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Azueï : J’ai pour toi un lac… entre Haïti et République dominicaine

Interview réalisé par Ralph Boncy
Genres et styles : caribéen / haïtien / kompa / latino / merengue / rara / reggae

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“J’ai pour toi un lac», chante le poète avec bienveillance. Ce lac-ci s’appelle Azueï. Longeant la frontière haïtiano-dominicaine, il est comme le symbole d’une cohabitation navrante entre deux frères ennemis, condamnés à cohabiter sur la même belle île. Plus qu’un groupe, plus qu’un collectif musical, Azueï c’est aujourd’hui un véritable mouvement socio-culturel à contre-courant des irritants séculaires, mouvement déclenché par la sortie de ce premier album en créole et en espagnol baptisé Artibonito. D’ores et déjà, une pierre angulaire.

Azueï -c’est le nom que lui ont donné les premiers et pacifiques habitants de la perle des Antilles- est une grande flaque saumâtre, infestée de crocodiles. On raconte qu’ils chassent encore vainement les quelques flamants roses ayant miraculeusement survécu à la colonisation. 

Venant d’Haïti et roulant vers l’Est, on n’a nulle envie de s’attarder dans cette zone aride et peu  hospitalière qui conduit au poste frontalier de Malpasse (le nom en dit long). 

Au moment où il y avait à nouveau de vives tensions dues aux menaces de déportations massives des Haïtiens, ordonnées par un gouvernement dominicain ultra-nationaliste, c’est pourtant là, dans ce parc naturel sur les berges mystérieuses d’Azueï, qu’une réunion d’artistes multidisciplinaires des deux pays a donné naissance en août 2015 à ce fabuleux projet dont les instigateurs sont, entres autres, le batteur Jimy Rock, le chanteur Rebel Layonn, le représentant d’OXFAM Yanes Karroum et la cinéaste indépendante Rachèle Magloire. L’année d’après, tout ce beau monde se retrouvait à Port-au-Prince dans le quartier chaud de Martissant  pour jeter les bases du futur premier album.

Pour nous en dire plus, voici quelques extraits d’entrevues réalisées avec des voix avec deux voix d’Azueï:  Omar Tavarez -alias Pepa Flow- et Sara Rénélik.

Joint sans prévenir le soir, sur son portable dans le quartier zona colonial de Santo Domingo,  Pepa Flow  n’a pas sommeil. Il se rend immédiatement disponible. Haut en couleur, le rappeur très authentique raconte volontiers son enfance dans les rues de la capitale dominicaine.

PAN M 360 : Qui est Pepa Flow? Et d’où vient ce nom? 

Pepa Flow: Mon vrai nom c’est Omar, explique-t-il, mais depuis l’âge de six ans, on m’appelle Pepa à cause d’une coiffure bizarre que ma mère m’avait faite, en forme de champignon. Ce sobriquet s’est répandu comme une traînée de poudre et je le porte encore aujourd’hui.

PAN M 360: Tu as toujours travaillé dans la musique? 

Pepa Flow: J’aime le partage, le vivre ensemble, le travail collectif, la créativité dans l’esprit communautaire Voilà ce qui justifie la naissance de mon premier groupe Comunidad Rasta, avec un répertoire reggae et raggamuffin. J’étais à peine adolescent. Nous étions jeunes et la musique était notre raison d’être. C’est là que  j’ai développé ce flow qui est le mien et que j’amène dans cette nouvelle coalition qui m’inspire beaucoup.

PAN M 360: La musique de ce nouveau groupe, ce n’est pas le konpa d’un côté et le merengue de l’autre. L’écriture est un acte collectif, du moins, c’est ce qui paraît, à regarder vos clips vidéo.

Pepa Flow: Dans Azueï, nous faisons du reggae et du hip-hop mais nous utilisons aussi des  éléments du folklore des deux pays. Certaines influences de part et d’autre se sont déjà manifestées par le passé mais jamais de cette façon. Je veux dire, avec les deux nationalités présentes équitablement dans la même formation, créant une musique nouvelle sur le champ. C’est une mixture, une fusion. Comme ce mélange de rara d’Haïti et de gua gua de la République dominicaine dans rara gua gua, ça marche ensemble! Un autre exemple est cette bachata sans arpèges qui donne son titre à l’album: Artybonito. Elle  porte le nom d’un fleuve dont les eaux baignent les deux nations, ce qui implique des échanges. Ceci dit, nous sommes tous plutôt d’accord pour qu’on nous classe dans la rubrique musiques du monde.

PAN M 360: Vous êtes déjà nombreux et tous très spontanés mais la distance physique entre les membres du groupe ne facilite pas les choses, non? 

Pepa Flow: Nous sommes de la même famille. Nous prenons toujours soin les uns des autres, chacun son tour. Quand Rachèle débarque à Santo avec sa gang, on fait de notre mieux pour les recevoir, et, de même, quand nous allons en Haïti pour travailler, on nous accueille à bras ouverts. C’est euphorique. Nos deux peuples étaient séparés par tant de préjugés …  

PAN M 360: De chorégraphe pour Céline à chanteuse pour le Tchaka d’ Éval Manigat, Sara Rénélik a entamé une carrière solo, chanté au grand spectacle de la Fête Nationale avant de partir vers le Sud, dans une longue quête mystique .Aujourd’hui, elle est de retour dans le 514… C’est ce qu’on appelle  full circle

Sara Rénélique:  Oui, en effet, c’est tout un parcours en boucle. Mais il peut en inspirer plusieurs, tant chez les natifs que ceux de la diaspora qui veulent valoriser leurs héritages  respectifs et conjoints. Je suis née au Québec  de parents Haïtiens qui avaient fui la dictature de Duvalier. J’ai toujours célébré et honoré mon héritage culturel jusqu’à ce que, par choix,  je quitte le Canada en 2009 pour l’île de Quisqueya, plus précisément en territoire hispanophone, où le simple fait d’être Haïtienne d’origine et d’exercer la profession d’artiste en République dominicaine se veut d’être, au départ, un acte d’activisme culturel. C’est une mouvance à contre-courant du statu quo discriminatoire qu’on inculque parfois là-bas,et ce dès l’école. Car l’art est une arme.  Et c’est difficile de l’interdire ou de le contrer, voire de le confiner. Disons que dans un chemin de vie, on a des obstacles inévitables et naturels, qui ne sont pas nécessairement un choix au départ de se faire étiqueter d’activiste.

En tout cas, cela m’a permis, pendant huit ans, de pénétrer dans plusieurs cercles qui célèbrent la culture de l’île, celle qui unit, qui se partage et qui nous permet de reconnaître nos valeurs intrinsèques. Tout cela avec des antropologues, des écrivains, des historiens, il y a vraiment tout un bassin. Et, en plus, il y a la  présence des étudiants d’Haïti, venant de l’ autre côté de la frontière,qui doivent se célébrer. D’où la nécessité  d’une réelle rencontre entre les artistes pour apprendre de nos ancêtres communs ce qui mérite d’être partagé. C’est une responsabilité.

PAN M 360:  Que reste-t-il des rythmes des Taïnos, les premiers habitants de cette région de l’île?

Sara Rénélique: C’est une question qui me passionne et qui m’intrigue depuis des années.Il existe une tendance afro dominicaine de même qu’un patrimoine afro-taïno. Nous avons coécrit le percussionniste Wélélé Noubout et moi, deux chansons qui nous ont donné du fil à retordre en studio quant à l’équilibre et au focus entre les tambours traditionnels et la batterie. On s’est inspirés aussi des travaux de Boukman Eksperyans et de Boukan Ginen en ce sens – Atadey, un hommage aux femmes taïnos que je chante en harmonie avec Shoomy, Cécilia et Perla (les voix féminines du groupe), évoque la déesse de la fertilité. Une mélodie m’est venue dans une grotte en République. Les rythmes autochtones sont plutôt de nature binaire tandis que la structure ternaire venait plutôt de l’Afrique, plus verticale. La rencontre avec des percussionnistes haïtiens à Boca Chica m’a confirmé des choses qu’il faut comprendre par le corps,

PAN M 360: Là, c’est la danseuse qui parle! Mais avec le texte de Sa n’a tann (Qu’est-ce qu’on attend?), tu lances un message clair comme autrice.

 Sara Rénélique: J’espère que le message passe.

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