×

Le tour du chapeau country d’Éric Goulet

Interview réalisé par Luc Marchessault
Genres et styles : alt country / kebamericana

renseignements supplémentaires

Depuis le milieu des années 1980, Éric Goulet édifie une œuvre qui ne cesse de séduire les musicophiles par sa qualité. Il fut chef de meute rock chez Possession simple et Les Chiens. Il se livre en solo à des introspections folk périodiques chez Monsieur Mono. Ses talents de réalisateur sont très prisés de ses pairs, de WD-40 à Michel Rivard. Puis, depuis dix ans, il s’affaire à transmettre et à enrichir l’héritage country québécois. Il nous convoque ces jours-ci au troisième relais de sa chevauchée, qui s’intitule tout simplement Goulet, dont la sortie officielle est prévue le 30 avril.

PAN M 360 en a jasé avec lui.

PAN M 360 : Bonjour Éric Goulet! Tout d’abord, content de te savoir en forme et bravo pour Goulet, un recueil de chansons qui nous remonteront l’âme et nous émouvront dans le bon sens. L’enregistrement s’est déroulé d’avril à juin 2020, c’était prévu comme ça?

Le concert lancement d’Éric Goulet est prévu sur cet écran le vendredi 30 avril, 20h

ÉRIC GOULET : Oui, tout à fait, j’avais prévu faire un disque au printemps. La pandémie a changé notre façon de faire, il a fallu s’adapter pour être « sanitairement corrects ». Mes deux autres albums dans cette veine country, Volume 1 et Volume 2, avaient été presque entièrement enregistrés live en studio. Même les voix étaient en direct, on chantait tous les trois autour du micro; il y avait un côté spontané.

Pan M 360 : Vous avez donc créé l’album à partir de pistes séparées?

ÉRIC GOULET : Exactement, tout le monde a fait son travail à la maison. Mais en fin de compte, ç’a été bénéfique : on a perdu de la spontanéité et du naturel, mais puisque les musiciens étaient maîtres et juges chacun de leur côté, ils se sont surpassés! Et ça donne quand même un effet d’ensemble.

PAN M 360 : C’est vrai, j’ai écouté l’album plusieurs fois et j’ai l’impression que c’est joué en direct!

ÉRIC GOULET : Et en plus, depuis quelques années, il arrive souvent que les voix de mes versions finales soient celles des maquettes. Je chante les chansons après les avoir écrites, je me fais des démos pour m’en souvenir, puis souvent ces voix aboutissent sur l’album. Peut-être que ça contribue au côté spontané, moins léché.

PAN M 360 : C’est juste assez rugueux, ça convient parfaitement à ce type de musique. Les chansons maintenant. Allons-y dans l’ordre. Quand viendra mon heure est une chanson d’André Bellemare; parle-t-on ici de Dédé (ndlr : Traké), représentant de l’illustre fratrie Bellemare, qui comprend aussi Polo et Pierre? Et est-ce qu’il s’agit d’une compo exclusive ou d’un joyau que tu as dégoté par hasard?

ÉRIC GOULET: Oui, c’est bien Dédé! Nous sommes des amis de longue date, ça faisait plusieurs fois qu’on se croisait au Verre bouteille ou ailleurs et qu’on se disait « Faudrait qu’on fasse des tounes country ensemble, ce serait malade! »; quand est venu le temps de songer aux chansons de l’album, vers janvier 2020, j’ai pensé à Dédé et je suis allé le voir. Parmi ses chansons récentes, la première à m’accrocher fut Quand viendra mon heure. C’est une toune-testament à la Johnny Cash, un peu solennelle. Dédé l’avait écrite à propos de quelqu’un qui a travaillé toute sa vie et qui, au moment de sa retraite, reçoit un diagnostic d’Alzheimer… Une tragédie, donc. Je l’interprète sur le thème de quelqu’un qui est dépossédé de son être. Puis, c’est drôle car l’ordre des chansons sur l’album est presque le même que celui dans lequel elles me sont « apparues ».

PAN M 360 : Est-ce que Ma tête est mise à prix est un clin d’œil au outlaw-country de Merle Haggard, Waylon Jennings et Willie Nelson ?

ÉRIC GOULET : Tout à fait. Je voulais que cet album soit moins country « classique » et plus « outlaw ». Plus de guitares électriques crottées. J’essaie d’emprunter des grooves à Waylon Jennings pour aller vers le côté plus rock du country. Ma tête est mise à prix devait être la dernière partie d’un triptyque de chansons à la Johnny Cash créées avec Alexandre Belliard pour mes albums country. La première sur Volume 1 s’appelle La dernière marche, puis il y a La grande évasion sur Volume 2, et maintenant celle-ci, qui complète le triptyque. Le narrateur finit par échapper à la pendaison, c’est très cowboy !

PAN M 360 : En dessous du pont est un duo… qui ressemble à un duel, avec Sara Dufour.

ÉRIC GOULET : C’était une idée de Sophie chez L-A be, qui me disait que tant qu’à faire un troisième album country, ce serait bien de faire un duo avec Sara Dufour. On devait se voir avant la pandémie pour écrire une chanson ensemble, on n’a pas pu. J’ai commencé à écrire la chanson et j’ai eu un flash : puisque ma blonde vient du Saguenay et qu’elle va à la chasse, j’ai pensé à un duo où, au lieu d’être en amour comme c’est souvent le cas, les deux protagonistes s’insultent tout le long, mais ont quand même une relation charnelle. J’avais en tête la chanson Gasoline and Matches de Buddy Miller.

PAN M 360 : On entend le mot « gigonne », un qualificatif vernaculaire du Lac Saint-Jean – gigon au masculin – qui signifie « épais », disons. C’est ta blonde ou Sara Dufour qui te l’ont appris?

ÉRIC GOULET: Je le connaissais déjà, j’ai de la famille au Saguenay, je parle donc couramment le saguenéen! C’est peut-être Sara qui m’a suggéré le terme, ça rime avec « gun »; elle a des armes, elle va à la chasse aussi!

PAN M 360 : Est-ce que Sara Dufour est aussi fougueuse en personne que sur scène?

ÉRIC GOULET : Ha oui, c’est une dynamo.

PAN M 360 : L’homme de Maniwaki, c’est comme un hybride de deux chansons qui mettent en scène un homme désabusé, Le vieux du Bas-du-Fleuve de Gaston Mandeville et Maniwaki de Francis Faubert. Dans ta chanson, la tristesse est démultipliée, c’est une complainte noble et bouleversante, même si l’air est gai.

ÉRIC GOULET : Mon idée était de rendre hommage à la chanson traditionnelle américaine Man of Constant Sorrow. J’en ai adapté les paroles, c’est un clin d’œil à cette toune que j’aime beaucoup, découverte dans le film des frères Coen (ndlr : O Brother, Where Art Thou?) Dans la chanson originale, il est question du Kentucky, qui est devenu Maniwaki!

PAN M 360 : Chauffeur de van est une adaptation très réussie du White Freightliner Blues de Townes Van Zandt. L’autoroute 20 direction Montréal remplace l’Interstate 10 qui traverse le Texas et le Nouveau-Mexique.

ÉRIC GOULET: C’est une reprise d’une adaptation qui figure sur le premier album des Chercheurs d’or (ndlr : Isabeau et les Chercheurs d’or, à l’époque), que j’avais réalisé. C’est François Gagnon, compositeur-parolier du groupe, qui l’avait adaptée. Je capotais ben raide sur cette version; je l’avais enregistrée pour Volume 1, mais on l’avait mise de côté.

PAN M 360 : Townes Van Zandt est un martyr de l’americana, au même titre que Hank Williams. Il demeure malheureusement méconnu ici. Mon premier contact avec son œuvre date du début des années 1990, quand les Cowboy Junkies avaient repris To Live Is to Fly. Merci de lui rendre ce bel hommage. Poursuivons. Lorsque tu as écrit Au temps des adieux, tu as pensé d’emblée à Cindy Bédard?

ÉRIC GOULET: On se croise depuis longtemps, on s’était notamment vus à l’émission Pour l’amour du country à Halifax, je crois. On s’est toujours dit qu’on aimerait faire un duo. Pour l’album, j’avais déjà un bloc de chansons, mais il y en a plusieurs que j’ai écrites au fur et à mesure de l’enregistrement. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas encore de valse country. Donc, en m’inspirant très vaguement de la musique de Tennessee Waltz, j’ai songé à cette histoire de couple qui prend un dernier verre ensemble et se remémore son passé. Quand la chanson a été prête, j’ai pensé à Cindy, je me suis dit que ce serait parfait pour elle.

PAN M 360 : Dans Belle femme, l’air du refrain me fait penser à celui de la chanson White Line de Neil Young.

ÉRIC GOULET : Ah oui, White Line qui figure sur deux albums : Ragged Glory et Homegrown, un album « perdu » publié l’an dernier.

PAN M 360 : C’est une chanson écrite expressément pour l’album?

ÉRIC GOULET : Oui, c’est une chanson d’amour pour ma blonde!

PAN M 360 : Tu as enregistré l’album avec les collègues qu’on retrouve sur tes albums country précédents, Ariane Ouellet au violon, Mark Hébert à la basse, Vincent Carré à la batterie, Carl Prévost et Rick Haworth aux instruments à cordes.

ÉRIC GOULET : Absolument, et beaucoup d’invités, des gens avec lesquels j’avais envie de travailler, comme Catherine Planet qui joue du violon sur Le temps des adieux, Pat Loiselle qui joue de la mandoline sur L’homme de Maniwaki, Audrey-Michèle Simard qui a fait des chœurs. J’ai vraiment voulu agrandir la famille pour amener d’autres couleurs et d’autres approches.

PAN M 360 : Quand tu joues avec Rick Haworth, as-tu l’impression de te retrouver avec le Steve Cropper québécois (ndlr : guitariste légendaire des studios Stax et de Booker T. and the M.G.’s, entre autres)?

ÉRIC GOULET : Il ne serait pas d’accord, mais on a toujours l’impression de jouer avec une légende. Il joue de la guitare pedal steel depuis les premiers disques de Stephen Faulkner, j’ai grandi avec ces tounes-là. Puis les shows avec Michel Rivard et Paul Piché, dans les années 80. On s’était croisée en 1988 dans un festival en Suisse, on avait gagné un prix à cette époque et lui était là avec Michel Rivard. On avait fraternisé, il avait travaillé sur l’album de Vilain Pingouin et j’avais accompagné le groupe pendant un an ou deux. Il y avait donc un lien naturel; quand je l’ai recontacté quelques années plus tard pour qu’il joue de la pedal steel sur une chanson des Chiens, j’ai pu surmonter ma gêne!

PAN M 360 : La ville aux mille clochers, c’est une valse entraînante, l’un des plus beaux hommages chansonniers à Montréal des dernières années. On casse beaucoup de sucre sur le dos de notre chère ville, ça fait donc chaud au cœur d’entendre ça!

ÉRIC GOULET : Je ne suis pas né à Montréal, mais j’y habite depuis longtemps et je suis très attaché à ma ville. J’en ai parlé quelques fois dans des chansons des Chiens. D’ailleurs, je fais des références aux Chiens dans cette chanson.

PAN M 360 : Justement, parlant des Chiens, J’attends l’orage est une pièce du premier album de Possession simple, puis reprise live par les Chiens sur l’album Music hall 2001. Comme quoi du punk-métal au country appalachien tendance bluegrass, il n’y a qu’un pas!

ÉRIC GOULET : J’ai toujours aimé cette chanson, c’est probablement l’un des premiers textes dont j’étais assez fier. Des fois ces chansons restent… La version originale était assez funk-métal à la Red Hot Chili Peppers, avec le saxo de Luc Lemire. On se rend compte que parfois, il suffit de changer un peu la musique pour obtenir tout autre chose. Quand j’ai envoyé la chanson à Vincent, le batteur, je lui ai dit de me mettre un beat cowpunk dessus!

PAN M 360 : On est là, tu l’avais écrite pour Renée Martel et Patrick Norman, il y a quelques années?

ÉRIC GOULET : Je l’avais écrite pour Isabelle Boulay au départ, ça n’a pas abouti et quelques années plus tard, je l’ai proposée pour l’album de Renée Martel et Patrick Norman. Je m’étais pincé en me disant « Renée Martel a chanté deux de mes chansons »!

PAN M 360 : D’ailleurs, j’ai toujours trouvé que la force de tes textes n’était pas assez soulignée, lorsqu’il est question de ton œuvre. On parle de toutes sortes de qualités, mais pas assez à mon goût de ta plume. Exemple : D’un seul coup est l’un des plus beaux textes du rock québécois contemporains, à mon humble avis. J’espère que d’autres que moi le diront!

ÉRIC GOULET : Merci! Peut-être parce que j’ai une façon discrète d’écrire en fonction de la musique et de composer en fonction des paroles. Pour que ça se complète, pour que rien ne détonne. Ça explique peut-être que les textes ont l’air d’aller de soi.

PAN M 360 : Oui, la prosodie est parfaite, mais tes textes se lisent très bien tout seuls, sans musique. Tu pourrais publier un recueil de tes textes, comme Lelièvre, Plume ou Desjardins.

ÉRIC GOULET : Peut-être un jour!

PAN M 360 : Six heures, est-ce un texte que t’a offert Luc de Larochellière expressément pour l’album?

ÉRIC GOULET : Je fouillais dans ma banque d’idées, il y avait cette musique que je trouvais intrigante. En faisant du copier-coller, j’ai fini par en faire une structure de chanson. Je l’ai envoyée à Luc; j’avais une idée de mélodie, mais j’étais rendu à la fin de l’album, je ne savais plus trop. Ça fait longtemps que je connais Luc, on a toujours du plaisir à collaborer, on avait écrit des chansons ensemble pour l’album Sept jours en mai. Il m’est donc revenu avec ce texte, qui est parfait. C’est drôle parce que cette chanson en évoque une autre; je ne parvenais pas à mettre le doigt dessus, mais ça m’est venu aujourd’hui après deux semaines, en répétant pour le lancement : c’est Go Your Own Way de Fleetwood Mac. Il y a quelque chose qui se passe, ça fait le même effet, le beat qui est à l’envers dans le couplet et revient à l’endroit dans le refrain.

PAN M 360 : Je vais la réécouter en tenant compte de ça! Pour terminer, Aux accords des guitares : à tout seigneur tout honneur, c’est juste et bon de clore un tel recueil sur les notes et les mots du maître Willie Lamothe!

ÉRIC GOULET : Ça me prend au moins une reprise-hommage aux pionniers par disque. Sur Volume 1 il y a Stephen Faulkner, Paul Brunelle, Marcel Martel. Sur Volume 2 il y a une chanson de Tex Lecor, c’était la seule reprise en fait. Et cette fois-ci, ça en prenait une de Willie Lamothe. C’est une chute de studio de Volume 1, ç’avait été enregistré avec tout le band autour d’un micro. Une performance intégrale! Ça termine l’album sur une note enracinée.

PAN M 360 : Est-ce qu’il y aura un lancement d’album virtuel?

ÉRIC GOULET : Ce sera à la fois virtuel et avec public, on a cette chance et j’en suis très emballé!

PAN M 360 : Merci beaucoup Éric pour ton temps et tes réponses, au plaisir de te voir sur scène le plus tôt possible. D’ici là, on écoutera l’album!

Inscrivez-vous à l'infolettre