Festival Classica | Patrick Mathieu sur le regard des enfants

Entrevue réalisée par Judith Hamel

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Ce dimanche, au Centre multifonctionnel de Saint-Lambert sera présentée la pièce La chèvre de Monsieur Séguin, à mi-chemin entre l’opéra et le théâtre. Signataire du livret et de la musique, Patrick Mathieu nous livre ici sa vision d’un opéra destiné au jeune public. Avec lucidité et une touche d’ironie, il nous montre que le regard d’un enfant ne pose pas de jugements, si ce n’est que les constructions acquises par la société qui l’entoure.

PAN M 360 :  Pourquoi avoir choisi d’adapter La chèvre de Monsieur Séguin en opéra-théâtre pour enfants ? 

Patrick Mathieu : Ça dépend où se trouve l’emphase dans votre question…Pourquoi cette histoire? Pourquoi un opéra? Ou pourquoi pour enfants? Pourquoi un opéra? La réponse évidente est que je suis musicien. La seule raison pour laquelle je signe les textes de la plupart de nos productions est que l’écriture d’un livret d’opéra nécessite des compétences musicales que fort peu d’écrivains possèdent.

Pourquoi un opéra pour enfants? La première chose à souligner est que ce sont les adultes, pas les enfants, qui ont des préjugés contre l’opéra, la plupart du temps sans aucun fondement. À la base, un opéra, c’est un film de Disney : une histoire et des « tounes », ou à vrai dire le contraire. Un Disney est en opéra où l’histoire a pris le dessus sur la musique. Maintenant je peux très bien comprendre qu’une personne n’ayant jamais été exposée à la musique « classique » et/ou au théâtre puisse être assez désarçonnée en assistant à un premier grand opéra, surtout si elle ne comprend rien de ce qui s’y raconte. C’est dommage. Pour elles. Elles ont été privées de quelque chose de fantastique et ça me paraît déjà une raison plus que suffisante pour ne pas faire la même chose à ses propres enfants.

Maintenant, est-ce que c’est essentiel d’aimer l’opéra? L’essentiel, ça reste manger, avoir un toit, être en santé… pas l’opéra, une série télé ou une partie de hockey. Ce qui est par contre vital est que les enfants découvrent le plaisir d’une culture qui ne soit pas que du divertissement, qu’ils apprennent à penser autrement, par eux-mêmes. Une société sans culture et complètement autoréférentielle porte des Trump au pouvoir. Bon, il y a aussi des sociétés hyper éduquées et cultivées qui ont soutenu Hitler, mais ça, c’est un autre débat.

PAN M 360 :  La fin de l’histoire originale est plutôt tragique, comment avez-vous fait pour adapter cette fin sombre pour un jeune public?

Patrick Mathieu : Le conte de Daudet est très court et il y a une adaptation et une invention incluant des personnages et des épisodes farfelus qui sont nécessaires, sinon le spectacle aurait duré 5 minutes! Cependant, tout ce qui est dans le texte original se retrouve dans notre version, y compris la fin. Maintenant, cette fin est-elle tragique? Ce qui m’a toujours intéressé dans cette fable est qu’elle est amorale. Elle décrit la vie, pas un film américain. Le loup mange la chèvre parce que c’est ce que font les loups. S’il ne la bouffe pas, c’est lui qui crève de faim. Pour moi le point central du conte, ce n’est pas la mort de la chèvre, c’est le fait qu’elle résiste au loup toute la nuit en sachant qu’elle n’en réchappera pas. C’est l’héroïsme de la condition humaine : faire de notre mieux en sachant que ça ne finit jamais bien. Donc oui, l’histoire est profondément tragique, mais c’est un tragique philosophique.

Ceci dit, ce n’est que la fin du spectacle qui est dramatique et tout « l’art » consiste à mener le public de la comédie au drame. Les enfants aiment le drame autant que n’importe qui, à la condition évidente que sa représentation respecte leur sensibilité. C’est le vieux principe artistique : c’est moins ce qui est dit qui importe que la manière que c’est dit. Ce qui est certain, c’est qu’après des centaines de représentations, si on avait fait une fin réaliste, il y aurait une sérieuse pénurie de sopranos et les prisons seraient remplies de barytons obèses.

PAN M 360 :  Vous revenez du Brésil et du Mexique où vous avez présenté cette pièce, comment ces publics d’ailleurs ont-ils pu influencer votre perception de l’œuvre?

Patrick Mathieu : Ça fait un bon bout de temps que nous sommes revenus! 

Je ne sais pas dans quelle mesure un public étranger, à vrai dire n’importe quel public, peut influencer ma perception d’une œuvre, qu’elle soit mienne ou pas. Comme directeur ayant à vendre des billets et des spectacles peut-être, mais certainement pas comme musicien.

Est-ce que le spectacle est perçu différemment par des publics étrangers? En ce qui concerne la forme du spectacle, non. Ce qui change dans le cas particulier de La chèvre est la manière dont les enfants extériorisent ce qu’ils ont ressenti face au tragique. Ça dépend évidemment de chaque enfant, mais en général, ça me paraît beaucoup plus lié à la classe sociale qu’au pays. Il y a plus de différence entre un enfant d’Outremont et un de Montréal-Nord qu’entre un enfant mexicain ou brésilien de classe sociale équivalente et un enfant québécois. La seule différence culturelle notable est la réaction viscérale et physique à la musique chez les peuples qui dansent. C’est vrai en Amérique latine, ça le serait tout autant en Afrique. Les francophones et les anglophones sont les seules cultures où les publics sont incapables de taper des mains sur les bons temps d’une chanson pop!

PAN M 360 :  L’œuvre s’adresse à des jeunes de 4 à 12 ans, comment réussissez-vous à engager ces différents groupes d’âge ?

Patrick Mathieu : La démarche ne me paraît pas différente de lorsque je compose « pour adultes ». J’écris ce que je veux entendre qui n’existe pas encore. La seule particularité dans les opéras jeunes publics est que j’écris ce que j’aurais voulu entendre en tant qu’enfant. Évidemment je ne le savais pas quand j’étais enfant. Comme tout le monde, j’imaginais finir au Forum, pas en musique! Je l’aurais peut-être réalisé plus vite.

Je pense que le charme du spectacle, ce qui explique peut-être aussi son succès, est que les adultes ont fait un sérieux travail d’adultes à se rappeler ce que c’est être enfant.

La seule chose possible pour engager un public d’enfants est de lui donner un bon spectacle. S’il aime, tu vas le savoir autant que s’il n’aime pas ça!

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