Omar Sosa, Yilian Cañizares, Gustavo Ovalles, l’esprit de l’eau

Entrevue réalisée par Alain Brunet

renseignements supplémentaires

Très apprécié des fans de jazz et de musiques latines, le pianiste iconoclaste  Omar Sosa revient se produire à Montréal, cette fois avec  sa collègue violoniste et chanteuse Yilian Cañizares avec qui il a enregistré le superbe album Aguas en 2018. Matière principale de ce concert prévu samedi 28 février à la Cinquième Salle de la Plade des Arts, cet enregistrement réunit deux solistes cubains de générations différentes, expatriés en Europe (Espagne et France). Ils feront équipe sur scène avec le percussionniste vénézuélien Gustavo Ovalles, avec qui Omar Sosa tourne régulièrement.

Aguas incarne le regard de deux générations d’artistes cubains vivant hors de leur pays d’origine.  Au confluent de la santeria, religion syncrétique des afro-descendants cubains de souche yoruba, de la grande culture latine de la Caraïbe et aussi du jazz moderne, ce répertoire est très inspiré. L’album est dédié à l’orisha Oshun, divinité de l’eau, de l’amour et maîtresse des rivières, et renforce ainsi le lien des artistes avec leurs terres d’origine,  Afrique de l’Ouest comme la Caraïbe hispanophone. Joint à Barcelone, Omar Sosa nous présente ce nouveau projet avant de traverser l’océan. 

BILLETS ET INFOS ICI

PAN M 360 : Vous revenez donc à Montréal, vous êtes habitué à venir ici. C’est toujours un plaisir de vous revoir!  Vous avez toujours de nouveaux projets à nous soumettre!

Omar Sosa : Cette fois-ci, effectivement, nous serons à Montréal avec notre trio. Nous avions démarré ce projet avant la COVID. Nous avons créé cette musique pour honorer notre tradition Santeria /Lukumi qui vient de l’Afrique Ouest. Nous consacrons ces musiques à Oshun, divinité de l’amour,  de la beauté, de la rivière et de l’eau, d’où le titre Aguas.

Parce que dans notre tradition, nous commençons chaque cérémonie avec de l’eau. Nous récitons toujours la phrase suivante « Omi tutu, ona tutu, ile tutu, tuto laroye » , une prière Yoruba destinée à la fraîcheur  et à la purification.  Cela signifie « Eau fraîche, chemin frais, maison fraîche, tranquillité pour le messager (Eleggua) ».  

Notre collègue percussionniste, Gustavo Ovalles connaît aussi la santeria,  il est vraiment proche de la culture cubaine comme le sont les afro-descendants du Venezuela. Nous évoquons aussi Obatala,  divinité de la paix, de l’amour, de l’unité.  

PAN M 360 : Et donc vous avez décidé de partir en tournée pour faire renaître ce projet sur scène.

Omar Sosa : Oui, et nous avons eu beaucoup de plaisir parce que nous avions tourné avant la COVID. Peut-être deux ans, sans arrêt. Et maintenant, nous avons cette occasion de jouer cette musique aux États-Unis et au Canada. Nous sommes tous très heureux d’y retourner, avec une nouvelle impulsion. Vous savez, nous sommes tous un peu vieux mais pas trop (rires). Ça va être un  grand plaisir, et j’aime Montréal où je joue depuis le début de ma carrière. Je n’hésite jamais à y revenir, même si votre hiver est  vraiment froid.  Ce sera donc une première pour nous à Montréal. 

PAN M 360 : Entendons-nous bien, il s’agit d’un concert et non d’une cérémonie n’est-ce pas?

Omar Sosa : Il y a un côté cérémonial dans ces concerts mais il ne s’agit pas d’un rituel sacré, effectivement. Vous savez, chaque concert est une cérémonie où nous essayons de mettre notre énergie ensemble et de créer une communauté dans le moment présent. Pour nous, c’est vraiment important de faire connaître aux gens que nous sommes et devenons tous ensemble lorsque nous nous exprimons.

Nous essayons ensemble de faire oublier tous les problèmes que les gens ont pendant une heure et demie et d’essayer d’être ensemble dans un vol. On ne sait pas où on va aller, mais on va aller à des endroits magnifiques. Parce que c’est l’idée du concert. Le concert est un moment où nous essayons de nous réparer en quelque sorte, d’une manière positive.  

PAN M 360 : Mais dans le contexte d’une tournée, la musique est à l’avant-plan et les évocations spirituelles font partie de l’affaire, n’est-ce pas?

Omar Sosa :  Oui, c’est d’abord la musique. Peu importe la couleur de notre peau, peu importe notre religion, peu importe la langue que nous parlons, la musique est une langue universelle que tous et toutes comprennent. Nous parlons de fréquences, d’énergie, de vibrations. Ce projet, en quelque sorte, essaie aussi de montrer aux gens que le vaudou, le candomblé ou la santeria, ce n’est pas de la magie noire. Ce cliché tient du marketing. 

Nous faisons partie de ces humains qui essayent d’améliorer la tradition en se connectant aux esprits des ancêtres, d’une manière ou d’une autre. 

PAN M 360 : Oui, ce n’est pas exotique, c’est une vraie démarche spirituelle. Cet animisme existe depuis la nuit des temps, vos ancêtres pratiquent cette spiritualité avec les « ancêtres de lumière » comme le dit  Yilian Cañizares. Ces cultes aux orishas sont partis de l’Afrique de l’Ouest avec l’esclavage, et ont évolué à Cuba, en Haïti, sur les côtes du Brésil, de Colombie ou du Vénézuela et plus encore.

Omar Sosa : Oui et cela a toujours été transmis depuis des siècles dans les Amériques. Nous nous efforçons de garder ces traditions bien vivantes en nous connectant aux gens qui aiment la musique. Certains ne savent peut-être pas de quoi nous parlons, mais ils en ressentent l’énergie. C’est l’idée. Nous n’avons pas besoin d’expliquer. La musique et l’art doivent nous faire ressentir ce que l’esprit essaie de nous dire. Nous sommes des messagers. 

PAN M 360 :  Un concert avec une touche de sacré, donc.

Omar Sosa : Il y a différents angles. Quand je parle de cérémonie, je parle d’une cérémonie où les êtres humains sont ensemble. Mais quand vous arrivez n’importe où et que vous voyez des gens se recueillir, vous ressentez une connexion si vous ouvrez votre âme et votre cœur. Ces énergies viennent alors à vous. Et grâce à la musique, nous essayons de reproduire cette connexion.

PAN M 360 : D’un point de vue strictement musical, vous ne jouez pas que des rythmes sacrés. Que faites-vous?

Omar Sosa :  Beaucoup de choses. Nous jouons du montuno, du danzón, de la contradanza, nous créons la musique avec nos voix, nos instruments et les esprits de nos ancêtres qui passent à travers nous. Grâce à cette connexion, nous partageons ce qui se passe en fonction de l’énergie que les gens nous envoient. Dans une cérémonie traditionnelle, c’est tout en lien avec l’énergie transmise entre nous.

PAN M 360 : Cela a aussi beaucoup à voir avec les tambours.

Omar Sosa : Oui, nous utilisons les mêmes tambours que ceux joués dans les cérémonies. Le  tambour bata, par exemple. Gustavo Ovalles est un omoanya , c’est-à-dire qu’il est autorisé à jouer les tambours sacrés de la santeria. Il explore aussi d’autres rythmes et donc pas seulement les rythmes sacrés.

PAN M 360 : Pouvez-vous maintenant nous dire quelques mots sur sa travail et votre connexion avec Yilian Cañizares? 

Omar Sosa : Nous travaillons ensemble depuis longtemps. Jusqu’à aujourd’hui, ce fut pour moi une très belle expérience. Nous venons du même pays, mais nous venons d’une génération différente, moi dans la soixantaine et elle dans la quarantaine, nos vies sont différentes, nos connaissances sont différentes mais nous partageons la musique, nous partageons le contexte de la création musicale et de la communication avec le public. Nous partageons ainsi nos émotions, notre expérience, et notre connaissance, mais au bout du compte notre rôle est le même. C’est merveilleux de jouer avec elle. C’est une excellente violoniste, une excellente chanteuse, et une très bonne performer. Les gens de Montréal vont beaucoup l’apprécier! Nous danserons ensemble. 

PAN M 360 : On a déjà un aperçu! Et Gustavo Ovalles?

Omar Sosa : Les gens de Montréal le connaissent puisqu’il faisait partie des concerts donnés avec Seckou Keita (kora et chant). Nous commençons avec la tradition. Nous allons au rythme traditionnel du Cube, comme une contredanse, avec de belles mélodies chantées. Certainement, nous visiterons les rythmes traditionnels du Venezuela; Gustavo est un maître des tambours traditionnels cubains, mais il est aussi un maître des rythmes du Venezuela.  

Gustavo m’a dit qu’il allait aussi utiliser le culo’e puya (batterie de petits tambours), les quitiplas (tubes de bambou) ou même l’eau en tant que percussion.

PAN M 360 : En dernier lieu, comment vous sentez-vous en tant que musiciens expatriés? D’autant plus que Cuba et le Venezuela  sont des pays éprouvés par les temps qui courent. 

Omar Sosa : Nous devons préserver les cultures de nos pays de nos nations, peu importe la somme de malheurs et de difficultés.  Nous sommes en vie, tout ira peut-être mieux dans 5 ou 6 ans,  et nous serons encore vivants je l’espère.  Les communautés de l’humanité entière doivent se tenir et évoluer ensemble, plutôt que de s’intéresser seulement à leurs problèmes personnels et leur réalité immédiate. À la fin il n’y a qu’une nation sur Terre, nous les humains devons nous aimer les uns les autres.

En tant qu’artistes, nous devons travailler main dans la main,  essayer de rester clairs et solides dans la façon dont nous aimons présenter par la musique notre message de paix, d’amour, d’unité, aussi d’humilité.

Publicité panam
Publicité panam

Tout le contenu 360

Trio Garibaldi, l’album In faded Sepia | alto, piano, clarinette au service de la création inédite

Trio Garibaldi, l’album In faded Sepia | alto, piano, clarinette au service de la création inédite

Remi Bolduc dévoile son Groove Quintet

Remi Bolduc dévoile son Groove Quintet

5ilience | Devinim, lorsque les sons se meuvent à travers les anches

5ilience | Devinim, lorsque les sons se meuvent à travers les anches

Caribbean Love : Richy Jay, entre héritage et rythmes tropicaux

Caribbean Love : Richy Jay, entre héritage et rythmes tropicaux

Caprice au 9e | Telemann et les musiciens itinérants de l’époque baroque

Caprice au 9e | Telemann et les musiciens itinérants de l’époque baroque

The Sheepdogs, ou comment devenir classique « hors de la tempête »

The Sheepdogs, ou comment devenir classique « hors de la tempête »

Semaine du Neuf | Soirée d’impro collective avec No Hay Banda, Ana Maria Romano et Limules

Semaine du Neuf | Soirée d’impro collective avec No Hay Banda, Ana Maria Romano et Limules

Semaine du Neuf | Lovemusic et Protest of the Physical :  le corps (des musicien.ne.s) a ses raisons

Semaine du Neuf | Lovemusic et Protest of the Physical : le corps (des musicien.ne.s) a ses raisons

Semaine du Neuf | Nous perçons les oreilles, l’improvisation au centre des corps

Semaine du Neuf | Nous perçons les oreilles, l’improvisation au centre des corps

Semaine du Neuf | Ictus : Ula Sickle et les gestes de résistance

Semaine du Neuf | Ictus : Ula Sickle et les gestes de résistance

Esencia: Akawui raconte son parcours en mots et en musique

Esencia: Akawui raconte son parcours en mots et en musique

Semaine du Neuf | Quasar, d’égal à égal avec la danse

Semaine du Neuf | Quasar, d’égal à égal avec la danse

Semaine du Neuf | Bozzini, un soir où les Neuf convergent

Semaine du Neuf | Bozzini, un soir où les Neuf convergent

In memoriam Nazih Borish (1982-2026)

In memoriam Nazih Borish (1982-2026)

Arion Orchestre Baroque | Les larmes de Marie selon Marie … van Rhijn

Arion Orchestre Baroque | Les larmes de Marie selon Marie … van Rhijn

Semaine du Neuf | Proxima Centauri, les mouvements du son entre approches instrumentales et électroniques

Semaine du Neuf | Proxima Centauri, les mouvements du son entre approches instrumentales et électroniques

Semaine du Neuf | « Cacher pour montrer », métaphore de nos comportements à l’ère numérique

Semaine du Neuf | « Cacher pour montrer », métaphore de nos comportements à l’ère numérique

Semaine du Neuf | Quigital Corporate Retreat… corporatisme complètement fou!

Semaine du Neuf | Quigital Corporate Retreat… corporatisme complètement fou!

Palais Montcalm | The Flower Kings, longévité et ouverture d’esprit

Palais Montcalm | The Flower Kings, longévité et ouverture d’esprit

ATMA Classique acquis par GFN Productions : le nouveau DG et actionnaire commente

ATMA Classique acquis par GFN Productions : le nouveau DG et actionnaire commente

ArtChoral et Ménestrel | Chants anciens au 9e… de 5 à 6 !

ArtChoral et Ménestrel | Chants anciens au 9e… de 5 à 6 !

Palais Montcalm | Le phénomène néo jazz swing sous l’angle de Caity Gyorgy

Palais Montcalm | Le phénomène néo jazz swing sous l’angle de Caity Gyorgy

Semaine du Neuf | Krystina Marcoux : Le silence des mots et la musique du geste

Semaine du Neuf | Krystina Marcoux : Le silence des mots et la musique du geste

Ta da da daaam! Beethoven et Mozart joués par Caprice et ArtChoral

Ta da da daaam! Beethoven et Mozart joués par Caprice et ArtChoral

Inscrivez-vous à l'infolettre