MUTEK | Myriam Boucher sur sa pratique en tant que VJ: l’art de l’écoute

Entrevue réalisée par Loic Minty

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Cette fois invitée à accompagner visuellement des artistes de la musique plutôt que de générer la sienne à travers ses objets et installations de réputation internationale, la Montréalaise Myriam Boucher porte une légèreté profonde à son travail. Sensibilité accrue et laisser-aller. Sa description d’une performance ressemble plutôt à une pratique méditative de pleine conscience où l’improvisation et l’écoute précèdent toute préparation. Elle attribue cette approche en partie à sa pratique en écologie sonore, et qu’après toutes ces années de pratique, l’adaptation et la collaboration restent au cœur de son art. 

Dans cette interview, Myriam Boucher nous parle de ses différentes pratiques artistiques et comment celles-ci s’influencent les unes les autres, mais surtout nous dévoile-t-elle une philosophie de l’art vivant et un guide sur la collaboration entre artistes musiciens et visuels.

En parlant des performances à venir, elle nous prépare à une rupture de nos attentes. C’est la magie de l’improvisation qu’évoque Myriam Boucher: en ne sachant pas ce qui va se produire, on l’attend en piaffant d’une impatience accrue ! Une raison de plus d’assister à ce premier Nocturne. Car bien que ce ne soit que le début de la série, cela ne se produira qu’une seule fois.

PAN M 360: Comment te sens-tu de revenir jouer à Mutek cette année?

Myriam Boucher: Cette scène-là, pour moi, c’est un peu comme jouer en famille. Ce sont des gens qu’on revoit d’année en année et qui travaillent vraiment pour la communauté en respectant le travail des artistes. C’est un contexte qui se veut très accueillant.

PAN M 360: L’an dernier, tu y as participé trois fois en tant que VJ et artiste. Cette année encore, tu travailles avec trois artistes de styles variés, dans deux espaces différents. Que retiens-tu de tes expériences et comment te prépares-tu aux prochaines?

Myriam Boucher: J’apprends tout le temps. Ça fait quand même plusieurs fois que je joue dans ces espaces-là, mais chaque fois, la musique est différente. Ma façon de jouer et d’utiliser l’espace est elle aussi totalement différente.

Ce qu’on apprend, c’est qu’il faut toujours s’adapter, faire comme si c’était la première fois qu’on jouait. Parce qu’on peut devenir aussi un petit peu trop à l’aise de jouer dans des espaces plusieurs fois. On peut perdre l’écoute.

Chaque année, Mutek propose une nouvelle scénographie assez impressionnante, donc je m’adapte. Par exemple au Théâtre Maisonneuve pour le A/Visions, c’est une scène à l’italienne. Je trouve que ces salles-là ont beaucoup de vide, la scène est grande, l’écran est loin, les gens sont assis, il y a beaucoup d’espace. Ça va être intéressant de travailler avec l’éclairagiste, autant sur les couleurs que sur le style pour comprendre comment remplir cet espace.

Puis je joue avec trois sets de musiciens  exceptionnels dont la présence va être très forte – Yu Su dans Nocturne 1, Shackleton+Waclaw Zimpel+ Siddartha Belmannu dans A/Visions 2 et Kyle Hall dans Nocturne3.  Donc l’idée c’est de ne pas faire une tapisserie sur un écran derrière, mais vraiment d’envelopper leur présence.

PAN M 360:  Dans ta pratique, l’écoute semble donc centrale. En amont, pour discuter avec les éclairagistes et comprendre l’espace, et sur scène, pour écouter la musique des artistes invités. Tu as aussi une pratique en écologie sonore axée sur l’écoute. Y a-t-il des liens entre ces deux pratiques qui t’aident à mieux t’adapter à l’espace et aux artistes qui l’occupent?

Myriam Boucher: J’adore ce lien que tu soulignes parce que c’est vraiment au cœur de ce que je fais. Dans l’écologie sonore, souvent la première chose à laquelle on va penser, c’est de travailler avec des enregistrements de terrain et des paysages. C’est une partie des artistes qui font ça mais ce n’est pas seulement ça. Personnellement, j’aborde vraiment plus l’écologie sonore comme une écoute, mais  aussi comme un espace relationnel.

La pratique de VJ est quand même très axée sur l’improvisation et dans l’improvisation il faut être très à l’écoute; non seulement l’écoute de la musique mais aussi de tout ce qui se passe autour de nous: l’ambiance, l’énergie du public, l’éclairage. On pourrait dire qu’il y a beaucoup de parallèles à faire avec l’écologie du son en ce sens. C’est quelque chose que j’aime parce que je suis dans le moment présent pendant toute la performance, tout le temps en train de réagir.

PAN M 360: Tu joues dans des festivals un peu partout dans le monde. J’imagine que le contexte du public et de l’ambiance varie beaucoup de scène en scène. Est-ce qu’il y a une préparation à ce niveau pour apprivoiser l’espace?

Myriam Boucher: Quand je suis en train de composer, que ce soit des visuels ou de la musique, je pense pas du tout à ces choses-là. Même si on compose quand même en disant qu’on va le partager un moment avec du monde, je vais  suivre mon intuition en premier lieu.

Une fois sur place, quand on va dans des festivals, surtout à l’étranger, on sait un petit peu moins à quoi s’attendre. C’est peut être la première fois qu’on va aller jouer là. Dans ces cas-là je vais m’imprégner de tout. Je vais faire des séances d’immersion du lieu, de la ville et de ses gens et de l’énergie globale. Je vais aller voir plein de shows pour vraiment me laisser imprégner puis intégrer tous ces éléments-là que j’ai vécus du lieu, dans mon set. Ça m’influence énormément.

PAN M 360: Dans ta préparation, comment abordes-tu la collaboration? As-tu développé un vocabulaire ou un rythme de travail qui facilite ces échanges?

Myriam Boucher : Je vais toujours demander quelle est  l’essence de la musique, qu’est-ce que ça signifie pour la personne qui la fait. J’ai fait beaucoup de collaborations avec des gens qui chantent, sans nécessairement en comprendre les paroles, donc je me demande “qu’est-ce que la musique signifie pour la personne? Quelles sont les émotions, quelle est l’ambiance?”

Parfois, la musique peut être super intense mais les émotions qui la portent sont vraiment méditatives ou contemplatives, même si c’est de la techno par exemple. Ça c’est vraiment un échange que je vais toujours avoir avec les artistes. Habituellement, il y a une confiance qui s’installe, j’ai pas mal carte blanche. Mais les couleurs, textures, émotions, le flow, c’est vraiment des mots-clés qui guident mon processus créatif.

PAN M 360: Quelle liberté t’accordes-tu en montant sur scène pour y improviser? 

Myriam Boucher:  100%. Je prépare des visuels, mais cinq minutes avant je peux décider d’utiliser autre chose. J’ai toujours un disque dur avec plein de matériel. Je peux me dire « Cette vidéo est bonne, celle-là finalement non », et aller piger dans ma banque selon le moment.

J’ai ma banque toujours pas loin pour plus de visuels. Je peux changer beaucoup de choses en live, mais il y a quand même une grande préparation en amont, comme je te l’ai mentionné. Je me réserve la possibilité de changer de direction si je le ressens pas. C’est vraiment intuitif, dans le moment présent. Rendu là, il y a comme une espèce de lâcher-prise, en tout cas, que j’ai décidé d’avoir dans ma pratique. Je me dis qu’il est trop tard pour me stresser avec ça, il faut juste que j’en profite.

PAN M 360: Dans ta pratique personnelle en tant que musicienne et artiste audiovisuelle, je me demande comment cette approche intuitive se manifeste. Par exemple, une de tes œuvres, Littoral, combine musique et technologie dans un concept assez robuste. Comment trouves-tu le juste milieu entre une expérience sensible et un discours plus intellectuel ou plus politique ?

Myriam Boucher: C’est une super bonne question, parce que j’ai une approche pas mal 100% sensible. En cela je veux dire que ma démarche n’est pas du tout intellectuelle ou réfléchie ou conceptuelle. Je ne vais jamais penser à ce que je vais faire avant une performance. Je ne sais jamais ce que je vais faire. Mais une fois que je me laisse aller dans le son, dans l’image je vais devenir souvent obsédée par quelque chose qui était sûrement là avant, depuis longtemps, mais qui n’était pas nécessairement assumé ou réfléchi.

Récemment, je me suis acheté un nouveau module de synthétiseur et je me suis rendue jusqu’à à produire des sons de cigales. Tout de suite, ça a déclenché plein de souvenirs de paysages parce que je viens de la campagne. J’ai commencé à être obsédée par ces sons-là, ça a duré des années! Et, finalement, j’ai fait une performance avec ça. Mais tout ça pour dire qu’aux débuts c’est assez intuitif.

Cette année marque la dixième année depuis que Myriam Boucher a présenté pour la première fois à MUTEK en 2015. Elle y présentera à 3 différentes occasions en tant que VJ au Nocturnes pour Yu Su, Kyle Hall et pour la collaboration bien attendue entre Shackleton & Waclaw Zimpel et Siddhartha Belmannu au A/VISIONS 2. Vous pouvez voir plus de ses oeuvres sur son site web: https://www.myriamboucher.com

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