FIMAV | Érick D’Orion, randonneur d’installations sonores

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Érick D’Orion est un artiste extrême qui prend son travail très au sérieux sans se prendre au sérieux. Humour absurde très contagieux ! Iconoclaste du noise, de l’électro, de l’improvisation libre et autres électrochocs, il est aussi commissaire d’œuvres sonores, un métier connexe qu’il exerce avec ouverture et enthousiasme depuis nombre d’années au FIMAV. Sa contribution est devenue essentielle, à tel point que même une version réduite du festival ne peut écarter ce dont il est responsable: le parcours d’installations sonores déployé à l’extérieur, soit la plus importante opération de médiation culturelle du FIMAV pour la population des Bois-Francs. Voilà pourquoi ce travail mérite d’être souligné et que PAN M 360 met en ligne cette interview d’Alain Brunet. 

PAN M 360 : De quels autres parcours d’installations sonores t’es-tu inspiré depuis les débuts de ta participation au FIMAV en tant que commissaire d’œuvres ?

Érick D’Orion: Bien que notre parcours soit assez unique dans le milieu des festivals de musique, je me suis inspiré de certains événements et festivals où j’ai eu l’occasion de présenter mon travail d’installation ainsi que des concerts, principalement dans des contextes spécialisés en art audio et en art électronique. Le festival City Sonic en Belgique, auquel j’ai participé à trois reprises, constitue probablement l’inspiration la plus significative. D’ailleurs, pour 2026 ou 2027, je suis en démarche pour accueillir le travail d’un artiste français dont je suis le parcours depuis ma première participation à ce festival.Il convient également de mentionner que nous avons présenté deux œuvres du duo Scenocosme en 2019, artistes eux aussi rencontrés lors d’un de mes passages à City Sonic. Plus près de nous, le Mois Multi a également été une belle influence, puisque j’ai découvert les installations sonores dès la première édition de ce festival à Québec.

PAN M 360 : En tant qu’artiste du son (tu joues d’ailleurs avec le FIRE! la semaine prochaine) , comment situes-tu ton travail?

Érick D’Orion: Mon travail tangue vers une approche radicale du son, de l’expérience d’écoute. Je tente d’exprimer une énergie dynamique et j’aimerais qu’on retrouve l’esprit du free jazz dans ce que je fais. Fondamentalement, c’est du free jazz : l’émotion, l’expression, la joie et une certaine forme de spiritualité hors de l’ésotérisme!

PAN M 360 : Comment ce concept a-t-il progressé au FIMAV au fil des ans? Combien d’années exactement? Le budget a-t-il augmenté au fil du temps?

Érick D’Orion: J’en suis à ma quinzième programmation sur 16 éditions. La première année, 3 œuvres étaient proposées, dont une de mes créations. Par la suite, on m’a invité à prendre le poste de commissaire et j’ai présenté 4 œuvres. Le projet s’est développé au fil des années et le volet médiation est devenu hyper important avec, depuis 6 ans, plus de 40 visites scolaires annuellement. Le budget a pris de l’ampleur ce qui fait que maintenant, je peux programmer une dizaine d’œuvres avec des moyens pertinents afin d’accueillir correctement les artistes.

PAN M 360 : Comment se déroule le processus de sélection?

Érick D’Orion: Je reçois spontanément une trentaine de dossiers chaque année. Je préfère éviter de lancer des appels de dossiers, car je n’aime pas l’idée de faire travailler inutilement des artistes sur des projets conçus expressément pour notre festival, qui risquent au final de ne pas être retenus, simplement parce que la concurrence est trop forte. En réalité, je cherche à éviter la logique de compétition à tout prix.

Je privilégie plutôt une approche de terrain : je me déplace, je visite des expositions, et lorsque je suis en déplacement professionnel dans d’autres villes, je prends le temps d’aller voir ce qui se passe dans les centres d’artistes. Je discute aussi avec mes ami·es dans la communauté artistique, car oui, j’aime collaborer avec des gens que je connais — pas exclusivement, mais cela arrive souvent. Après tout, c’est un rôle qui repose sur une confiance réciproque.

PAN M 360 : Peux-tu décrire sommairement les œuvres et leurs créateur.trice.s  sélectionné.e.s cette année? (la plus longue réponse à fournir!)

Érick D’Orion:  Ah ! Cette année, le hasard fait bien les choses : une grande place est accordée à des artistes en début de carrière, dont plusieurs sont encore dans leur parcours universitaire !

Par exemple, Léa Boudreau — artiste et compositrice, lauréate d’un prix Opus l’an dernier — et Simon Chioini, tous deux en fin de maîtrise à l’Université de Montréal, nous présentent une œuvre in situ sur l’espace acoustique d’un lieu.
Même chose pour le trio de Québec MMV2005, composé de finissants à la maîtrise en arts visuels à l’Université Laval, qui nous offriront une installation performative et évolutive, déployée toute la semaine — une œuvre vivante, en constante transformation.

Max Boutin, pour sa part, vient de terminer un doctorat en études et pratiques des arts à l’UQAM. Il nous propose une installation qui explore l’univers du skateboard, entre culture urbaine et poésie du geste.
Et enfin, Giuseppe Masia, lui aussi en fin de maîtrise à l’UQAM (son jury viendra d’ailleurs visiter ses œuvres pendant la semaine !), travaille le son en fabriquant des tourne-disques maison et en trafiquant des disques vinyles — un travail artisanal, brut, inventif.

Voilà pour la « filière scolaire ».

À cela s’ajoute le retour de Pascale Leblanc Lavigne, qui avait marqué les esprits en 2022 avec deux œuvres mémorables. Cette fois, elle revient avec une installation d’envergure, évoquant la chute de neige dans un certain chaos poétique.
Le trio Théâtre Rude Ingénierie, de Québec, nous propose deux œuvres mécaniques à forte dimension théâtrale.
Et pour couronner le tout, nous avons la visite d’un artiste majeur dans le champ de l’art audio : le Français Félix Blume. Grâce à un partenariat avec le centre d’artistes Avatar à Québec, nous présenterons deux œuvres de l’artiste, dont une en première mondiale, développée en résidence au mois d’avril.

PAN M 360 : Y a-t-il un ratio local / international dans le choix des œuvres?

Érick D’Orion: Il n’y a pas de ratio imposé, juste un désir d’avoir le plus possible des œuvres inédites sur le territoire.

PAN M 360: Cherches-tu une cohérence entre les œuvres lorsque tu les sélectionnes? Comment construis-tu le parcours?

Érick D’Orion:  Je suis probablement un très mauvais commissaire — un imposteur parmi mes collègues ! La pratique curatoriale repose normalement sur une réflexion préalable : le ou la commissaire développe une pensée, puis sélectionne des œuvres en cohérence avec cette logique, tissant un fil conducteur qui va au-delà d’une simple thématique.

Moi, je fonctionne à l’instinct. Je me laisse guider par les rencontres, les élans, les intuitions. Le hasard s’impose, et, sans que ce soit volontaire, un sens émerge. Le sujet s’installe de lui-même, presque en douce. L’eau finit toujours par trouver son chemin, en quelque sorte.

Mais ça… ça reste entre nous !

PAN M 360 : Haha! du commissariat  free jazz en quelque sorte. Et quels sont les critères de production pour des œuvres qui devront affronter les intempéries?

Érick D’Orion: C’était une considération importante qui devenait de plus en plus contraignante avec le temps dans ma sélection. Depuis quelques années, nous optons pour des œuvres qui peuvent être présentées dans des conteneurs que nous aménageons. Outre la protection des intempéries, nous sommes assurés d’une sécurité accrue en dehors des heures de diffusion puisque ça se ferme à clé. 

PAN M 360 : Quelle a été la participation réelle de la population locale au fil du temps? Simple curiosité ou adhésion au concept?

Érick D’Orion: C’est un mélange de curiosité et de réelle adhésion au projet.
Je suis présent sur le terrain pendant la majeure partie du festival, et je reconnais des visages d’année en année — des gens qui viennent me parler, prendre des nouvelles, me dire que le retour du parcours est toujours un bon signe. (Et pourtant, je n’habite même pas à Victoriaville !) Les groupes scolaires sont aussi un bel exemple de cette adhésion : les enfants se souviennent des œuvres des années précédentes, ils en parlent, ils les attendent.
Certains bénévoles se sont même inscrits parce que le parcours leur a permis de découvrir le festival — c’est dire à quel point cette proposition rejoint les gens.

PAN M 360 : As-tu déjà songé à un musée permanent en plein air avec de telles installations  sonores comme on peut en voir ailleurs? 

Érick D’Orion: Musée, non. Mais quelques œuvres permanentes en partenariat avec la ville, ça serait franchement une réussite.

PAN M 360 : Comment peut-on envisager la pérennité de ces œuvres? Éphémères? Saisonnières? Permanentes? Ah! Je viens de répondre sans le vouloir à ta question!

PAN M 360 : Quel est l’avenir de ce parcours à Victo?  

Érick D’Orion: L’avenir me permet de penser que ça va encore grossir. Me rendre à 15 œuvres et que ça dure 2 semaines est une idée que j’ai et qui trouve écho auprès de l’équipe.

PAN M 360: As-tu d’autres projets similaires dans ta besace, à présenter ailleurs?

Érick D’Orion: Oui, je serai à la tête d’une délégation d’artistes du Québec pour un événement majeur début 2026 en France. J’y programmerai 6 solos de musique expérimentales et 5 installations durant une semaine. Je ne peux nommer l’événement mais je tiendrai les afficionados de PAN M 360 au courant. Et je prépare quelque chose de gros d’ici 3 ans pour une exposition d’installations sonores ambulantes. À suivre….!

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