Elephant Stone ne trompe pas

Entrevue réalisée par Patrick Baillargeon
Genres et styles : rock psychédélique

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Avec Le voyage de M. Lonely dans la lune, la formation rock psychédélique montréalaise Elephant Stone présente un premier effort tout en français. Les 4 chansons que contient le EP font suite à l’album concept Hollow, paru en 2020. Sur ce disque, Rishi Dhir et son groupe abordaient la destruction du monde et la survie potentielle de l’humanité tandis que Le voyage de M. Lonely dans la lunese concentre plutôt sur la survie propre à chaque individu et à ses conséquences sur une communauté.

Fils d’immigrants indiens, le chanteur, bassiste, joueur de sitar et réalisateur Rishi Dhir, à la barre de la formation depuis 13 ans, nous décrit la conception de ce EP et pourquoi il a choisi de l’interpréter dans la langue de Gainsbourg, un geste qui caractérise en quelque sorte son éternelle quête identitaire.

PAN M 360 : Qui est monsieur Lonely et parle-nous de ce voyage sur la lune.

Rhishi Dhir : M. Lonely est pour moi une extension de mon dernier album Hollow, un album conceptuel qui parlait d’un événement catastrophique qui détruit la terre et ensuite l’humanité doit survivre. Mais à la fin, nous détruisons ce que nous créons. Je pense que M. Lonely a été très influencé par la pandémie ; nous sommes tous à la maison, tout le temps, sans voir personne. Ma femme avait du mal à ne pas voir les gens ou à ne pas les côtoyer, alors que moi ça allait. Je pense que les musiciens sont des sortes d’extravertis introvertis. Nous aimons avoir du temps pour nous, pour penser à toutes sortes de choses. Tous les artistes sont comme ça. En fait, je me suis épanoui dans cette situation parce que j’ai pu créer davantage, mais en même temps, cela m’a fait penser à l’histoire de M. Lonely qui ne veut jamais faire partie de la société et qui voit la pandémie comme une moquerie de sa condition et du fait que tout le monde l’imite. Je pensais aussi au film Le voyage dans la lune de Méliès. M. Lonely construit un vaisseau spatial et va sur la lune, puis il regarde la terre et se rend compte au bout d’un moment que les imperfections de l’humanité lui manquent et il revient vivre ses dernières années. Donc, d’une certaine manière, c’était aussi à propos de moi.

PAN M 360 : Pourquoi as-tu décidé de faire cet EP en français ?

Rhishi Dhir : Le groupe a toujours été majoritairement composé de francophones tout au long de son histoire. Le batteur Miles Dupire est dans le groupe depuis 12 ans… Nous avons donc souvent parlé de sortir quelque chose en français. Ce qui s’est passé, c’est que, quand j’ai commencé à écrire ces chansons, je me suis rendu compte que le charabia que je chantais, juste pour accompagner la musique que je jouais, sonnait un peu comme si je chantais en français. Alors j’ai essayé d’ajouter des mots plus anglais mais ça ne collait pas aussi bien que les trucs qui sonnaient comme du français. C’est là que j’ai réalisé que ces chansons devaient être chantées en français. Dans tous les groupes dans lesquels j’ai été, nous avons toujours parlé de faire des chansons en français, en remontant même jusqu’aux High Dials. J’avais un scénario pour cet album mais je suis anglophone et écrire en français n’est pas facile pour moi. J’ai donc demandé à Félix Dyotte de m’aider à écrire les paroles. C’est un auteur-compositeur incroyable et nous sommes de bons amis. Nous avons donc passé du temps ensemble, nous avons bu beaucoup de vin, et je lui ai détaillé le fil narratif de chaque chanson, puis il a écrit les paroles ensuite. Je lui ai expliqué que les parties 1 et 2 sont très émotionnelles, plus dynamiques, et que les deux dernières parties sont beaucoup plus introspectives. Je crois que j’écoutais beaucoup l’album Parachute de The Pretty Things à cette époque. Donc c’est plus pink floydien, très introspectif. Quand je suis allé voir Félix, il m’a d’abord demandé si j’avais déjà des paroles en anglais. Quand je lui ai dit que je n’avais rien écrit et qu’il allait écrire les chansons, cela l’a convaincu. Je ne voulais pas de traduction de l’anglais au français et lui non plus.

PAN M 360 : On associe inévitablement le sitar avec la musique d’Elephant Stone mais là, dans les quatre morceaux du EP, il semble curieusement ne pas y en avoir.

Rhishi Dhir : J’ai enregistré et mixé l’EP dans mon studio, ici, chez moi. Je fais tout ici. J’ai enregistré beaucoup de sitar pour ce disque mais à la fin, alors que je le mixais, j’ai pris la décision de ne pas en mettre. Tu sais, je mène ce groupe depuis 13 ans et le sitar a toujours joué un rôle important. Mais ce que j’ai appris, c’est que pour obtenir cette chose magique que le sitar apporte, il n’est pas toujours nécessaire d’en ajouter. Par exemple, dans la chanson La fusée du chagrin, j’avais ajouté du sitar, mais ça n’apportait pas grand-chose, alors pourquoi en mettre juste pour le plaisir d’en mettre ? C’était une bonne chose de mixer cet album par moi-même, car j’ai vraiment pu décider de ce que je voulais présenter plutôt que de le donner à quelqu’un d’autre.

PAN M 360 : Maintenant que tu as un album en français, penses-tu en faire éventuellement un en hindi ?

Rhishi Dhir : Hum… non. J’y ai pensé, j’ai essayé de chanter quelques paroles en hindi mais, non. Peut-être au début. Quand j’ai commencé Elephant Stone, je voulais du sitar et j’étais très attaché à mon héritage indien. Je voulais vraiment le mettre en valeur, mais en même temps, il fallait que ça me ressemble, alors ça n’avait aucun sens (rires). Mes parents viennent d’Inde, mais je suis né et j’ai grandi à Montréal. J’ai beaucoup plus de liens avec ce monde qu’avec l’autre. C’est une grande partie de ce que je suis, c’est une lutte de tous les jours de ne pas savoir où est ma place. Bien sûr, mes parents sont indiens, je suis allé au temple, mais ils ne m’ont jamais vraiment parlé en hindi. Ils m’ont parlé en anglais en pensant que j’apprendrais mieux cette langue. J’ai grandi à Brossard, j’ai fréquenté une école anglaise, mais l’apprentissage du français dans une école anglaise à l’époque n’était pas très fort. Donc c’est juste grandir, devoir faire face aux attentes de mes parents qui voulaient que je sois médecin ou quelque chose comme ça, puis devenir un adolescent et découvrir le rock’n roll grâce à mon grand frère et essayer de trouver mon identité dans tout ça. Tous les samedis, par exemple, je regardais des films de Bollywood interminables avec mes parents… Donc toute ma vie, à chaque étape, je n’ai jamais vraiment eu l’impression de m’intégrer complètement dans un scénario. Je me sens comme un carré qui essaie de rentrer dans un cercle (rires). Je pense que c’est pour cela que je suis qui je suis; même avec la culture française et anglaise ici, c’est aussi de ne pas savoir où est ma place au Québec ! C’est mon existence au jour le jour, alors faire ce EP, c’est essayer de découvrir cette autre facette de moi-même.

PAN M 360 : Et après cette première expérience française, penses-tu faire d’autres chansons dans cette langue ?

Rhishi Dhir : C’était beaucoup de travail ! Chanter en français est très différent. J’ai été surpris que ce soit aussi difficile. C’était un gros effort, je ne vais pas l’exclure mais j’ai déjà écrit et fait la démo du prochain album, et il est en anglais… C’était un mind fuck. Je suis heureux que mon accent n’ait pas été si terrible. Heureusement, ça ne ressemble pas à un anglophone qui essaye de chanter en français. On dirait que j’ai un accent espagnol !

PAN M 360 : Peux–tu nous parler un peu de ce prochain album ?

Rhishi Dhir : Nous faisons SXSWE puis nous sommes en tournée aux États-Unis ce printemps et en juin nous entrons en studio pour enregistrer l’album. J’ai écouté beaucoup de Yes et de Genesis avant d’écrire l’album. Il sera donc un peu prog mais j’ai aussi écouté du Frank Ocean. Ce sera donc un mélange de tout. Je suis excité parce que je pense que ces chansons sont les plus fortes que j’ai écrites depuis un moment.

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