« La vie de chacun mérite d’être un opéra » : Rebecca Gray et l’opéra au coeur du chaos quotidien

Entrevue réalisée par Alexandre Villemaire

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Le Festival Opér’actuel bat actuellement son plein dans la métropole jusqu’au 26 septembre. Une série de productions lyriques sont au programme, avec notamment une vitrine de créations qui aura lieu toute la journée le mercredi 23 septembre. De l’aréopage de créateurs et créatrices qui défileront, Alexandre Villemaire à pu échanger avec la Soprano, compositrice et violoniste, Rebecca Gray qui y présentera sa plus récente composition, son Tax Opera. Voici ce qu’elle avait à dire à PAN M 360  sur cette œuvre.

PAN M 360 : Vous allez présenter, dans le cadre d’une vitrine du Festival Opér’actuel de Chants Libres, votre œuvre Tax Opera, qui, parmi tous les thèmes imaginables, traite justement du paiement des impôts et de l’Agence du revenu du Canada (ARC). Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de créer cette œuvre?

Rebecca Gray : Eh bien, on dit souvent que rien n’est garanti dans la vie, sauf la mort et les impôts. Il existe tant d’opéras sur la mort, mais très peu sur les impôts. Je me suis donc dit que, parmi toutes ces vérités universelles de la vie humaine, les impôts méritaient eux aussi leur propre opéra.

Ce en quoi je crois fermement dans la création d’opéra, c’est la capacité à amplifier nos luttes quotidiennes et à leur conférer une dimension grandiose propre à ce genre. Et il n’y a pas de lutte plus marquante que celle liée aux impôts. Une année, j’ai vécu un véritable cauchemar avec l’ARC. Je suis une artiste pigiste ; ils n’ont pas pris en compte mes dépenses. Je leur ai écrit des courriels, je les ai appelés, j’ai passé des heures en attente au téléphone à essayer de comprendre les impôts. C’était un cauchemar, surtout pour quelqu’un comme moi qui souffre de TDAH. J’avais vraiment l’impression que c’était la fin du monde. De plus, j’étais au Centre de Banff à l’époque, où j’essayais de participer à toutes sortes d’activités tout en gérant ce problème. On m’avait confié à ce moment-là la mission de créer un nouvel opéra. Et c’est ce que j’ai fait. En quelques heures à peine, l’idée m’est venue. J’ai écrit les paroles, puis la musique, et nous voici avec un opéra de 15 minutes où les formulaires d’impôt eux-mêmes prennent vie. C’est une sorte de rêverie pour les gens comme moi qui ont vraiment de la difficulté avec ce genre de tâches bureaucratiques : « Et si les objets qui vous causent tant de tracas prenaient vie et commençaient à vous encourager et à vous soutenir? » 

PAN M 360 : Quand vous dites cela, ça me fait penser à la statue du Commendatore qui prend vie dans la dernière scène de Don Giovanni. Cela fait écho à ce que vous souhaitez créer en utilisant ces grands schémas de l’opéra et en les adaptant.

Rebecca Gray : Oui, vous avez parfaitement saisi où je veux en venir. J’aime utiliser ces grands tropes qui tournent généralement autour de la vie et de la mort, et les transposer dans notre vie quotidienne. Cela reflète la réalité selon laquelle, pour la plupart d’entre nous, les enjeux de la vie et de la mort se jouent au quotidien dans de très petites choses, que ce soit en montant dans l’autobus ou en essayant de joindre le service à la clientèle d’Air Canada, par exemple. Ces luttes quotidiennes, je crois sincèrement qu’elles renferment les vérités universelles de la vie humaine.

PAN M 360 : Vous avez présenté cet opéra l’année dernière à Opera McGill, lors d’un atelier. A-t-il subi des modifications ou des transformations depuis?

Rebecca Gray : Il a dû évoluer parce que j’y ai intégré un élément d’actualité, à savoir le remboursement de la taxe sur le carbone, qui apparaît comme un personnage dans l’opéra. Lorsque j’ai créé cette œuvre il y a quelques années, Pierre Polievre parlait de la taxe sur le carbone tous les jours. C’était au cœur des préoccupations de tout le monde. Dans mon opéra, la taxe sur le carbone fait son apparition et chante un air expliquant que personne ne l’aime. Elle ne comprend pas pourquoi, alors que 80 % des ménages canadiens reçoivent davantage d’argent grâce à cette taxe. J’y exprime quelques-unes de mes opinions politiques personnelles et j’y présente des faits.

Mais bien sûr, la taxe sur le carbone a depuis été abolie par Mark Carney. J’ai donc dû m’adapter et écrire une petite chanson funèbre pour la taxe sur le carbone. Malheureusement, ça prend une tournure un peu sombre et tout le monde chante que plus personne ne s’en soucie, avec des commentaires du genre : « Arrêtez de parler des changements climatiques, personne ne veut plus en entendre parler. » C’est donc là le plus grand changement. Et certains aspects de l’œuvre sont adaptables selon le contexte. J’ai glissé une remarque très sarcastique dans la partition. Le formulaire d’impôt dit : « On voit à quel point le montant que t’a versé celui qui présente cet opéra est ridiculement faible. » À McGill, c’était : « On voit à quel point ta bourse de McGill était ridiculement faible. » À Highlands Opera, c’était : « On voit à quel point le montant que t’a versé Highlands Opera est ridiculement faible. » Et maintenant, on va aussi lancer une petite boutade à l’adresse de Chants Libres.

PAN M 360 : C’est vraiment une œuvre en constante évolution, qui peut s’adapter à une multitude de situations.

Rebecca Gray : Oui, exactement. Je crois fermement qu’il est essentiel de susciter l’adhésion de nos chanteurs et de notre public en intégrant ces moments flexibles qui peuvent être adaptés à un contexte précis. C’est quelque chose que j’intègre dans presque toutes mes œuvres : je prévois un espace où l’on peut, par exemple, « faire une blague sur votre autorité de transport locale » ou sur votre réalité, car je pense que, surtout en opéra, on est tellement habitués à ce que cela concerne des figures mythiques du passé ou une réalité très éloignée de la nôtre. Je trouve donc toujours amusant de voir des gens chanter de l’opéra en utilisant des textes et des réalités tirés de leur vie quotidienne.

PAN M 360 : En parlant des problèmes de la vie quotidienne où l’opéra sert de miroir à la réalité, l’un de vos projets, le Bus Opera, aborde la question des tarifs ou des frais de transport que les étudiants et les citoyens doivent payer, qui sont exorbitants compte tenu des services offerts.

Rebecca Gray : Je puise beaucoup d’inspiration dans ma propre expérience de vie. Avec Bus Opera, par exemple, je n’ai pas de permis de conduire, alors j’ai l’impression que l’expérience des gens qui dépendent à 100 % du transport en commun est très marginalisée. Ce n’est pas quelque chose qui nous concerne, nous vivons dans une société tellement axée sur l’automobile. Je suis très motivée à mettre en scène cette expérience et, encore une fois, à lui donner une dimension plus grande que nature et à créer un cadre inhabituel.

Je trouve que l’autobus est un cadre très riche. C’est un espace très intime, mais en même temps, tous ceux qui t’entourent sont des étrangers. Cette œuvre explore de nombreux thèmes. Le TDAH est un autre sujet qui revient souvent chez moi, car c’est un diagnostic récent. J’ai réalisé que cela influence vraiment ma façon de voir le monde et les forces qui m’entourent.

Dans Bus Opera, par exemple, le personnage principal traverse une véritable crise, simplement en essayant de décider quel casse-croûte acheter au dépanneur. Encore une fois, ces décisions, ce débordement sensoriel, je constate que si j’arrive à mettre en scène cette expérience, beaucoup de gens en sont vraiment touchés, et l’opéra nous permet de dépeindre ces magnifiques moments lyriques tout en illustrant le chaos avec une grande efficacité. J’essaie toujours de vivre à la fois dans le chaos et dans la beauté.

PAN M 360 : Vous participerez également à une séance de présentation jeudi. Qu’est-ce que cela implique pour vous? De quoi allez-vous parler?

Lors de cette séance de présentation, je ferai une présentation conjointe avec Kristin Hoff, d’Opéra Magnolia, car nous avons une production à venir pour Raccoon Opera, un autre opéra que j’ai écrit et qui me tient particulièrement à cœur. Cette œuvre explore le thème de la crise du logement, avec un raton laveur qui prend vie. Vous remarquez peut-être ces thèmes récurrents dans mon travail!

Une production avec Le Vivier est prévue en mars; nous espérons donc simplement faire connaître cette œuvre à tout le monde et susciter un peu d’enthousiasme pour cette production. Et bien sûr, notre ambition est de trouver de futurs diffuseurs afin que cette œuvre soit présentée à un public encore plus large à l’extérieur de Montréal.

PAN M 360 : La création joue un rôle extrêmement important dans votre démarche artistique et dans votre identité; elle vous habite profondément. En quoi est-il important pour vous d’utiliser la création comme une critique sociale?

Rebecca Gray : Je pense que c’est important pour moi et que c’est important pour le public.

Comme je l’ai mentionné, j’ai vraiment l’impression que les gens s’identifient beaucoup plus fortement lorsqu’ils voient leurs expériences quotidiennes leur être présentées sous un nouvel angle. Fondamentalement, l’art consiste en grande partie à mettre en forme des expériences que l’on connaît à un certain niveau, ou que l’on peut imaginer, et à les présenter sous un jour nouveau. Il y a tant d’enjeux dans la vie, qu’ils soient sociaux ou politiques, qui me tiennent profondément à cœur, et je me sens appelée à trouver ma propre façon de les mettre en scène et de les mettre en lumière d’une manière qui, je l’espère, reste divertissante pour le public.

C’est quelque chose qui me passionne particulièrement dans l’opéra, surtout compte tenu de sa réputation d’être si tragique – et je pense d’ailleurs que cette réputation est en partie méritée. Beaucoup d’œuvres contemporaines restent des tragédies très épiques, et je trouve cela formidable. Mais pour ma part, j’aime évoluer à la fois dans le tragique et le comique, et j’ai le sentiment que l’opéra s’y prête vraiment très bien.

De plus, sur le plan politique personnel, je crois sincèrement qu’on peut encore s’amuser tout en menant un travail de défense des causes difficiles. C’est en partie pour cela que j’ai à cœur de trouver un moyen de susciter de la joie dans les moments difficiles.

PAN M 360 : C’est aussi une façon de rapprocher ce genre du public, en quelque sorte, en reliant son sujet aux gens et en le sortant de cette vision élitiste que nous avons de l’opéra, qui est encore considéré comme un plaisir très haut de gamme dans la société.

Rebecca Gray : Je pense que c’est tout le contraire de l’élitisme. L’opéra a certes la réputation d’être élitiste, mais en mettant en scène la vie quotidienne des gens, on met en valeur des histoires et des expériences qui ne sont généralement pas représentées sur ce genre de scènes. La vie de chacun mérite d’être un opéra. Telle est ma philosophie.

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