Charlie Christian, guitariste pionnier du jazz moderne, personnage central d’un opéra montréalais

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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De concert avec Le Vivier, Chants Libres et Bradyworks présentent  vendredi et samedi Backstage at Carnegie Hall, un opéra de chambre sur  “ le racisme et la guitare électrique”. Créée au Théâtre Centaur, l’œuvre se veut la première d’une série de quatre, imaginées par le compositeur et guitariste Tim Brady,  fondateur de Bradyworks et leader de différentes formations dont l’ensemble de guitares électriques Instruments of Happiness. 

Socialement engagée, cette tétralogie à venir s’intitule Hope (and the Dark Matter of History) et compte parcourir les thèmes du racisme, de la désiformation, du droit à  l’avortement, de la colonisation spatiale, de l’intelligence artificielle et des changements climatiques.

Mais commençons par le commencement: en plus de jouer dans Backstage at Carnegie Hall , Tim Brady en a conçu la musique, pendant que l’actrice et autrice Audrey Dwyer en a signé le livret.

Le ténor Ruben Brutus campe le rôle principal,  soit le Charlie Christian,  guitariste pionnier du jazz moderne au même titre que Django Reinhardt. Lui donneront la répartie les sopranos Alicia Ault et Frédéricka Petit-Homme ainsi que les barytons Clayton Kennedy et Justin Welsh.

La direction musicale est signée Véronique Lussier et la mise en scène est  de Cherissa Richards. Hormis Tim Brady, les instrumentistes impliqués dans l’exécution de l’œuvre seront Pamela Reimer, claviers, Ryan Truby, violon et Charlotte Layec, clarinette basse.

Avec le compositeur et le chanteur principal de Backstage at Carnegie Hall, voyons voir comment tout ça s’est érigé. 

PAN M 360  : “Faites la rencontre de Charlie Christian, pionnier de la guitare jazz, dans les coulisses de son désormais légendaire concert du 24 décembre 1939 au Carnegie Hall, alors qu’une crise de panique s’empare du jeune homme de 23 ans.”, dit le synopsis de l’opéra. Pourquoi cet événement précis?

TIM BRADY: Cet opéra imaginaire basé sur des personnages et des événements historiques réels nous permet, à moi et à ma librettiste, d’explorer la profondeur de l’expérience humaine avec une certaine liberté qui, nous l’espérons, pourrait nous amener à une vérité plus profonde que les « simples faits ».  Mais, pour être clair, la majeure partie de l’histoire est une fiction – les Voyageurs du temps n’existent pas, Charlie Christian n’a jamais rencontré Rufus Rockhead ou Orville Gibson, par exemple. Appelez cela une licence artistique.

PAN M 360 : “Dans son délire, Charlie Christian  est projeté dans le temps et l’espace, entre rêve et réalité” . Quelle est la réalité? Quelle est la fiction?

TIM BRADY: L’autre personnage principal est un “voyageur du temps”, qui  aide Charlie à se déplacer entre plusieurs époques différentes – 1939, 1932, 1926, 1902, 2014 – chaque scène étant ancrée dans la réalité de cette époque.  Ce voyage dans le temps est une pure fiction – un procédé  théâtral que ma librettiste Audrey Dwyer exploite à merveille.

PAN M 360 : “Son voyage le mène des États-Unis esclavagistes à la Petite Bourgogne à Montréal. Une galerie de personnages croise sa route, dont ses ancêtres, son père, le fondateur du club de jazz montréalais Rockhead’s Paradise, Rufus Rockhead, le luthier Orville Gibson, le clarinettiste et chef d’orchestre Benny Goodman, et la chanteuse Marian Anderson, figure emblématique du mouvement américain pour les droits civiques des années 1930.” 

 Nous avons ici un mélange de références historiques entre les États-Unis et Montréal. Était-ce la volonté de la librettiste ou du compositeur ou encore un commun accord entre la librettiste et le compositeur?

TIM BRADY : J’avais (en tant que compositeur) une idée de base de ce que devait être l’opéra – j’avais les personnages de base en tête lorsque j’ai approché Audrey pour cette collaboration.  Mais Audrey a transformé cette idée très simple en une histoire à part entière, puissante, avec des personnages aux vies intérieures profondes et fascinantes.  Ce fut une véritable collaboration.

PAN M 360:  Pourquoi, au fait, cette thématique associant racisme et guitare électrique ?

TIM BRADY: La guitare électrique porte une histoire de franchissement de la ligne raciale : Charlie Christian/Django Reinhardt, Chuck Berry/Scotty Moore, Jimi Hendrix/Eric Clapton, pour ne citer que trois paires historiques de joueurs qui ont développé le jazz, le rock’n roll et le rock moderne.  La guitare électrique est donc une métaphore potentiellement puissante de l’évolution des relations raciales dans la civilisation occidentale.

Le racisme est un problème majeur et permanent dans le monde, et je souhaite écrire des opéras qui abordent des questions sociales et historiques complexes. Cela ne sera peut-être pas facile, mais mon librettiste et moi-même sommes intéressés par ce défi.  On peut dire que l’opéra est engagé.

L’œuvre s’articule également autour de mon utilisation de la guitare en musique de chambre.  D’un point de vue purement musical, c’est donc un opéra « sur la guitare électrique ».

PAN M 360 : Quel est votre rapport à l’opéra?  

TIM BRADY : J’aime l’opéra contemporain pour les idées théâtrales et musicales qu’il explore – un véritable lien entre la musique, le texte et le théâtre. C’est un grand défi pour un compositeur, mais travailler avec un grand livret comme Backstage me fait trouver d’autres façons d’utiliser et d’élargir mon langage musical.

Je ne suis pas très intéressé par le « grand opéra » traditionnel du XIXe siècle – les histoires sont souvent assez simplistes, les personnages ressemblent souvent à des caricatures et le style de chant occulte généralement le texte.  Mon intérêt pour l’opéra est donc beaucoup plus lié à une approche contemporaine.

PAN M 360 : Que cherchez-vous à exploiter dans cet opéra en tant que compositeur?

TIM BRADY : Ce livret m’a fait explorer toute la gamme de mon expérience musicale.  Il y a de jolies mélodies, des arias dramatiques, des improvisations bruitistes chaotiques, des grooves minimalistes, avec différents types de variations harmoniques et contrapuntiques.  La musique suit l’histoire, et l’histoire se déroule dans tellement d’endroits fascinants que j’ai trouvé toutes sortes d’inspirations musicales dans le livret.

PAN M 360 : S’il s’agit d’un opéra de chambre, comment en déterminer l’instrumentation ?

TIM BRADY: Nous pouvons nous exprimer de manière très calme et transparente comme de la musique de chambre, ou presque comme un groupe de rock, ou n’importe quoi entre les deux. La guitare électrique fait référence à Charlie Christian, la clarinette basse fait référence (de manière un peu plus oblique) à Benny Goodman, le piano vient à la fois du jazz et du classique, et le violon fait référence au monde « classique » que représente Carnegie Hall. Ill s’agit également d’un son formidable avec de grands musiciens.  C’est vraiment plaisant de faire partie du groupe.

PAN M 360 : Quelle est l’intention du compositeur ici pour soutenir la trame dramatique?

TIM BRADY : Il est très important pour moi d’accomplir deux choses lorsque j’écris un opéra : premièrement, exprimer la vie intérieure, la profondeur psychologique et émotionnelle du personnage et, deuxièmement, m’assurer que l’auditeur peut réellement entendre les mots et les comprendre (du moins la plupart du temps).

Je dois donc comprendre la motivation de chaque personnage, et de chaque scène, et trouver une musique qui soutient et développe cette perspective.  Je dois ensuite trouver des notes et des rythmes qui transmettent ces expériences de manière à ce que les chanteurs aient quelque chose de formidable à chanter, et qui rendent le texte aussi clair que possible.  Un défi.

PAN M 360 : Comment les solistes ont-ils été choisis et impliqués dans cette production multidisciplinaire?

TIM BRADY : Nous faisons des ateliers pour l’opéra depuis 2019, en travaillant avec une série de partenaires de Montréal, Toronto et Winnipeg. Ce processus aide la production à construire lentement une équipe solide.  Nous avons également collaboré avec d’autres compagnies – Tapestry Opera à Toronto et Black Theatre Workshop à Montréal, pour ne citer que deux exemples – afin de trouver les meilleurs artistes pour chaque rôle du projet. L’opéra est une forme d’art très exigeante – il s’agit en fait de monter une pièce de théâtre très complexe sur un morceau de musique très complexe. Il faut donc des gens très talentueux, expérimentés, concentrés et dotés d’un esprit généreux.  Nous avons une excellente distribution, un excellent metteur en scène – à tous les niveaux, une équipe formidable.

Alicia Ault et Ruben Brutus / crédit photo Pierre-Étienne Bergeron

CE QU’EN DIT RUBEN BRUTUS

PAN M 360:  Où avez-vous été formé en tant que ténor classique ?

RUBEN BRUTUS: J’ai été formé en chant classique à la Faculté de musique de l’Université de Montréal. J’ai fait un peu de musique contemporaine, j’ai déjà travaillé avec Chants libres sous la direction de Pauline Vaillancourt mais ce n’est pas exactement mon bag. Je m’en tiens généralement au répertoire classique mais aussi au répertoire populaire ou au répertoire jazz lorsque je chante dans des événements corporatifs ou des fêtes privées – mariages, etc. Je chante donc avec les deux techniques et ça m’a beaucoup aidé pour la musique de Tim. Avant d’étudier sérieusement le chant, d’ailleurs, j’ai fait un bacc en jazz à l’Université Concordia – avec Jeri Brown. 

PAN M 360: Puisque vous êtes issu de la communauté haïtienne, vous avez probablement fait du chant choral n’est-ce pas ?

RUBEN BRUTUS:  Totalement. J’ai grandi en chantant du gospel à l’église, ce fut ma première expérience musicale Puis j’ai participé au Jireh Gospel Choir sous la direction de Carol Bernard et puis j’ai réalisé que j’aimerais vraiment aller plus loin dans la musique et devenir professionnel.

PAN M 360: Vous avez tenu plusieurs rôles dans des opéras depuis vos débuts professionnels ?

RUBEN BRUTUS: Oui, plusieurs rôles, dont le rôle-titre du Baron tzigane en 2017, je me suis souvent retrouvé dans les chœurs de l’opéra de Montréal, de l’OSM. 

PAN M 360: Vous vous retrouvez dans un contexte contemporain, comment vous y sentez-vous ?

RUBEN BRUTUS: On est loin du Songe d’une nuit d’été ! (rires). Ce qui est bien dans le travail de Tim (Brady), c’est qu’il a réussi à intégrer le chant parlé dans sa musique, c’est plus que du sprechgesang  ou récitatif. J’aime aussi ses évocations stylistiques à la guitare, il peut fort bien reproduire le jeu de Charlie Christian par exemple. Le rythme n’y est pas régulier comme dans l’opéra, ça bouge beaucoup. J’ai dit à Tim que jouer sa musique c’était comme apprendre par coeur le Modus Novus (étude des mélodies atonal) ou chanter sur la musique de Steve Reich (rire). On est dans une autre langue, dans un autre univers où les mots ont une belle place, une réelle importance.  J’aime d’ailleurs la composition de l’ensemble, l’usage original de la clarinette basse et du violon… C’est sûr que ça rend la charge de travail et l’apprentissage quasi impossible mais nous pouvons compter sur une équipe extraordinaire. Sérieusement on a une belle équipe d’artistes, la metteure en scène a réussi à faire un très bon travail.

PAN M 360: Comment voyez-vous votre personnage évoluer dans la trame dramatique ?

RUBEN BRUTUS: Tout le long de l’opéra, le personnage est dans la réalité. Charlie avait les deux pieds sur terre et il capote. On se trouve dans sa tête durant plusieurs scènes, mais  n’ai donc à surjouer car on est dans le réalisme, une crise de panique est assez courante chez l’humain surtout dans un contexte de racisme et aussi d’obligation de performance d’un jeune homme noir. C’est donc quand même proche de moi ce rôle-là, j’adore ce rôle.  Et je vous dirai que les crises d’anxiété n’existent pas vraiment dans la culture haïtienne, on nous dit d’aller se calmer et prendre un thé… Les arts de la scène peuvent être anxiogènes et il faut rappeler que la  gentillesse n’était pas omniprésente à l’époque de Charlie Christian. Aujourd’hui, on admet la réalité du stress et de l’anxiété, heureusement, on travaille avec les personnes conviviales plutôt qu’avec les désagréables quel que soit leur talent.

PAN M 360: En tant que personne afro-descendante et musicien classique, comment voyez-vous un opéra portant sur un guitariste de jazz ?


RUBEN BRUTUS: J’ai déjà demandé à Tim ‘pourquoi un opéra’ ? On est dans le jazz et la musique noire, on est dans la guitare électrique, alors pourquoi l’opéra ? Je ne me souviens plus exactement de sa réponse (rires), je pense néanmoins que l’opéra est un art élitiste, on ne parle jamais de racisme ou de guitare électrique à l’opéra. À la base, l’opéra n’est pas accessible aux gens défavorisés ou marginalisés. C’est sûr que ça a évolué et un tel opéra peut avoir un impact social et Tim fait les bons choix en ce sens, d’autant plus qu’il nous autorise à sortir parfois de la voix lyrique, on peut aussi chanter à la manière d’un musical. Tim donne la priorité au partage de l’histoire. Je lui dis régulièrement que sa musique est vraiment capotée mais que je m’engage à en raconter l’histoire au meilleur de mes compétences.

CRÉDIT PHOTO PRINCIPALE (RUBEN BRUTUS ET JUSTIN WELSH): PIERRE-ÉTIENNE BERGERON

BACKSTAGE AT CARNEGIE HALL EST PRÉSENTÉ VENDREDI 23 SEPTEMBRE ET SAMEDI 24 SEPTEMBRE, 19H30, AU THÉÂTRE CENTAUR. POUR INFOS ET BILLETERIE, C’EST ICI

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