Gaël Faye : les rimes et l’âme d’un artiste que le temps colore

Entrevue réalisée par Rédaction PAN M 360
Genres et styles : chanson / hip-hop / slam / soul

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Durant le mois de juillet est sorti Mauve Jacaranda, le plus récent EP de Gaël Faye. Pour Pan M 360, Gaël s’est prêté à un exercice : retrouver le titre des morceaux dont j’ai choisi des extraits et m’en parler, afin que l’on découvre Gaël à travers ses écrits et sa philosophie. Bien que le passé génocidaire et l’abandon d’un métier de gestionnaire de portefeuille à Londres puissent être les clés de voûte de l’écriture de Gaël, sa force repose surtout dans sa capacité à creuser en lui-même. Entre le Rwanda et la France, les astres et le rappel du réel, il nous parle de ces traversées et de l’importance d’être bien entouré.


Pan M 360 : « Une feuille et un stylo apaisent mes délires d’insomniaque, loin dans mon exil, petit pays d’Afrique et des Grands Lacs. »

Gaël Faye : C’est dans Petit pays. C’est le début de la chanson, c’est une espèce d’état des lieux à un moment donné sur mon sentiment d’exilé.

Pan M 360 : Est-ce que l’écriture et la littérature sont un refuge?

Gaël Faye : Oui, l’écriture et la lecture sont des refuges absolus, plus que la musique. Si je suis dans un moment un peu « down », je préfère vraiment écrire ou lire qu’écouter de la musique.

Pan M 360 : « Je cherche le vacarme de la rue, le silence des livres, j’habite une cabane sur la lune, quand le monde se délite. »

Gaël Faye : Ça, c’est dans Taxiphone. C’est l’idée de refuge qui ne me quitte pas. Les premières années de ma vie, l’écriture et la lecture, comme plein d’enfants, c’était des mondes qui ne me parlaient pas du tout. Ça reste très mystérieux, ce n’est pas comme si ça allait de soi.

Pan M 360 : Depuis quand écris-tu?

Gaël Faye : Depuis que j’ai douze ou treize ans. Un peu avant de quitter le Burundi, j’ai commencé à écrire, pendant la guerre.

Pan M 360 : De quoi rêves-tu? Tu parles « d’habiter une cabane sur la lune ».

Gaël Faye : Les deux astres, le soleil et la lune, reviennent souvent dans mes textes. La lune est un astre que je considère comme bienveillant. Ce n’est pas un astre qui nous fait du mal. Tu n’attrapes pas un coup de lune, alors que tu attrapes des coups de soleil. Le soleil peut être carnassier. La lune, pour moi c’est un astre qui éclaire l’obscurité, tu peux le regarder droit dans les yeux, contrairement au soleil qui va brûler ta rétine. En même temps, on a besoin du soleil, de sa force, de sa chaleur, c’est le jour qui se lève. Quand j’ai envie de parler de quelque chose dans la force et dans la lumière implacable, qui ne demande pas son reste, qui ne demande pas d’autorisation, dans la révolte, j’utilise plutôt l’astre solaire, alors que la lune, c’est plutôt la confidence, la bienveillance, la douceur.

Pan M 360 : Tu préfères écrire la nuit?

Gaël Faye : Je préfère écrire le matin, mais souvent ça se passe la nuit. Je mets du temps à me mettre en route, je commence la journée, je reste assez longtemps, quand j’ai la chance de pouvoir faire que ça de ma journée, ça déborde sur la nuit, et c’est la nuit où je finis par écrire des choses potables (rires). Mais je suis quelqu’un du matin, mais comme malheureusement j’ai des insomnies je suis obligé de vivre la nuit.

Pan M 360 : « Des paquets de rimes pour que mon âme affleure, je veux faire des victimes avec des armes à fleurs. »

Gaël Faye : C’est dans À trop courir. Aimé Césaire disait que la littérature est une arme miraculeuse. Écrire, créer, ça peut être une arme. À mon sens, ce n’est pas une arme nocive au contraire, elle est là pour élever, pour rapprocher, pour apprendre à se connaître.


Pan M 360 : Cela me fait penser à celle-ci : « Je voudrais tout savoir d’un grand-père que je connais pas, y a des absents que tu racontes pas. »

Gaël Faye : Oui, c’est dans Butare.

Pan M 360 : Est-ce que le fait d’écrire t’a ouvert des portes de communication avec ta famille et ton passé personnel?

Gaël Faye : Oui, complètement. Sans l’écriture, je ne serais au courant de rien du tout. Ça m’a permis de creuser les silences des uns et des autres. Il y a beaucoup de pudeur dans cette partie rwandaise de ma famille, et de mystère. Quand tu écris, tu t’interroges, j’allais vers des questions sur ma généalogie. Le fait d’avoir un statut vis-à-vis de ma famille, qu’ils comprennent que je n’écrivais pas simplement pour le plaisir, que c’était important pour moi, car j’en faisais un métier, des langues se sont déliées, des gens ont osé me parler. Vis-à-vis de ma grand-mère, ça reste un regret, j’aurais voulu connaître ce grand-père, mais je ne désespère pas, j’espère que j’arriverai à dessiner ses contours un jour.

Pan M 360 : Est-ce que tu penses que c’est utile pour éclairer tes filles?

Gaël Faye : C’est sûr. Elles ne s’en rendent pas compte aujourd’hui, mais pour elles, c’est du silence en moins à dissiper. Dans une famille où on parle, on écrit, il y a forcément plus de clarté.

Pan M 360 : Dans Taxiphone tu dis « Je suis cadenassé par mon passé… ».

Gaël Faye : « J’avance en marche arrière ». J’aimerais me débarrasser de ce passé, mais il est là, il revient par vagues successives, j’essaie de faire en sorte que ce ne soit pas un poids. Force est de constater qu’il y a plein de choses qui me ramènent à ce passé. Déjà, il y a un état de fait. La région où je suis né, où il y a eu des conflits dans mon enfance, ces conflits existent toujours. Je ne peux pas faire comme si j’étais passé à autre chose. Peut-être que le feu s’est légèrement résorbé, est moins violent, mais il est toujours là. On n’a pas éteint les braises de la haine, du divisionnisme, de l’ethnisme. Je suis obligé de faire avec, ça traverse nos vies. Comme tout le monde, on est tous les enfants de l’enfant qu’on a été.

Pan M 360 : Quand tu parles de cette violence, je pense à la phrase « Bien qu’on tombe constamment sous le feu de leur haine, s’ils nous enterrent ils perdront, car nous sommes des graines ».

Gaël Faye : Oui, c’est dans Des graines. J’ose espérer que lorsque les gens combattent, ont un idéal d’humanisme, de liberté, de progrès, et meurent pour ces idées que j’estime nobles et profondément humaines, ce n’est pas en vain. C’est aussi une manière de réaffirmer ça. On est porté par l’idéal des gens qui nous ont précédés. Je le disais aussi dans la chanson Jump In the Line, après avoir rencontré Harry Belafonte; on s’assoit sur les épaules des géants. C’est une phrase connue, mais cet héritage, on le porte. Des gens ont mené des combats, sont peut-être morts et ont disparu des mémoires collectives, mais pour autant, j’ose espérer qu’il y a toujours un faisceau de ces combats qui continuent de nous porter.


Pan M 360 : Par rapport à ta propre histoire, il y a cette phrase : « À l’heure des choses statiques, j’invente, je me fabrique. »

Gaël Faye : L’ennui des après-midis sans fin, oui. C’est une chanson qui prône les vertus de l’ennui, mais l’ennui créatif. Ça existe les ennuis mortifères, où tu t’affaisses en toi-même. Tu es là, tu te dis à quoi bon la vie, il n’y a plus de sens. Je parle plutôt d’un ennui qui permet de prendre le temps d’observer le monde, de se couler un peu dans les secondes lentes qui passent, et donc d’habiter l’instant. Cet ennui-là, pour moi, est très lié à l’enfance, où j’étais tout le temps en train de dire « je m’ennuie », alors qu’en fait, ça a été les plus grandes pages d’émerveillement que j’ai pu vivre, alors qu’au moment où je les vivais je ne m’en rendais pas compte, donc c’est ça.

Pan M 360 : Comment invente-t-on son existence?

Gaël Faye : Toujours en essayant de s’interroger. Ça paraît un peu bête dit comme ça. En essayant de savoir si on est au diapason de ce qu’on vit. Ça arrive de ne pas du tout l’être, on ressent des choses, on a des mondes en soi, une vibration, et malgré tout, tout ce qu’on vit à l’extérieur ne convient pas, nous rend vide. Ça a l’air peut-être présomptueux, mais moi j’y crois vachement, parce que je l’ai fait, je l’ai éprouvé, de toujours s’interroger, savoir si on est à la bonne place. Je continue encore aujourd’hui, même si je fais un boulot que j’aime, que je suis en tournée, je m’interroge encore.

Pan M 360 : Ce n’est pas la première fois que tu te poses la question, en effet.

Gaël Faye : Oui. Après, je suis métisse. C’est une expérience de vie particulière. C’est-à-dire qu’à aucun moment il n’y a une permanence des choses. Je ne suis pas dans la permanence d’identité. Aux yeux des autres, je suis toujours un autre, je dois toujours me justifier. Pour moi, être métisse, c’est habiter le doute.

Pan M 360 : Ça me fait penser à une autre phrase, sur le fait d’être à sa place : « Je venais d’Afrique, on me disait tu sais t’es sous-développé, donc révolté je me suis mis à rapper pour fermer des clapets ». Est-ce que le rap est un moyen ou une fin?

Gaël Faye : Je commence la chanson (Taxiphone) par le mot « travailler », le travail pour moi c’est le travail de l’esprit, sur soi, c’est l’apprentissage, c’est toujours rester un élève. C’est ça le sens de la vie à mon avis. J’adore cette phrase de Franz Fanon qui dit « Ô mon corps, ô mon âme, fais de moi un homme qui toujours interroge ». C’est un mantra, il faut toujours rester dans la position de l’élève face à la vie. Travailler pour ça, travailler pour s’affirmer. Je dis rapper à la fin de la chanson parce qu’il y a l’instru qui s’emballe, c’est un effet de style. Le rap n’est pas une fin en soi, c’est un moyen, ça l’a toujours été.


Pan M 360 : Une autre phrase, « Enfant de la télé, je suis qu’un fils de pub, pourquoi écrire cette chanson qui ne sera jamais un tube ».

Gaël Faye : Ouais (rire). Ça c’est dans Prévu, pas prévu! À cette époque de Milk, Coffee & Sugar, c’est vrai que ça a été nos premières rencontres avec les gens de l’industrie musicale et avec les discours formatés. On venait avec notre fraîcheur et notre naïveté des gens qui commencent à faire de la musique et qui ont plein d’idéaux, qui se disent qu’on va t’accepter tel que tu es, et d’un coup tu te rends compte que tout le monde à tous les étages est formaté, et que tu es dans le monde du spectacle. C’était un pied de nez arrogant pour dire « de toute façon, on va jamais réussir, et ça va être un principe, parce qu’on n’est pas là pour réussir. On est là pour échouer en beauté ». Parce qu’en fait, la réussite c’est un truc de raté (rire).

Pan M 360 : Comment gère-t-on le fait de rester authentique?

Gaël Faye : C’est compliqué. Tous les matins, tu es face à des dilemmes. J’essaie de ne pas me compromettre. Je n’y crois pas trop à l’authenticité dans le monde du spectacle tel qu’on le vit. Tu ne peux pas faire ce métier sans à un moment donné mettre de l’eau dans ton vin, je n’y crois absolument pas. La personne qui dit ça s’enferme dans une image d’elle-même, elle crée un genre d’avatar, un discours pseudo-radical. Le rap français des années 90 s’est tué comme ça. Il y a plein d’artistes que je côtoie, pour qui malheureusement, cette fraîcheur et ces idéaux qu’ils portaient au départ en tant qu’amateurs, comme ils n’ont pas pu les imposer au monde du spectacle auquel ils voulaient appartenir, ont fini par se transformer en une forme d’amertume et d’aigreur.

Moi je cultive la joie, le plaisir. Essayer d’être fidèle à ce que je ressens, ce que je suis, en restant autocritique, en ayant conscience de mes limites. Il y a plein de choses que je dois faire, je sais très bien que c’est de la mise en scène. Après tu peux trouver du plaisir avec les gens qui t’accompagnent. On comprend aussi pourquoi on le fait. Ça permet de déverrouiller d’autres choses par ailleurs, qui ont plus d’importance à tes yeux. On attend toujours que ce soit l’artiste maudit, totalement en phase avec ses idées, mais pour moi c’est de l’imposture.

Pan M 360 : Une dernière phrase : « Et moi je m’étonne d’être encore ici, voyelle et consonne. Ma vie s’écrit sur des bouts de papier, je chante et fredonne un blues qui ne me quitte plus depuis les bancs d’école. »

Gaël Faye : C’est dans Taxiphone. Quand je dis que je m’étonne encore d’être ici, je ne pensais pas en quittant le Burundi rester tant d’années en France. Je pensais que la guerre allait s’arrêter vite et que j’allais rentrer. Et les années ont passé et je suis encore là. Ce parcours d’exilé trouve son verbatim dans mes chansons. C’est là que j’ai pu comprendre comment je pensais à différents âges.

Pan M 360 : La première fois que je t’ai vu, il y a dix ans, il y avait 50 personnes. Aujourd’hui, nous sommes plus de 2000 à chaque concert (40 000 dernièrement en festival). Quel est ton ciment depuis toutes ces années?

Gaël Faye : Guillaume (NDLR : Poncelet, son musicien et compositeur) fait partie d’un de mes ciments. Avoir une équipe, des gens qui croient en toi quand personne ne croit en toi. C’est ça qui est fort. C’est facile de prendre quelqu’un une fois qu’il a fait ses armes, et qu’il a prouvé. Le regard que Guillaume portait sur moi quand j’avais deux vues sur mon MySpace est le même qu’aujourd’hui. On se sait. Je n’ai pas besoin qu’on vienne me dire qui est Guillaume non plus pour le découvrir, je le sais déjà. Ça me l’a fait aussi avec d’autres artistes. Ça fait partie du ciment, moi j’appelle ça les « bienveillants ». Il y a des gens qui ne veulent que du bien, et qui te poussent, qui sont exigeants. Je n’attends pas que les gens soient juste là à dire « C’est super ce que tu fais », ça peut aussi être un problème. Ils te poussent à être meilleur, ils voient aussi ton potentiel. Ça fait partie des socles. Il y en a plein d’autres, mais c’est un des socles importants.

Pan M 360 : Merci beaucoup Gaël!

Gaël Faye : Merci à toi.

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