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Minyo Cumbiero : Boîte bento de Bogotá

Interview réalisé par Rupert Bottenberg

Avec sa musique brute, proche des racines, le groupe colombien Frente Cumbiero, curieux de tout, est l’un des acteurs-clés de la renaissance de la cumbia depuis le début du millénaire. Les Japonais de Minyo Crusaders s’efforcent pour leur part de renouveler des chansons d’antan par des fusions inspirées. Leurs routes se sont croisées au festival japonais de Fuji Rock en 2018. Les Colombiens ont ensuite invité l’ensemble de dix musiciens tokyoïtes à venir enregistrer chez eux à Bogota et ceux-ci ont accepté. Ensemble, ils offrent maintenant au monde leur éblouissant EP Minyo Cumbiero : From Tokyo to Bogota.

Genres et styles : asiatique du Nord-Est / cumbia / dub / minyo

renseignements supplémentaires

Photo : Yuji Moriwaki

Les Minyo Crusaders et Frente Cumbiero sont deux groupes « qui viennent d’endroits très similaires », explique le leader et bassiste de ce dernier, Mario Galeano.

« Nous focalisons sur la musique, pas sur les gadgets commerciaux. Nous sommes des collectionneurs de disques et nous aimons bien fouiller dans nos racines, dans la musique traditionnelle. Voilà ce que nous partageons. De plus, nous avons un héritage commun, nos ancêtres ont traversé le détroit de Béring il y a des dizaines de milliers d’années et ont peuplé tout le continent. Cela fait partie de notre patrimoine autochtone. C’est comme rencontrer nos cousins depuis longtemps disparus. »

Le guitariste Katsumi Tanaka, fondateur des Minyo Crusaders avec le chanteur Fredy Tsukamoto en 2012, cherchait à croiser, revitaliser et libérer le minyo, la riche tradition de la musique populaire japonaise.

« L’un des facteurs-clés pour redonner vie au minyo selon une nouvelle approche, pense Tanaka, était de ne pas perdre sa vitalité fondamentale. Le minyo était à l’origine la musique des classes populaires, mais au cours de sa longue histoire, il a gagné en prestige, on s’est mis à s’en servir dans le domaine des arts et des arts traditionnels de la scène, mais de façon déconnectée des gens, parce qu’il était traité avec trop de déférence. »

Pour les Minyo Crusaders, la connexion avec la cumbia s’est faite avec Kushimoto Bushi, tiré de leur album Echoes of Japan de 2017. D’autres chansons du disque s’inspirent du boogaloo, du reggae, du jazz éthiopien et plus encore, et la réédition internationale sur le label britannique Mais Um a attiré l’attention d’oreilles curieuses du monde entier.

« Je pense que la cumbia continue d’avoir la même vitalité que le minyo autrefois, poursuit Tanaka. On n’a pas oublié que c’est la musique du peuple. C’est ce que le minyo était à l’origine. Que divers pays soient impliqués ne pose pas de problème quand vient le temps de s’amuser. C’est un sentiment simple et puissant partagé dans le monde entier. Et quand j’ai remplacé la phrase en shamisen dans Kushimoto Bushi par une guitare, cela m’a fait penser à la cumbia. J’ai aussitôt entendu le rythme du guiro. »

Ci-dessus : Minyo Cumbiero en répétition (photo : Yuji Moriwaki)

Les deux groupes n’ont passé que deux jours ensemble, mais c’est un moment qu’ils ne sont pas près d’oublier.

« Toute interaction avec de nouveaux musiciens est l’occasion d’apprendre des choses, observe Galeano. Dans ce cas-ci, on a encore mieux compris l’importance des ondes positives. Lorsque les gens qui cherchent à communiquer sont heureux et détendus, de très belles choses peuvent arriver. Mais si, dans un contexte de collaboration, vous cherchez à imposer votre façon de faire, ça risque d’être problématique. Il y a très peu de place pour les egos, il faut s’intégrer au groupe.

« Grâce à la musique, j’ai pu rencontrer beaucoup de gens à Bogota, dit Tanaka. Mario, Frente Cumbiero et leurs amis nous ont accueillis avec un super esprit d’équipe. Tout le monde était sérieux, sensible et créatif. On a pleinement profité des ressources locales dans un contexte de production indépendante. »

Ce qui est plus facile à dire qu’à faire quand plus d’une douzaine de musiciens sont impliqués.

« C’était particulièrement délicat sur le plan technique, se souvient M. Galeano, mais notre ingénieur Dani Michel a fait un excellent travail. Nous avons réparti les tâches entre les divers groupes d’instruments : les cuivres, les percussions, la base harmonique et les chanteurs. Les arrangements avaient été faits avant notre rencontre, donc en gros, nous devions pouvoir nous mettre à jouer aussitôt entrés en studio. Après environ une heure à développer l’idée, nous étions confiants, nous avons donc appris chacun nos parties et étions prêts à enregistrer le lendemain. »

Le premier extrait du mini-album de quatre chansons était une contribution colombienne, qui a bien sûr profité d’une bonne injection de saveur japonaise.

« C’est un classique enregistré à l’origine par Pero Laza y sus Pelayeros, explique Galeano, un groupe culte des années 60 dont les très belles cumbias sont aujourd’hui des classiques. Le titre originel est Cumbia del Monte, il était donc dans l’ordre des choses de le changer pour Cumbia del Monte Fuji. »

Le titre le plus rapide et énergique du EP est Tora Joe, qui est en fait une chanson de datant de plusieurs siècles.

« L’histoire de Tora Joe remonte à il y a très longtemps, raconte Tanaka, et il existe diverses théories à son sujet, de l’origine de la chanson jusqu’à son contenu. On dit que c’est la plus ancienne chanson pour danser du Japon. Son titre original est Na-nya-do-yala. “Nanyadoyala, nanyad nasalete, nanyadoyala”, qui est répété dans la chanson, n’a pas de sens en japonais moderne. Ce sont des mots lancés comme pour une incantation.

« Certains croient qu’elle a été transformée par les dialectes locaux. Les paroles encouragent les gens qui ont du mal à joindre les deux bouts en disant “faisons tout ce que nous pouvons”, et expriment la misère des gens ordinaires par “je ne sais pas ce qui se passe dans le monde”. Selon certaines théories, la chanson parle d’une femme qui séduit un homme en lui disant “fais ce que tu veux”. Il existe même une théorie selon laquelle il s’agirait d’une chanson sur Jéhovah et David, en hébreu. Dans certaines régions du nord du Japon, où cette chanson festive est devenue populaire, on danse autour d’une croix, qu’on appelle “le tombeau du Christ”. C’est une chanson très mystérieuse.

« Lorsque vous examinez les paroles, vous y retrouvez des expressions comme « Tono-sama (seigneur) », « la plus belle femme de la ville », « nourriture de fête » et « parapluie lumineux », des expressions souvent utilisées dans les chansons japonaises qui racontent des histoires sur des personnalités, des incidents célèbres, les désirs des gens ordinaires, la richesse, du point de vue des gens ordinaires. On dit que des gens de professions diverses, qui n’avaient pas l’habitude d’interagir, pouvaient participer ensemble aux festivals nocturnes. Les paroles servaient de déclencheur, c’était l’occasion pour ces gens d’être tous ensemble et de se libérer de leurs tracas quotidiens. Les paroles ont donc changé selon la situation, et la façon de jouer avec les mots a changé selon les époques. Dans le minyo, il y a beaucoup de chansons dont les paroles se sont accumulées au fil des ans jusqu’à une 100e version. »

Opekepe, quant à elle, est le prototype de la chanson rap. La version de Minyo Cumbiero va encore plus loin, dans un style dub.

« La chanson n’est pas exactement du minyo, précise Tanaka. Elle a été écrite à la fin des années 1800 pour que le comédien Otojiro Kawakami l’interprète sur scène. Il a alors utilisé comme nom de scène Jiyudoshi, qui signifie « Enfant de la liberté », comme pseudonyme pour son art anarchique et politiquement chargé. Et à une époque où la répression était sévère, il a chanté ce qu’il voulait dire dans les paroles de Oppekepe. Il s’est retrouvé en prison des dizaines de fois.

« La chanson n’a pas de mélodie, le rythme et le tempo de la narration sont importants, et les paroles étaient semble-t-il improvisées et modifiées, une forme similaire au rap. Comme « nanyadoyala » dans « Tora Joe », « opekepe » est également inintelligible, c’est un mot étrange, comme une incantation. Selon certains, il signifie « jeter » ou « laisser aller ». ».

Le projet Minyo Cumbiero illustre l’augmentation subtile mais convaincante, ces dernières années, de la curiosité culturelle mutuelle entre l’Asie et l’Amérique latine.

« Après la Seconde Guerre mondiale, poursuit Tanaka, le Japon a essayé d’intégrer les cultures du monde entier au fur et à mesure que son économie se développait. Dans les années 50 et 60, seules certaines personnes avaient accès à la culture étrangère. Même les musiciens japonais instruits n’avaient pas d’autre choix pour savoir ce qui se faisait comme musique à l’étranger que d’écouter les stations de radio militaires américaines et les disques qu’ils pouvaient se procurer auprès des soldats. Ils avaient une excellente éducation musicale et jouaient de la musique latine avec une grande dextérité, mais avec un accès aussi limité, chaque groupe latino japonais devait intégrer Besame Mucho à son répertoire. L’Amérique latine était vraiment loin.

« On a présenté la culture étrangère comme une marchandise à la population japonaise, mais je pense qu’on a oublié de faire connaître la culture japonaise à l’extérieur du pays. Avec l’essor de l’économie japonaise, le commerce intérieur suffisait sans doute. »

Ci-dessus : Minyo Crusaders à Bogotá (photo : Yuji Moriwaki)

Tanaka remarque cependant avec joie que les temps ont changé.

« Désormais, il n’y a pas que les gens fortunés, mais aussi le grand public qui peut instantanément faire des échanges culturels avec des gens à l’étranger et leur faire part de ce qu’il vit grâce aux réseaux sociaux. Le Japon devrait se plonger dans sa propre culture et la présenter au monde entier. Je pense que le fait de partager les mêmes émotions et les mêmes sentiments, plutôt que cela se fasse à sens unique, créera une nouvelle culture. Le travail du Frente Cumbiero à cet égard en est un excellent exemple. »

M. Galeano est enthousiaste à l’idée d’une augmentation des échanges entre les deux continents.

« Ce serait formidable, dit-il, parce que nous avons dû, au cours des siècles passés, faire passer nos relations avec l’Asie par l’Europe, donc plus nous pouvons avoir de connexions directes, le mieux c’est. Il existe un lien souterrain, invisible et spirituel assez important entre l’Asie et l’Amérique latine, comme je l’ai dit, en raison de notre lien du sang. De nombreuses mélodies chantées aujourd’hui par les indigènes américains sont originaires du nord-est de l’Asie et de la Mongolie. Il semble aussi que des navires chinois sont venus jusque sur la côte du Pérou. La musique du Pérou et celle de la Chine sont les deux revers d’une même médaille. »

Il semble qu’on puisse dire la même chose de la Colombie et du Japon !

PAN M 360 remercie Megumi Furihata pour son aide à la traduction.

Ci-dessus : Fredy Tsukamoto et Mario Galeano. Photo : Yuji Moriwaki
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