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Avant même de commencer l’entrevue, Marie Davidson glisse nonchalamment qu’elle était tout juste en appel avec nulle autre que l’autrice de The Age of Surveillance Capitalism, Shoshana Zuboff.
Elle évoque un nouveau projet en collaboration avec elle ainsi qu’une conférence à venir à Harvard. Si ça vous semble loin de la scène musicale, ce n’est qu’en apparence. Marie Davidson n’a de cesse d’en repousser les limites. Les écrits de Shoshana traversent le plus récent album de la musicienne, notamment avec le titreValidations Weight qui porte une critique brute et inquiétante de la technocratie. J’ai l’ai écouté en boucle tout au long de l’année, en me demandant « Que s’est-il passé pendant les deux années de silence de Marie Davidson ? »
Nous en saurons davantage le 7 février prochain sous le dôme de la Satosphère... et aussi dans le texte qui suit.
PAN M 360 : Ces temps-ci, ton discours aborde beaucoup les implications politiques et sociales de la technoscience. Peux-tu nous en parler ?
Marie Davidson : Je suis très engagée en art. Surtout par rapport à l’impact que ça a sur nos vies. Au début, c’était plus un malaise que je ressentais qu’une réflexion. Progressivement, les médias sociaux sont entrés dans nos vies. Au début, pour les artistes c’était surtout pour relayer de l’information, des albums, des concerts, des tournées. C’est vraiment avec la pandémie que ça est devenu problématique pour moi lorsqu’on ne pouvait plus faire de tournées, ni de promotions. La promotion de la musique est devenue intrinsèquement liée à nos profils de médias sociaux. La pression est devenue très forte pour se représenter. J’étais en conflit avec ça.
À la fin de 2021, j’ai même pensé quitter ma carrière. Je me suis retirée pendant plusieurs mois et j’ai appliqué à l’école. J’étais sur le point de retourner aux études, avant de comprendre que la musique occupait toujours une place centrale dans ma vie. Il m’a toutefois fallu prendre du recul et repenser ce que signifiait, pour moi, être artiste en 2024.
PAN M 360 : Comment est-ce que tu as réussi à reprendre le contrôle à partir de là ?
Marie Davidson : J’ai dû faire la part des choses et accepter que si je voulais continuer à avoir une carrière dans le milieu de la musique, je n’aurais pas le choix d’utiliser les médias sociaux, mais que je le ferais selon mes termes. Il fallait que je sente que j’avais un contrôle sur ma vie et mes choix, sans tomber dans la pression de suivre les guidelines que les plateformes nous imposent. Le nombre de publications par semaine, les formats, la manière de présenter le contenu pour maximiser la visibilité et les vues.
Je me représente comme je veux. Et je refuse de le faire sous pression, que ce soit celle des labels, des entités, des promoteurs ou des festivals. Je ne fais pas de publicité pour des tierces parties. Je publie à ma manière, quand je veux, comme je veux.
Ça a demandé beaucoup d’introspection pour ne pas compromettre mon art ni mon identité publique.
Marie Davidson : Ensuite, j’ai lu The Age of Surveillance Capitalism, et j’ai réalisé que ce n’était pas seulement une question de musique ou d’industrie musicale. Ça touche tous les secteurs. On est réduits à une forme d’esclavage vis-à-vis des compagnies qui offrent des services, que ce soit Google, Meta ou toutes les technologies dites intelligentes.
Chaque service a ses propres termes et conditions. On ne les lit pas. On clique sur « accepter ». C’est fait pour être illisible. Mais il faut comprendre ce que ça implique. En partageant nos données personnelles, on vend une partie de notre authenticité et de notre pouvoir décisionnel. Ces données sont revendues à des tiers. Les compagnies savent beaucoup plus de choses sur nous qu’on ne l’imagine.
Peu à peu, on perd notre capacité à prendre des décisions. Tout est formulé pour nous. La publicité est ciblée. En acceptant ça, on sacrifie notre pouvoir décisionnel, nos goûts, notre esprit critique. Et ensuite, ça se propage à tous les niveaux. On est manipulés dans nos opinions politiques, notre manière de penser, de voter, de juger les autres.
Il y a énormément de violence en ligne, beaucoup de logique d’opposition. On oppose des groupes, des identités, des produits. Les conflits politiques sont exacerbés par la vie en ligne. Même l’information qu’on consomme et qu’on régurgite est de plus en plus formatée. Ce qui m’inquiétait le plus en écrivant l’album, c’est la perte de notre capacité à formuler nos propres opinions et à cultiver l’esprit critique.
Pour moi, c’est extrêmement alarmant. Voilà, c’était un survol des raisons qui m’ont poussée à écrire cet album. J’en parlais avec Shoshana juste avant. On a toutes les deux ce besoin de rendre ce sujet accessible et de dépasser le cadre académique ou le cercle intello fermé.
L’AVENIR
PAN M 360 : C’est paradoxal, parce que pour que ce discours devienne mainstream, il faut passer par les médias sociaux.
Marie Davidson : Oui, absolument. Il faut aussi trouver des manières plus ludiques, plus playful, de présenter un contenu qui fait réfléchir. C’est dans ce contexte que j’ai travaillé avec un ami artiste, Christopher Royal King, un musicien avec qui j’ai déjà collaboré. Il travaille beaucoup avec l’intelligence artificielle, notamment à travers un projet qui s’appelle Total Emotional Awareness sur Instagram. Ensemble, on a créé du contenu généré par l’IA pour Instagram et YouTube, mais de manière critique.
On utilisait mon image, des vidéos de moi, mais aussi des images politiques et des visuels trouvés en ligne. L’idée, c’était de détourner ces outils pour accompagner la campagne de l’album City of Clowns. Trouver une twist, autant visuelle que dans les paroles, pour que le message passe sans être trop lourd. Je ne suis pas une artiste pop, mais certaines chansons jouent à la radio. C’est déjà beaucoup.
PAN M 360 : Il y a aussi ce mouvement autour des dumbphones. The New Yorker parlait récemment de ça comme d’un trend pour 2026, presque comme un nouveau symbole de statut.
Marie Davidson : J’aime ça, c’est encourageant. Je ne sais pas quel âge tu as, mais je pense que ça va venir des gens plus jeunes que moi. Le pire, c’est pour les Gen Z. Moi, personnellement, ça va, j’ai trouvé ma balance là-dedans, avec le travail de conscientisation que j’ai fait. Mais je suis inquiète pour les gens en général. Je suis attristée aussi pour la qualité de vie médiocre de ma génération, et d’une génération en dessous. Parce que ça affecte vraiment le moral des gens. Par curiosité, tu te situe où là dedans ?
PAN M 360 : J’ai eu Facebook à 13 ans. Je m’en défais lentement.
Marie Davidson : Wow, c’est fou, ça c’est fou. Moi, j’ai eu Facebook à 23. Mes amis l’avaient vraiment avant moi. J’ai été protégée pendant mon enfance.
PARCOURS
PAN M 360 : Quand tu as commencé la musique à 19 ans, c’était pour ton projet avec Les Momies de Palerme, non ?
Marie Davidson : Exact. J’ai quitté l’école pour faire de la musique.
PAN M 360 : C’est drôle, j’en parle parce que je porte justement un t-shirt des Momies de Palerme.

Marie Davidson : Tu me niaises. Je le reconnais. C’est une artiste qui s’appelle Jessie qui a fait ça. Wow !
PAN M 360 : Je l’ai trouvé dans une vente de garage. À l’époque de Momies de Palermes, comment les réseaux entre musiciens fonctionnaient pour aller voir des shows ?
Marie Davidson : Les posters et le bouche-à-oreille. Les cafés, les bars, les magasins de disques. Des e-mails aussi. Facebook est arrivé tranquillement autour de 2008, 2009, mais je ne suivais pas vraiment. Ce n’est qu’en 2011 que j’ai créé un compte, uniquement pour savoir ce qui se passait. En 2012, quand j’ai sorti mon premier EP solo sur Bandcamp, j’ai compris le pouvoir des médias sociaux. C’est là que ma carrière internationale a vraiment commencé. J’ai vécu la transition complète. Le « avant » et le «après»
PAN M 360 : Certains lieux mettent des autocollants sur les caméras pour empêcher les photos. Tu serais pour ça à tes concerts ?
Marie Davidson : Personnellement, je m’en fous. Dans un contexte de club immersif, comme à Berlin ou au Berghain, je suis totalement pour. Pas de photos, on lâche prise. Par contre, dans la vie en général, je crois surtout à la liberté individuelle. Moi, je suis pour l’usage créatif. Ce à quoi je m’oppose, c’est la prise de possession de nos données, le contrôle exercé par les grandes plateformes. Le problème, ce n’est pas le médium, c’est le capitalisme qui l’encadre.
AU DÔMESICLE
PAN M 360 : Parlons de la S.A.T. Est-ce que tu prépares quelque chose de particulier pour ton set DJ?
Marie Davidson : Un DJ set, pour moi, c’est toujours nouveau. Le DJing me permet plus de spontanéité. Je joue un peu de ma musique, mais surtout celle des autres. C’est le plaisir de partager, de faire danser. Mes sets sont fun, énergiques, pas trop sérieux. C’est vraiment important pour moi. C’est toujours ça que je vise. Le live, c’est plus dense. C’est fun aussi, mais peut-être un peu plus challengeant. Tu viendras te présenter. Je t’ai vue, donc je sais à quoi tu ressembles. Tu viendras dire bonjour si on se croise.
PAN M 360 : Je vais mettre mon chandail des Momies de Palerme.
Finalement, nous avons peu parlé de musique pendant cette entrevue, mais avec Marie Davidson, parler de concepts, c’est parler de son art. Elle incarne ses idées à travers tout ce qu’elle fait. Tout se confond avec lucidité dans son univers. Pour y plonger, je recommande vivement de lire cette entrevue réalisée par Alain Brunet dans les jours qui ont suivi sa dernière sortie d’album.























