POP MTL | Erika Hagen incante les fantômes au Rialto
par Florence Cantin
En première partie de Michel Pagliaro, j’ai découvert Erika Hagen et son premier album solo, Pouvoirs magiques, sorti en avril dernier. Une jolie succession de premières fois pour un mercredi soir — c’est un peu ça, au fond, Pop Montréal.
Au yiable ceux qui boudent les premières parties.
Dans ce nouveau projet, l’ardeur du punk croise la rugosité du folk-garage, le tout porté par une base rock et indie-pop. La poésie de Hagen se dessine plus particulièrement dans le relief entre résistance et tendresse nostalgique. C’est un monde où les fantômes sont des amis, qui se glissent gentiment entre les murs de nos appartements. Les pouvoirs magiques n’existent pas, malgré toutes nos superstitions et bonnes intentions. Les femmes sont libres de crier, cracher, casser, courir et bien plus encore.
Les riffs oniriques sont complètement magnifiés par la basse de Louis-Solem Pérot. Il sert les chansons avec une agilité pop rare, exploitant la simplicité des notes pour ajouter une texture qui ajoute une richesse à l’ensemble. Puis il y a une espièglerie éclatante dans le jeu de Hagen. Elle nous surprend au détour de ruptures de rythme inattendues. Sa manière singulière de s’adresser au public nous tient en haleine.
Je pense notamment à Anita, une chanson dédiée à sa grand-mère disparue : « Anita, tu ne reviendras pas, tu traînes ta jupe de laine dans toutes les villes européennes. » Au-delà de la musique, la gorge nouée par l’émotion, elle nous présente des portraits et des histoires qui entrent par l’oreille, et bientôt, on se surprend à les voir se dessiner devant nos yeux. La virtuosité de sa plume y est pour beaucoup. Elle est superbe à voir en concert.
POP MTL: Slash Need: Pas de scène, pas de chaises, pas de frontières..
par Loic Minty
La foule s’est formée en un large demi-cercle autour de Slash Need, maintenue à distance par la présence volcanique du chanteur Dusty Lee. Ils marchaient sur des charbons ardents à la périphérie, soutenant de leurs yeux écarquillés le regard médusé du public. Derrière eux, ce qui ressemblait à un savant fou (Alex Low) avec des lunettes d’aviateur tournait les boutons de filtres stridents, transformant les basses acides en grognements animaliers. C’était un ensemble primordial, mêlant sensualité et colère non seulement à travers leur musique, mais aussi dans leurs tenues et leurs performances audacieuses. L’un des membres a traversé la foule avec des lampes de poche et un bas sur la tête, aveuglant les appareils photo des téléphones et nous captivant dans l’instant. Il était clair qu’il n’y avait pas d’échappatoire. Un extrait a retenti après leur premier morceau : « Vous êtes venus ici pour vous amuser, pour danser ? Eh bien, c’étaient les derniers. »
C’était un rappel bienvenu que la musique ne sert pas seulement à divertir ou à vendre. Slash Need est tout sauf un anesthésiant ; ils sont ce qu’ils disent. Et dans un monde où l’identité est affichée avec trivialité, ils portent le flambeau de groupes comme Suicide ou Pussy Riot, qui ont tourné le dos à la sympathie pour créer quelque chose de réel. Juste parce que, pourquoi pas ?
Malgré leur côté combatif, leur performance était accueillante et ouverte à la physicalité du corps. Tout le monde dansait, au moins dans une certaine mesure, sur les lignes de basse séquencées et les rythmes contagieux de la boîte à rythmes. Entre cela et les paroles qui criaient littéralement « ressentez votre corps », l’expérience tout entière constituait une prise de conscience profonde. Au final, le message était plutôt positif. Derrière une interprétation violente se cachait une tendre attention pour le public, le désir de le sortir de sa cage mentale.
POP MTL: Un bar clandestin à mille kilomètres sous terre en Europe avec TUKAN
par Léa Dieghi
Hier soir au Bar Le Ritz PDB, TUKAN a pris son envole sur la scène québécoise, déployant un assemblage de plumes-sonorités multicolores. Et c’’est dans le cadre de POP Montréal 2025 que le groupe bruxellois, composé de ses quatre membres, est venu agiter le dancefloor montréalais.
Le concert, ouvert en première partie par le groupe canadien Poets’ Workout Soundsystem, a commencé en fureur. Ce groupe, très mystérieux sur les réseaux sociaux, est un secret bien gardé de la scène musicale Montréalaise. Performant le minimalisme dans la mise en scène (deux personnes, un projecteur, un micro, une boîte à rythmes, un tracksuit), c’est dans l’énergie d’une poésie contestataire que le Bar le RitZ PDB s’est plongé. Les beats sont aussi simples que la scénographie, mais ce qui compte, c’est le message. La résistance, l’anticapitalisme, la communion. Qu’on apprécie ou pas le format, le message semble, de nos jours, provenir d’un sentiment que beaucoup partagent. Un message nécessaire: Nous ne sommes pas seules, même dans le chaos de cette société qui semble tous nous diviser. Ce slam crié, sur fond électronique, a été une sorte de début de catharsis avant le show de TUKAN, qui, rapidement, a pris le relais.
Batterie, synthétiseurs, guitare, piano, machines analogues… TUKAN, c’est le point de rencontre entre quatre individus, entre différentes sonorités, instruments, genres, mais aussi entre eux, et nous. Au fur et à mesure de la performance, le public ne peut rester stoïque face à la complicité des membres, qui se traduit en musique. Ils semblent communiquer par le son, l’un parle, l’autre répond. Les sons s’enchaînent avec une certaine simplicité, et bientôt, c’est comme si on était projeté loin du continent nord-américain. Cette performance a l’hybridation entre le jazz, le post-rock, le psychédélique, et la musique électronique, nous projette dans un speakeasy à mille lieux sous terre en Europe.
Lumière tamisée, corps dansant, quatre artistes passionnés, sublimés. C’est groovy, dansant, parfois transcendantal et planant. On sent définitivement la touche européenne au sein de ce croisement des genres. Jouant plusieurs de leurs titres de leurs derniers albums Human Drift, sorti en 2025, ainsi que des plus anciens, ils nous ont baladés dans leur univers le temps d’une soirée. Et pendant un instant, l’Europe m’a manqué. Heureusement que la musique s’exporte, et que ces artistes ont la possibilité de venir jouer, dans le cadre d’un festival, ou non, ici, chez nous, à Montréal. C’était TUKAN live pour POP MTL, et c’était bon, vraiment bon!
Mercredi soir, on entre au Rialto comme on descend dans un sous-sol d’église. L’ambiance ressemble à celle d’une assemblée clandestine. À peine une poignée de spectateurs s’était déplacée pour la première partie d’Erika Hagen, puis est restée pour Michel Pagliaro… Le public bigarré, allant de la vingtaine à l’octogénaire, est cordé sur deux rangées de chaises disposées en demi-lune. Pris d’une nervosité parasociale, tous attendent avec fébrilité de voir si leur souvenir de Pag correspondra à la prestation qui allait imminemment commencer.
« Voyons, j’ai l’impression d’être dans le Grand Canyon », lâche Pag, contrarié par le son, avant de passer complètement à autre chose. « C’est ça le rock and roll ! », ajoute-t-il, présentant son groupe avant même la première note.
Pas de mauvaise surprise. Fier derrière ses lunettes de soleil, Pag est fidèle à lui même, légendaire et tout en voix. Après la troisième chanson, Dangereux, l’ambiance se réchauffe. Le Rialto se remplit. Les sédentaires abandonnent leur siège pour rejoindre l’avant-scène. Ça sonne comme une tonne de brique, setlist de béton, juste des hits, évidemment. Tant mieux pour nous puisque dans le style, toute forme de demi-mesure est prohibée.
Le guitariste Corey Diabo connaît toutes les notes. Les messieurs font de l’air guitare, espérant accrocher le regard de Diabo au détour de ses nombreux solos. Le plus fringant d’entre eux sourit : « Il faut se détendre et se laisser aller, la jeunesse ! ». L’invitation à la danse est sans équivoque. Je les joins.
Loin des émeutes de Jonquière, l’armée ne s’est pas invitée cette fois-ci. Cinquante ans plus tard, moins de bière vendue, mais des chansons qui, comme Pag et sa voix, portent joliment les marques du temps.
Jean Jean Roosevelt et Ballaké Sissoko : une connexion Haïti-Mali
par Sandra Gasana
Ce n’est pas souvent que les communautés africaines, aussi diverses soient-elles, et la communauté haïtienne se retrouvent dans le même espace pour un spectacle. Eh bien, c’était le cas hier soir, lors du concert au Balattou mettant à l’honneur l’artiste haïtien Jean Jean Roosevelt et son invité spécial Ballaké Sissoko, un virtuose de la kora originaire du Mali.
La soirée a d’abord débuté avec un volet solo de Jean Jean Roosevelt en mode guitare-voix, durant lequel il a joué « Dessine ta destinée ». Clairement, son fan club était bel et bien présent au Balattou puisqu’on les entendait chanter sur les morceaux les plus populaires de l’artiste comme « Agoye » ou encore « Acclimatisation ».
« Ce soir, je ne suis pas seul, j’ai l’honneur d’accueillir Ballaké Sissoko », annonce-t-il devant une salle en ovation, avant d’entonner « L’Île de Gorée ». Très humblement, le maitre de la kora s’est installé devant son instrument, avant de le mélanger à la guitare de Jean Jean. Le temps était suspendu, le silence régnait dans la salle de spectacles, mis à part quelques spectateurs bruyants qui dérangeaient leurs voisins à proximité.
À plusieurs reprises, Jean Jean faisait participer le public qui se prêtait plutôt bien au jeu. Il est l’un des rares artistes qui a contribué au rapprochement entre les peuples africains et le peuple haïtien. Cette initiative en est un exemple concret. On sentait la complicité entre les deux artistes et par moments, Ballaké émettait des sons comme « yeah », lorsque Jean Jean chantait, semblant approuver ce qu’il entendait.
Puis, est venu le tour de Jean Jean de nous laisser avec Ballaké afin qu’il ait également son moment solo. Et c’était reparti pour une session de planage. Son doigté sur les cordes de la kora était tout à fait éblouissant et berçant à la fois, ses mouvements de corps allant aux rythmes des sonorités émises par son instrument.
Mon moment préféré restera la chanson dans laquelle il rend hommage à sa fille de 13 ans, Maimouna, née prématurément. On ne voulait pas que le morceau s’arrête et lorsque c’était le cas, la salle s’est mise debout pour une deuxième ovation.
« Derrière ce concert, il y a une femme qui a rendu tout cela possible. Elle connaissait Ballaké, elle nous a mis en contact, et aujourd’hui nous sommes là ! », nous a raconté Jean Jean entre deux chansons, avant de nous présenter une certaine Nadine.
Le concert a terminé avec un retour en formule duo des deux artistes, entre guitare et kora, et cette fois-ci Jean Jean avait deux micros à sa disposition passant de l’un à l’autre selon les effets souhaités. Dans la chanson « Libres ensemble », il insère d’ailleurs le lingala, la langue parlée en République démocratique du Congo, autre indicateur de la curiosité et de l’ouverture artistique de l’artiste. Il semblait d’ailleurs très ému après la chanson qui lance un appel aux Africains afin qu’ils visient Haïti. Il a terminé en force avec « Pinga » qui a fait bouger le Balattou avant de clôturer la soirée. Tous les amateurs de kora et de musique ouest-africaine en général étaient présents et se sont rués vers Ballaké Sissoko pour des photos alors que le fan club de Jean Jean se pressait pour aller saluer leur artiste préféré. On devrait avoir plus de ces espaces de communion entre l’Afrique et Haïti, plutôt que de les percevoir comme des silos. Une chose est sûre: Jean Jean Roosevelt sera un des précurseurs.
Sororité bienveillante des Veilleuses à la salle Bourgie
par Frédéric Cardin
Neuf femmes sur scène, dans une sorte de grande geste théâtrale où sont évoquées toutes les facettes d’une sororité riche et complexe. De la bienveillance (surtout) à l’abandon, de l’exclusion à la réconciliation.
Les Veilleuses, de Simon Renaud (chorégraphie et conception) et Romain Camiolo (musique) se sont donc levées mercredi soir à la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal. Une rare incursion de la salle de musique classique dans l’univers de la danse (la première? Je ne peux le confirmer…), mais une bien belle réussite. Il faut dire que le spectacle des Veilleuses est autant chorégraphique que musical. Six des neuf interprètes sont des chanteuses dans la vie : Marie-Annick Béliveau, Salomé Karam, Kathy Kennedy, Elizabeth Lima, Hélène Picard et Ellen Wieser. Celles-ci ont fait équipe avec les danseuses professionnelles Marie-Hélène Bellavance, Nasim Lootij et Ingrid Vallus.
On n’a bien sûr pas demandé aux danseuses de chanter pleinement, ni au chanteuses de faire des contorsions trop acrobatiques, mais la mise en espace avait manifestement pour but d’intégrer toutes les participantes à une seule communauté, celle de ces femmes de plusieurs tailles et gabarits, quoique pas trop hétérogènes. De manière assez abstraitement suggestive, ces femmes ont parcouru l’heure et quelques du spectacle pour exprimer différents états d’âme et surtout les moyens de les affronter ensemble, parfois désunies, ou de les partager entre toutes.
La pièce est déclinée dans un rythme lent et mesuré. Ces femmes évoluent dans un monde de ressenti mutuel qui prend le temps de s’exprimer et d’être accueilli. C’est la musique qui sert de puissant liant de l’ensemble psycho-émotionnel du spectacle, en appui à la cohérence visuelle des costumes, soit des robes de différentes teintes chromatiques liées au jaune-orangé-brun-ocre. La dite musique, toute vocale (sinon un drone électro préenregistré agissant comme coussin harmonique) et essentiellement tonale, est bien entendu interprétée par les chanteuses du groupe, qui agissent à la fois comme l’incarnation émotionnelle de chaque unité individuelle mais aussi comme coalescence de la relation de groupe. La partition de Camiolo est belle et semble progresser, du moins c’est l’impression que j’ai eue, selon une évolution chronologique historique.
Au tout début, les voix prennent une apparence collective de chœur grec, dans une expression de type modal qui évoque subtilement quelque chose de très ancien, peut-être archaïque. Plus loin, on entend quelque chose comme un air médiéval. Plus loin encore, ça se rapproche de la chanson folk ou populaire. Mais ce sont là des moments brefs, émergeant d’une trame plus ample et soutenue de longues lignes mélodiques qui ne déplairaient pas à plusieurs compositeurs ou compositrices actuels faisant dans le choral néo-mystique. À quelques reprises, les harmonies se resserrent, jusqu’à saturation et grincement rugueux. C’est dans ces moments, comme le soulignait le compositeur dans l’entrevue que j’ai réalisée avec lui et le chorégraphe à propos du spectacle (ENTREVUE À ÉCOUTER ICI) que les femmes de cette sororité symboliste semble s’éloigner les unes des autres et dissoudre leurs liens. La tactique est simple, mais efficace.
En fin de compte, Les Veilleuses est un regard assez juste et poétique sur la force, mais aussi sur les périls, d’une communauté féminine qui a, depuis des millénaires maintenant, dû se serrer les coudes devant l’adversité et se donner la main dans les épisodes lumineux.
Les Veilleuses est un spectacle beau et complet, complexe mais pas hermétique, et surtout parfaitement adapté à une large possibilité d’engagements : dans des festivals de danse comme de musique ou de propositions transdisciplinaires. Un lancement parfaitement adéquat pour la série Arts croisés de la salle Bourgie.
Les Veilleuses est une coproduction de Amour Amour, la Salle Bourgie, Chants Libres et Corpuscule Danse.
POP MTL | L’ambiance hypnotique et le silence sous-jacent de múm
par Loic Minty
La foule remplissait le Théâtre Fairmount enfumé. Composée de fans de longue date du groupe culte et des habitués du festival Pop Montréal, elle était avide de quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Depuis sa création dans la vague originale de l’indietronica, múm est connu pour son mélange éclectique de personnalités et son approche exploratoire, en particulier dans ses performances live.
Le concert d’hier soir n’a pas tout à fait répondu aux attentes d’une musique plus libre, mais le groupe a tout de même réussi à créer une atmosphère unique dans laquelle on pouvait se perdre. Des tempos lents, des samples électroniques industriels et des guitares shoegaze ont donné cette étrange sensation de trip-hop des années 90, une humeur à la fois élixir et poison, dans laquelle on a envie de se reposer, mais pas trop longtemps. Heureusement, le concert était bien équilibré sur le plan émotionnel et comprenait des morceaux plus légers et mélodiques qui ont remonté le moral ; la présence scénique du violoncelliste était élégante et captivante.
Mais entre l’orchestration maussade et les voix aiguës et aériennes, j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose dans le mélange, peut-être l’absence de basse, qui rendait les rythmes creux. Même si tout le monde était dans le tempo et que le batteur avait une excellente compréhension des dynamiques, les chansons avaient toutes un silence sous-jacent qui ne cadrait peut-être pas bien avec l’espace. Curieusement, pendant qu’un des membres jouait du mélodica, je m’imaginais au bord de l’océan ou quelque part dans une forêt islandaise.
Même si la musique en elle-même ne m’a pas complètement convaincu, tous les membres donnaient le meilleur d’eux-mêmes, et au final, c’est leur passion et leur dévouement qui attirent sans cesse les fans. múm est clairement dévouée à son art et semble être un groupe très intéressant, capable de sortir des sentiers battus. Il serait imprudent de sous-estimer leur talent artistique, car leurs concerts ne cesseront d’évoluer après la sortie récente de leur nouvel album, History of Silence.
Foxwarren live, c’est de la disco, mais de la soft disco
par Stephan Boissonneault
Il y a environ une semaine, le prince canadien de la pop baroque, Andy Shauf, était de retour à Montréal, mais cette fois-ci avec l’un de ses premiers véritables groupes, Foxwarren. Nommé d’après une toute petite ville du Manitoba, Foxwarren s’est produit sur la scène du Théâtre Fairmount pour promouvoir son deuxième album, 2. Mon groupe et moi étions un peu en retard et n’avons pu assister qu’à la fin du concert de la première partie, Allegra Krieger, mais la dernière chanson que j’ai entendue était dépouillée et émouvante. Alors que Krieger jouait de sa guitare électrique en fingerpicking, j’ai ressenti une affinité avec une autre auteure-compositrice-interprète indie alternative, Margaret Glaspy, du moins avec ses premiers EP.
Foxwarren a ouvert son concert avec « Dance », le premier titre de 2, aux accents disco lents. Shauf était à la guitare rythmique et au sampler, qu’il a utilisé pour créer des effets de batterie 808 et des samples de vieux films romantiques des années 50 et 60, que l’on retrouve tout au long de 2. Honnêtement, j’aurais aimé entendre davantage de samples de films en live, comme sur l’album, car ils viennent joliment compléter l’atmosphère thématique de l’ensemble. Malgré tout, Foxwarren a offert un spectacle incroyable. Les autres membres du groupe, Dallas Bryson, les frères Avery Kissick et Darryl Kissick, ainsi que Colin Nealis, ont tous joué avec une telle complicité qu’on aurait dit qu’ils formaient un groupe depuis des décennies, ou du moins depuis deux décennies. Les échanges sur scène ont été très limités, à l’exception de quelques « bonjours » et « merci » de la part du discret et docile Shauf.
Nealis est un nouveau venu, mais les quatre membres principaux, Bryson, les frères Kissick et Shauf, faisaient déjà de la musique ensemble avant la sortie de l’album The Party d’Andy Shauf en 2016, qui a été acclamé par la critique. Les moments forts de ce concert ont sans aucun doute été le morceau funky « Deadhead », mon préféré sur l’album 2, « Yvonne » et, bien sûr, le tube du groupe, « Sunset Canyon ». Nous avons également eu droit à un rappel avec « Green Glass » d’Andy Shauf, une chanson que je n’aurais jamais pensé entendre en live. Oui, Foxwarren mérite tous les éloges, même en dehors du lien avec Andy Shauf.
Codes d’accès | Un phare pour le son de demain
par Loic Minty
Dans le silence, face au public, l’attention s’est concentrée sur chaque expression, chaque mouvement et chaque silence entre les respirations. Rebecca Gray nous a montré qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un orchestre pour remplir la scène. Chaque seconde de sa performance était riche en intention et en courage, surpassant n’importe quel instrument par son expression émouvante. C’était humoristique, vertueux et, surtout, brillamment composé. Et ce avec un répertoire qui révélait le thème sous-jacent d’un dialogue étrange et qui mettait en lumière son grand talent d’actrice.
La musique était pour le moins contemporaine ou selon son propre terme, « déjantée ». À mesure que sa conscience passait d’un personnage à l’autre, sa voix faisait de même. Trilles aigus, sons percussifs, rires et autres sons tout simplement indescriptibles. Dans un hôpital psychiatrique, ces sons ne seraient peut-être passés inaperçus, mais ici, à la Sala Rossa, tout le monde est resté bouche bée.
Sa collaboration avec la dramaturge Sarah Pittman, intitulée Deer Opera, a véritablement volé la vedette. Même s’il s’agissait d’une collaboration peu conventionnelle, l’humour était très accessible et l’ajout d’une simple lumière vive pour séparer les intrigues parallèles a permis de tout harmoniser. L’histoire s’est déroulée de manière fluide, culminant dans un moment de prise de conscience satisfaisant qui nous a laissés bouche bée, comme des cerfs pris dans les phares d’une voiture. Avec son jeu d’acteurs, son scénario et sa scénographie minimaliste si raffinés, la pièce ne donne pas l’impression d’être une première ; elle a la maturité d’une œuvre qui a déjà fait le tour du monde.
La soirée s’est terminée par une magnifique pièce instrumentale, imaginée et écrite par de jeunes compositeurs locaux. Avec ses ruptures brusques, ses passages rapides et ses solos, cette oeuvre exigeait manifestement un haut niveau de technique, et les interprètes, pour la plupart de formation classique, ont rendu ces moments cruciaux avec une précision chirurgicale. Entre les cordes grinçantes jouées sur des accords doux de piano électrique et les sons diaphoniques du saxophone et de la flûte, ce fut un superbe jeu entre tension et soulagement. Le caractère éthéré de la composition donnait l’impression d’être plongé dans un film du Studio Ghibli, et la soirée s’est terminée en nous laissant émerveillés.
Codes d’accès a ainsi lancé sa saison avec un succès retentissant, musical dans tous les sens du terme. Tout le spectre de l’expérience musicale a été couvert. Expression brute et sauvage, proche de l’art performatif. Immersion attentive d’un travail électroacoustique. Magie naturelle d’une pièce contemporaine finement composée et interprétée par des musiciens talentueux. Cette approche consistant à soutenir les artistes émergents donne toujours des résultats surprenants et captivants, offrant un aperçu de la musique à venir.
La tournée Infinite Anxiety des Viagra Boys au MTelus a donné lieu à un rêve fiévreux et dépravé. Le chanteur Sebastian Murphy s’est glissé sur scène, torse nu et couvert de tatouages traditionnels, comme s’il avait été mariné dans du whisky bon marché et des choix de vie douteux.
Ses cheveux gras pendaient sur le dessus de sa tête, formant une triste frange courte au-dessus d’un visage qui a vu le fond de nombreuses bouteilles, ainsi que des lunettes de soleil noires cachant ses yeux. Le reste du groupe, Linus Hillborg (guitare), Elias Jungqvist (claviers), Henrik « Benke » Höckert (basse), Tor Sjödén (batterie) et Oskar Carls (saxophone), s’est lancé dans l’intro indie rock lourde et purulente de « Man Made of Meat », et Murphy a souri de manière menaçante avant de grogner : « Très bien, OK. … »
BODEGA
Le public était prêt pour les Viagra Boys, bien préparé par le groupe d’ouverture, les New-Yorkais post/art punk BODEGA, qui ont commencé la soirée dans une ambiance absurde. La musique de Bodega est satirique, une attaque furieuse contre l’establishment avec des hymnes punk cinglants. Et c’est sacrément amusant. La chanteuse/percussionniste/échantillonneuse Nikki Belfiglio est au premier plan, frappant son charleston et chantant avec le chanteur/guitariste Ben Hozie sur le consumérisme et l’étrangeté de la culture en ligne.
BODEGA
« Nous sommes Bodega, pas le groupe AI, Nodega, alors si vous voyez ces types, dites-leur d’aller se faire foutre », crie Belfiglio avant d’entamer Thrown. BODEGA déborde d’énergie et a quelque chose à dire dans chaque chanson, mais si on résume vraiment, leurs morceaux, à part peut-être le dernier Tarkovski, sont du punk pur et dur qui vous fait bouger. Ils étaient le groupe idéal pour ouvrir le concert des Viagra Boys.
BODEGA
Le morceau Ain’t No Thief des Viagra Boys a frappé comme un revers de ton dealer, avec une basse grinçante et un saxophone qui semblait inhaler des vapeurs de peinture. La voix de Murphy, mi-chanteur de bar, mi-lézard, rampait sur la foule comme une gueule de bois dont on ne peut se débarrasser. Il bougeait comme une marionnette cassée, avec des spasmes saccadés et des mouvements de hanches, déchaînant son fabuleux ventre. Tout le monde dans la fosse était trempé de bière et de mauvaises décisions. L’air était épais de fumée de cigarette (probablement celle de Murphy, qu’il utilisait comme une baguette de chef d’orchestre) et de désespoir. Les corps se pressaient les uns contre les autres dans l’obscurité collante, bougeant au rythme illégal.
Viagra Boys
« Cette chanson parle de rester chez soi, de ne rien faire et d’être tout simplement un vrai connard », explique Murphy avant d’entamer Waterboy, extrait du dernier album viagr aboys. Les plaisanteries de Murphy sur scène relevaient purement et simplement de la philosophie de rue : il divaguait sur les relations ratées, les mauvaises habitudes et les raisons pour lesquelles les soins de santé ne peuvent pas guérir ce qui ne va vraiment pas chez vous, à savoir la « pyramide de la santé ». Il y a eu un moment d’activisme sincère lorsque Murphy a déclaré que notre société régressait vers une période de fascisme pur.
« On vit comme en 1933, mec, on doit rester soudés, et je vais dire : Free Palestine ! » Les Viagra Boys ont ensuite entamé Troglodyte, une chanson sur les guerriers du clavier qui restent chez eux à troller et sur les théoriciens du complot d’extrême droite.
Medicine For Horses était absolument magnifique, démontrant que Murphy a vraiment le talent pour chanter avec une voix grave et sombre qui peut vous arrêter net dans votre élan. Bien sûr, l’absurdité a continué lorsque Murphy s’est effondré sur scène et s’est mis à divaguer sur des crevettes apprenant à faire du sport (il s’agit bien sûr de Shrimpech). « Je suis désolé d’être si ému, mais cette dernière chanson m’a vraiment attristé, tout comme la suivante. »
Ils ont entamé Sports, et le saxophone de Höckert est devenu complètement sauvage, hurlant comme un animal blessé dans une affaire louche qui a mal tourné. Le son était si sale qu’on pouvait pratiquement le sentir laisser des traces sur son âme. Murphy se tordait contre le micro, la sueur coulant sur son visage en ruisseaux de pure saleté. Le rappel consistait en un autre single des Viagra Boys, The Bog Body, suivi de ADD et peut-être de la chanson la plus lente des Viagra Boys, Worms.
« En fin de compte, mec, on finit tous en pâture pour les vers », conclut Murphy, clôturant la soirée par une déclaration honnête, même si elle fait transpirer.
Un quatuor d’un côté, un trio de l’autre. Côté jardin, quatre saxophones québécois (Quasar), côté cour un accordéon, des percussions et un txistu basques espagnols (Trio Zukan). Pardon? Un quoi? Un txistu, une flûte traditionnelle basque, jouée verticalement telle une flûte-à-bec. Bref, tout ce monde se réunissait jeudi soir, 18 septembre 2025, à l’Espace Orange du Wilder à Montréal, dans le Quartier des spectacles. Chambre d’écoute, le titre du concert mais aussi de la première pièce dans l’ordre du programme, a offert cinq compos de quatre compositeurs-trices dont trois unifiant les deux ensembles. Si la pièce-titre, de Chantale Laplante, était intéressante, ce sont les deux œuvres de la Québécoise Émilie Girard-Charest qui ont le plus marqué votre humble chroniqueur.
Bien campée dans une facture sonore contemporaine éduquée, la musique de Girard-Charest possède une qualité que trop peu de ses équivalents revendiquent : une attention à la construction narrative stimulante et captivante. Atonale, expérimentale, éclatée, la plume de la jeune artiste est néanmoins attachée, du moins c’est ce que j’y ai perçu, à la construction et l’expression d’une histoire. Laquelle? Ça c’est up to you, mais ce qui est certain, c’est que les mélomanes sont amenés quelque part, et ce grâce à une architecture générale facilement compréhensible, autant pour les oreilles averties que les simples curieuses/audacieuses, sans expertise.
Dans les deux partitions proposées par la compositrice, Artefaktuak et Quantum Statistical Zero-Knowledge, c’est la première qui m’a fait le meilleur effet. Écrite spécifiquement pour le trio Zukan, Artefaktuak est formée de deux sections aux contrastes texturaux simples et efficaces, suivies d’une courte et pimpante conclusion. La première des sections est construite avec des sonorités pointillistes qui sont accentuées par les gestes des artistes sur scène. Le geste physique menant au son est ici aussi important que le son lui-même. La deuxième partie fait appel à des sons frottés, plus soutenus dans le temps, comme un archet sur le vibraphone par exemple. Chacune des sections est déployée dans un crescendo dynamique et énergétique menant à sa fin.
Quantum Statistical Zero-Knowledge est écrite pour le quatuor et le trio unifiés, dans une facture tripartite Intense-calme-intense où les deux mouvements extérieurs sont particulièrement denses, voire saturés jusqu’au bruitisme, alors que le mouvement central apporte une dose souhaitable d’apaisement. La mécanique quantique, cette branche scientifique qui rend compte des mécanismes existant dans l’infiniment petit, révèle des réalités étonnantes, comme l’intrication ou la simultanéité d’états contraires. Si Quantum Statistical Zero-Knowledge n’offre pas une incarnation particulièrement déstabilisante des possibilités musicales, elle est néanmoins une pièce qui sait maintenir l’intérêt des auditeurs, même plus profanes. En soi, c’est déjà une réussite, surtout dans le domaine des musiques très complexes.
Le Concerto grosso de Miguel Matamoro est foisonnant de couleurs à l’image des compositions du même type de l’ère baroque, alors que Jalkin de Ramon Lazkano, des points et des traits sonores assez prévisibles, m’est apparue comme l’œuvre la plus conformiste du lot.
Opus 17 : Le sermon du serpent
par Loic Minty
Entre spa nordique et conception sonore de vaisseau spatial des années 1970, la Casa, avec ses échos, est devenue un navire pris dans une distorsion spatio-temporelle à la vitesse des jours qui raccourcissent. Des mouvements lents, presque imperceptibles, ont transformé deux heures en un clin d’œil, nous entraînant dans les ambiances profondes de Ben Grossman et Micheal Mucci, connus ensemble sous le nom de Snake Church.
À mi-chemin de ce voyage, ils sont passés à une nouvelle tonalité par incréments d’un quart de ton. Les sirènes se sont dissoutes en nuages éthérés, dispersés comme des taches de soleil. Le navire a accosté dans un autre monde verdoyant, et les moteurs graves se sont tus, laissant tout en suspension. Alors que la longue fin permettait à la poussière de retomber, le silence est revenu, non plus timide ou inquiétant, mais accueillant. Des applaudissements mêlés à des sifflements de serpents et des rires ont retenti lorsque les lumières se sont rallumées et que les habitués du Mardi Spaghetti se sont rassemblés pour discuter. Pour le premier concert de cette nouvelle série Opus 17, la fréquentation a été forte et l’anticipation est grande quant à ce que les organisateurs présenteront ensuite.
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