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Le luthiste Esteban la Rotta vient de faire paraître, chez ATMA, un album fascinant sur l’histoire et la naissance du style moderne de jeu au luth. C’est en Allemagne qu’il a retrouvé ces racines, en particulier avec un compositeur nommé Conrad Paumann (qu’on surnommait ‘’Orbus Ille Germanus’’, l’Allemand aveugle). Ironiquement, l’homme n’a laissé aucun manuscrit de musique pour l’instrument, même s’il était reconnu comme un interprète exceptionnel, capable de jouer polyphoniquement, alors que personne ne le faisait à cette époque. C’est plutôt à travers plusieurs chemins de traverse que Esteban la Rotta a réussi à reconstruire ce à quoi ce style de jeu pouvait, probablement, ressembler. J’ai parlé avec le musicien de cette musique et de l’album qui y est consacré.
LISEZ LA CRITIQUE DE L’ALBUM DE ESTEBAN LA ROTTA
PanM360 : Bonjour Esteban. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un album à la musique des origines du jeu de luth moderne?
Esteban la Rotta : Il n’y a que très peu de connaissances sur cette musique, et j’avais envie de m’y plonger et de savoir comment elle était apparue.
PanM360 : Justement, comment avez-vous procédé?
Esteban la Rotta : Comme il n’y a pas de partitions qui nous sont parvenues, il a fallu que j’utilise toutes sortes de méthodes alternatives. J’ai commencé par ce que l’on sait : un certain Ottaviano Petrucci a publié plusieurs livres de partitions musicales. Il était l’équivalent de Gutenberg en Italie, et focalisé sur la musique. Il a inventé des morceaux mobiles pour les notes et autres signes musicaux, comme Gutenberg pour les lettres. Il a ainsi amené la musique à l’ère moderne de la diffusion imprimée. Il a imprimé les premiers livres pour jouer du luth, il n’y en avait pas avant. Il n’y avait pas beaucoup plus de manuscrits, en vérité.
PanM360 : Pourquoi?
Esteban la Rotta : C’est une autre réalité du luth de l’époque : il y avait très peu de compositeurs qui écrivaient pour l’instrument en tant que soliste. En fait, à la source, le luth était exclusivement un instrument d’accompagnement, qui jouait des lignes de basse ou mélodique, mais uniques, simples. Personne n’écrivait de partitions manuscrites pour les musiciens qui savaient accompagner de façon très libre et spontanée.
PanM360 : Qu’est-ce qu’a fait ce Conrad Paumann pour changer cela?
Esteban la Rotta : C’est ça qui est intéressant. Paumann a commencé à jouer de façon polyphonique sur le luth, c’est-à-dire, jouer plusieurs voix en même temps. De nos jours, nous sommes habitués à entendre le luth de cette façon, car on entend souvent du Bach, du Weiss, etc. Mais à cette époque, c’était tout à fait unique. On raconte en Italie comment le public était émerveillé par la technique de jeu de Paumann. On n’avait jamais entendu rien de tel!
PanM360 : Vous avez donc plongé dans les partitions de M. Paumann?
Esteban la Rotta : Eh bien non, c’est impossible, car il n’a laissé aucun document écrit de la musique qu’il jouait sur le luth. Il a cependant laissé des recueils de partitions de pièces écrites pour le clavier (probablement l’orgue), avec toutes sortes de détails sur la façon de combiner les voix, une par-dessus l’autre, etc. J’ai d’abord étudié ces partitions, et me suis plongé, si on veut, dans l’esprit de sa musique. Ces livres se nomment le Buxheimer Orgelbuch et le Lochamer Liederbuch.
PanM360 : Mais ce n’était pas suffisant…
Esteban la Rotta : Non, j’ai également consulté un spécialiste de la musique allemande de cette époque, qui a lui-même étudié des documents, dont un appelé le Wolfenbüttel Lute Tablature Fragments. Il y a là-dedans ce qu’on pense être les premières partitions écrites pour le luth, mais pas en polyphonie. Cela dit, on y retrouve la technique du ‘’grattage’’ des cordes, comme on le fait de façon moderne, mais avec un plectre, qui était utilisé à l’époque.
PanM360 : Quel est le lien avec l’Italie, plus spécifiquement?
Esteban la Rotta : Paumann y a voyagé et, tel que mentionné, il a impressionné le public. On lui a même demandé de rester, on lui a offert un poste. Il a refusé, car il avait peur qu’on l’assassine!
PanM360 : Ah oui?
Esteban la Rotta : Oui! Il avait même toujours avec lui son propre cuisinier allemand, pour éviter d’être empoisonné. Avait-il raison de se méfier? On ne sait pas. Mais, à l’époque, les jalousies professionnelles pouvaient mener à certains extrêmes, et on empoisonnait pour moins que ça….
PanM360 : Aie.. Mais il a tout de même laissé une marque forte
Esteban la Rotta : Oui, il a stimulé le jeu polyphonique au luth, qui s’est ensuite développé largement en Italie, et a ensuite essaimé de nouveau vers le reste de l’Europe, dont l’Allemagne elle-même. Le reste de l’histoire, c’est en ligne droite jusqu’à nous, aujourd’hui.
PanM360 : C’est fascinant. On n’imagine pas, probablement de façon biaisée, l’Allemagne influencer la musique italienne…
Esteban la Rotta : Non, en effet.
PanM360 : Donc, vous avez essentiellement fusionné toutes ces informations et vous êtes arrivé à ce à quoi cette musique aurait pu ressembler. Et vous avez même composé quelques morceaux dans le même style.
Esteban la Rotta : Oui, et je me suis beaucoup amusé à le faire.
PanM360 : Quelle est la raison essentielle qui a mené à l’autonomie du luth et au développement de son jeu polyphonique, plus complexe?
Esteban la Rotta : la seule façon d’entendre de la musique à cette époque sans Spotify, CD, etc., c’était d’aller à l’église ou d’en jouer soi-même à la maison! Or, avoir un luth était plus simple et accessible qu’avoir un clavier. À son tour, ce développement fait en sorte que la demande pour des pièces de luth augmente significativement. Et plus on veut en jouer, plus certains veulent des œuvres complexes, plus exigeantes. Si on jouait du luth avant, on accompagnait une messe écrite par Machaut, ou Binchois, ou Dufay. Des partitions assez limitées. Avant cela, on était troubadour, ou trouvère, un métier en soi. Pour le simple plaisir, les possibilités étaient peu nombreuses. Ajoutons à cela, comme j’ai dit, l’arrivée de l’imprimerie, et on a les ingrédients d’un épanouissement spectaculaire.
PanM360 : Tout cela est franchement illuminant. Merci infiniment pour ce travail de recherche et bien sûr pour un très bel album qui témoigne des résultats.
Esteban la Rotta : Merci à vous.






















