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Lors d’une résidence Wilding AI explorant le rôle des outils d’intelligence artificielle dans la pratique artistique, Pia Baltazar, Gadi Sassoon et Daniela Huerta ont finalement découvert qu’ils n’allaient pas les utiliser après tout. Mais le discours ne s’est pas arrêté là. Ces trois artistes partagent une conscience aiguë de la descente de notre société vers un techno-féodalisme.
En discutant de ce sujet avec Pia Baltazar ainsi que de sa collaboration avec ces deux artistes exceptionnels, notre conversation s’est rapidement élargie à des réflexions philosophiques plus vastes sur l’art, la technologie et le pouvoir.
Pia Baltazar se trouve à l’avant-garde de ces enjeux depuis des années, non seulement en tant qu’artiste, mais aussi comme chercheuse et conférencière. Ayant longtemps travaillé au sein de l’équipe d’innovation de la S.A.T., tout en dirigeant son propre studio multimédia, ses paroles portent une passion et une profondeur qui éveillent la curiosité.
PAN M 360 : De voir ton nom à Akousma, à côté de Gadi Sassoon et Daniela Huerta qui, à mon avis, ont été les vedettes de MUTEK cette année, je me suis dit qu’il fallait en savoir plus sur ce projet. Est-ce que tu peux nous expliquer un peu les rôles que vous partagez dans ce projet ?
Pia Balthazar : Oui, alors, je vais faire un peu de retour en arrière. Nous avons participé tous les trois à un projet qui s’appelle Wilding AI, qui était un projet de recherche-création. C’était vraiment un projet d’exploration, où l’idée était d’essayer de voir comment questionner, pas seulement théoriquement, mais aussi pratiquement, les outils d’IA.
Puis aussi, quels étaient les enjeux qui allaient avec ces questions, parce que le travail avec l’IA est un sujet beaucoup discuté en ce moment, et, à mon avis, parfois de manière un peu superficielle. Donc, on s’est vraiment dit : « Voilà, on va aller voir de quoi il s’agit. »
Ce n’était pas du tout prévu au début, mais on était à Amsterdam pour un festival avec plusieurs personnes, dont Gadi Sassoon. Un soir, on a un peu expérimenté. Gadi avait un système qui utilise un agent d’IA qui s’appelle Claude. Il avait trouvé un moyen de donner des instructions à Claude pour qu’il crée des pistes dans Ableton avec tout ce qu’on lui dit. Donc, il va créer un instrument, des effets, des notes, des patterns, etc.
J’ai donné les instructions les plus absurdes auxquelles je pouvais penser. Je ne me souviens plus exactement ce que c’était, mais c’était du breakcore avec une contrebasse avec du fuzz et une flûte qui jouait des mélodies kitsch avec des inserts de Pierre Boulez. C’était de la noise de Muzo. On s’est bien amusés. Mais en réalité, le résultat donné par l’IA n’était pas si intéressant. Ce qui était super intéressant, par contre, c’était de voir comment on interagissait, Gadi et moi, dans ce processus.
Quelques semaines après, je suis allée le voir à Milan dans son studio. On était partis avec l’idée d’aller plus loin dans cette façon de travailler avec ces outils d’IA, mais en fait, on s’est rendu compte que c’était beaucoup plus amusant d’y aller juste avec de l’électronique, de la voix et de l’improvisation, et d’utiliser le studio comme instrument.
On a fait une première prise comme ça, ensuite on a travaillé à Montréal dans les studios de spatialisation de l’Université de Montréal. Et là, Daniela est venue. De même, on a ajouté des prises avec de la voix et de la synthèse analogique. Donc, en quelque sorte, vraiment tout le contraire de ce qu’on peut faire avec de l’IA. C’était que du jeu en direct, uniquement avec des choses qu’on générait nous-mêmes avec notre geste.
C’était aussi notre réponse par rapport au fait que souvent, avec l’IA, c’est : « Ah, j’ai une idée, j’ai une instruction, et hop, ça va générer mon morceau. » Là, on a fait exactement le contraire, c’est-à-dire qu’on a travaillé très intuitivement avec ces instruments qui sont nos corps, nos voix, et des synthèses analogiques qu’on va ajuster avec leurs petits boutons et tout ça. Et ça produit cette musique qui est très… tu verras ce que tu en penses, mais c’est très viscéral.
PAN M 360 : J’ai très hâte de l’entendre. Mais si vous avez décidé de plutôt délaisser l’IA générative dans votre processus, comment donc est-ce que ce concept se manifeste dans l’œuvre ?
Pia Baltazar : La réflexion qu’on avait était finalement au-delà des outils d’IA génératifs qu’on voit et qu’utilise tout le monde, comme ChatGPT. La discussion était plutôt autour des systèmes d’IA comme les algorithmes de recommandation et toute la façon dont ça nous rend totalement addicts. Ça, c’est aussi de l’IA, tu vois.
Et finalement, ce qu’on s’est demandé, c’est : quel est le rapport entre ces outils d’IA et notre système nerveux ? Finalement, la façon dont l’IA s’hybride avec nous, ce n’est pas nécessairement comme l’image classique du cyborg. Par exemple, si tu demandes à l’IA de te montrer un cyborg, elle va te mettre un corps humain avec des espèces de prothèses. Mais en réalité, la façon dont ça marche, c’est que ça change complètement notre rapport à notre système nerveux, notre rapport au temps, notre rapport aux addictions, notre rapport à la façon dont on va réagir, nos niveaux d’anxiété. Toutes ces choses-là, finalement, ça agit d’une manière très intime avec notre système nerveux.
Donc, on s’est retrouvé à faire cette pièce qui est vraiment sombre. Elle est vraiment, vraiment sombre, cette pièce. C’est un genre d’ambient, doom, un truc comme ça.
Et en quelque sorte, c’est aussi en travaillant avec Daniela Huerta, qui est dans un truc très witchy, qu’on s’est rendu compte qu’en fait, c’était une sorte d’exorcisme.
PAN M 360 : Je trouve ça très intéressant que tu parles de ce lien entre la technologie et le système nerveux. On ne parle pas souvent des addictions que ça crée, mais je suis certain que cela résonne avec un grand nombre de personnes, moi inclus. Est-ce que ces effets sont des qualités intrinsèques des algorithmes et technologies d’IA, ou pointent-ils vers un problème plus grand ?
Pia Baltazar : L’IA, c’est juste deux mots qui sont mis l’un à côté de l’autre, mais après, ce sont des pratiques, et ce sont des choix de développement technologique qui sont faits par certaines personnes, et en l’occurrence, une poignée de mecs qui vivent dans la Silicon Valley et qui pensent un peu tous de la même façon.
C’est-à-dire que l’IA, ce n’est pas une chose autonome, contrairement à ce qu’on la présente, c’est un mythe. C’est vrai que l’IA, en passant par une boîte noire, est assez opaque dans son fonctionnement, mais ce qui est important, c’est ce que tu lui donnes comme critères.
Donc, tu lui dis, par exemple pour Instagram, que l’objectif est de rendre la personne la plus addictive possible afin qu’elle reste accrochée à l’application. L’algorithme va trouver des moyens dont on n’a aucune idée de comment ça se passe à l’intérieur pour réussir ça. C’est une façon qui est très heuristique, en fait, qui est même à l’opposé de ce qui avait été pensé comme l’intelligence artificielle quand cinq autres mecs en 1957 se sont réunis dans une conférence et ont parlé de l’intelligence artificielle.
C’était tout à fait autre chose qu’ils pensaient. Ils pensaient à quelque chose de très contrôlé. En fait, ce n’est pas du tout ça. La façon dont ça marche, c’est complètement chaotique. C’est juste essayer de trouver des façons d’apprendre de manière heuristique comment arriver le mieux au résultat.
Donc, la seule chose qu’on peut définir par rapport à la façon dont les algorithmes d’IA majoritaires fonctionnent aujourd’hui, c’est : c’est quoi l’objectif ?
Et en l’occurrence, l’objectif pour les tech bros, Zuckerberg, Sam Altman, Elon Musk et toute cette bande de pourris, c’est de voir comment on peut maximiser les profits.
Sauf qu’en plus, ces mecs-là, ils partagent ce qu’ils appellent une sorte de dogme, qu’ils appellent un “mindset”. Et il y a des études sur ça. C’est documenté par rapport à des choses qui sont dites, qui sont écrites, des séminaires auxquels ils participent.
Et comment ils voient la chose ? C’est que la planète, l’écosystème terrien est de toute façon condamné et que de toute façon, l’IA, c’est la prochaine étape et que c’est la forme d’intelligence supérieure et que donc, ce n’est pas la peine d’essayer de sauver ce qui est là. Ce qui est important, c’est qu’on arrive le plus possible à une autonomie de cette intelligence supérieure.
Donc, si tu veux, il y a cette espèce de dogme, d’idéologie qu’il y a derrière. Leur wet dream, leurs cerveaux vont être mis à jour, uploadés dans des IA qui vont finalement avoir une vie éternelle.
Donc, c’est ça le système idéologique qui sous-tend toute la façon dont la majeure partie de l’IA qui est fabriquée aujourd’hui, est basée sur cette idéologie.
PAN M 360 : C’est une idéologie qui dépasse malheureusement le cadre de la Silicon Valley, mais ça n’en fait pas de l’IA une avenue quand même attrayante comme sujet de recherche artistique. Est-il quand même possible d’aborder ces technologies de façon à les critiquer ?
Pia Baltazar : La technologie, elle n’est jamais neutre.
Et dire juste : « Ah oui, la technologie, elle est neutre, ça dépend si on l’utilise bien ou pas bien », ça, c’est complètement illusoire. Ce qui est la réalité, c’est que la technologie, elle porte la façon dont elle est fabriquée en elle-même, dans sa façon d’être. Donc ça, c’est ça le mainstream de l’IA. Donc, face à ça, il y a des façons de résister à ça, de faire des alternatives.
Ça, c’est ce qu’on a fait, notamment avec ce projet que j’avais mis en place quand je travaillais à la SAT, qui s’appelait ARIA, où, en gros, l’idée, c’était de dire : cette idée de l’IA comme continuation de la technologie telle qu’elle s’est faite depuis que la technologie existe.
Eh bien, comment est-ce qu’on pourrait faire des modèles alternatifs qui correspondraient aux valeurs, aux pratiques et aux imaginaires des artistes ? Et donc, on a fait une grande consultation qui avait été financée par le ministère de la Culture, et on se rend compte que les artistes, en fait, suivant ce que c’est que tu mets derrière les mots « IA », ils ne sont pas forcément contre.
Et si c’est quelque chose qui les respecte, qui ne va pas piller la propriété intellectuelle, qui ne va pas avoir des conséquences climatiques terribles, qui ne va pas avoir tous ces biais-là, eh bien, les gens sont intéressés.
Et c’est d’autres modèles qui sont générés à ce moment-là. C’est peut-être plus des petits modèles, ce sont des modèles que tu entraînes toi-même, ce sont des modèles sur lesquels tu as une forme de contrôle, et ainsi de suite, en fait. Donc, ce que je veux dire par tout ça, et ce long chemin que j’ai fait là, c’est que l’IA, c’est ce qu’on en fait.
Pour répondre à ta question de base, l’IA, c’est ce qu’on en fait, et l’IA, c’est juste une façon de donner un nom à ce que c’est le paradigme principal du développement technologique.
PAN M 360 : Comment vois-tu ton rôle en tant qu’artiste dans tout ça ?
Pia Balthazar : C’est un peu David contre Goliath parce qu’on est tout petits, on n’a pas beaucoup d’argent, et puis c’est ça.
Mais par contre, en tant qu’artiste, on a une force, je crois, c’est qu’on est capable de raconter des histoires. Et les histoires qu’on raconte, c’est ça qui va aussi déterminer comment est-ce que les gens, c’est quoi l’imaginaire, c’est quoi les mythologies qui vont, à partir desquelles le monde va se déployer, en fait, tu vois. Donc ça, on a une responsabilité là-dessus.
Là, en l’occurrence, sur cette pièce-là, on en a utilisé zéro. On l’a utilisée pour expérimenter.
Mais sinon, moi, je crois qu’une des meilleures façons de faire, c’est de détourner, de tweaker, de retourner les outils contre eux-mêmes.
C’est ça qu’on fait tous en tant qu’artistes. C’est-à-dire qu’on a des outils qui sont faits pour faire une certaine chose, et puis on leur fait faire autre chose que ce pour quoi ils sont faits, et c’est là que ça devient intéressant, tu vois ? Et justement, c’est pour ça que ces technologies-là, elles ne sont pas intéressantes en soi. Je me rappelle, c’est Robert Bresson, qui était un cinéaste dans les années 60, en France, de la Nouvelle Vague. Il disait : « prodigieuses machines tombées du ciel, les utiliser pour répéter, pour reproduire du factice », quelque chose comme ça.
Dans quelques décennies, il n’aura plus aucun sens, tu vois ? Et c’est un peu la même chose, c’est-à-dire qu’en fait, la façon dont aujourd’hui, là où c’est dangereux, l’IA, c’est quand au lieu d’utiliser quelqu’un qui a une certaine compétence, une certaine sensibilité pour produire un artefact artistique, on va confier ça à une IA qui va faire une espèce de truc standardisé. Et là, qu’est-ce que ça fait ? Ça va reproduire ce qu’aurait fait un humain par rapport à ça, mais vidé de toute substance.
En fait, ça va juste comme reproduire la forme extérieure des choses. Donc moi, ce que je pense par rapport à ça, c’est que finalement, peu importe les outils qu’on utilise, ce qui compte, c’est quelle est la posture, quelle est l’attitude et comment est-ce que finalement, on ne se contente pas de ce que nous donne l’instrument, l’outil, la technologie, mais c’est comment est-ce qu’à travers ça, on arrive à la tendre et à la transformer pour finalement produire quelque chose qui est une émotion humaine.
Et donc ça, pour moi, je n’ai jamais été capable de me contenter des outils que je trouvais dans le commerce. Il a toujours fallu que je les tweake, que je fabrique mes propres outils.
PAN M 360 : Je commence à mieux comprendre ton point par rapport à comment l’IA, c’est en fait juste la technologie du moment. Si on prend le super 8 comme exemple, on dit souvent que c’est chaud, c’est analogique, c’est nostalgique, quand à côté d’une peinture à l’huile, le super 8 a dû paraître froid à l’époque.
Pia Baltazar : Ça me rappelle une histoire. C’était de Karlheinz Stockhausen, donc, un compositeur des années 60, d’après-guerre, qui était allé voir un maître zen et qui avait une grosse contradiction parce qu’il travaillait avec des synthés analogiques. Donc, qui est justement par rapport à ce que tu dis d’aujourd’hui, que tous les musiciens qui font un peu de la musique expérimentale utilisent des synthés analogiques parce que c’est chaud, tout ça, que ça sonne. Eh bien, lui, à l’époque, il était allé voir ce maître zen, il lui avait dit : « J’ai vraiment un gros cas de conscience parce que j’aimerais faire une musique naturelle (c’est le terme qu’il avait utilisé) mais j’utilise des outils qui sont artificiels » et le maître zen lui avait dit : « La question n’est pas là, la question n’est pas dans quels outils vous utilisez, mais c’est comment vous utilisez ces outils, d’une façon naturelle ou artificielle. » Alors, le terme naturel est un peu désuet maintenant, mais je pense que c’est cette même attitude qu’il faut prendre.
Comment est-ce que tu utilises tes outils ? Est-ce que tu les utilises pour imiter de l’existant ou est-ce que tu les utilises pour ce qui est leur propre capacité ? Et sur ça, les outils de l’IA peuvent être intéressants parce que ça hallucine. C’est ça qu’ils font tout le temps, ils hallucinent, souvent, c’est juste, mais souvent aussi, c’est faux !
Donc, à la rigueur, si on veut utiliser l’IA, autant le faire délirer. Moi, c’est comme ça que je vais regarder les choses.
PAN M 360: En reconnaissant la puissance créative de chacun de ces artistes, cette collaboration risque bien de décrocher quelques mâchoires. Et c’est tout l’intérêt. Un rappel que, à l’ère de l’IA et de l’automatisation, rien ne saurait remplacer la qualité viscérale de l’expression humaine. À Akousma, en cette nuit d’Halloween, on se souviendra que certaines présences ne hantent pas les machines, mais les esprits.
























