différentes manières. Plus tard dans l’œuvre, ils reviennent dans d’autres incarnations, d’autres ambiances. La deuxième et la troisième partie sont enchaînées, une  s’appelle Intro Bossa», une autre s’appelle Bossa dédiée à Hermeto Pascoal. Ensuite, tu as une section intitulée Intro Groove, qui reprend des motifs de Bossa, ce qui mène à la section suivante, Groove, quasiment une base de funk, dédiée à Gil Evans. La dernière s’appelle Stride qui illustre différentes aventures un peu à la manière de musiques de films. 

PAN M 360 : Stride fait référence à un style de jazz d’il y a un siècle, non?

Jean Derome : Ça commence comme ça, mais graduellement, ça va se moderniser, quasiment exploser. Le stride, je le prends plus relax que James P. Johnson, Willie « The Lion » Smith» ou Fats Waller. je le prends plus « médium » et ensuite,  ça double de vitesse, reviennent alors quasiment tous les thèmes de la pièce, et se superposent à la fin. Cette superposition est vraiment complexe car les thèmes n’ont pas le même nombre de mesures . En tout cas, ce sont de beaux moments de musique. 

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