classique

OSM | La Neuvième de Mahler: adieu à un monde futile et effréné

par Judith Hamel

Mercredi soir, Rafael Payare a dirigé l’Orchestre symphonique de Montréal dans la continuation du cycle Mahler, cette fois-ci avec l’ultime symphonie achevée du compositeur, la Neuvième. Une œuvre très exigeante qui témoigne de la conscience d’un homme qui sait sa fin proche et qui fait ses adieux au monde.

Au moment de la composition de l’œuvre, Mahler se sait diagnostiqué d’une valvulopathie cardiaque et est hanté par la mort récente de sa fille. Craignant le mauvais sort associé aux neuvièmes symphonies (Beethoven, Schubert), Mahler avait évité de numéroter sa précédente œuvre symphonique, mais en vain : cette Neuvième sera bien la dernière symphonie qu’il achèvera.

Payare nous propose une lecture assez éloignée des interprétations classiques empreintes d’une grande tension dramatique que l’on associe à Mahler et ce, dès le premier mouvement.

Dans ce premier adieu à la vie, d’une trentaine de minutes, on peine à trouver une ligne directrice claire à laquelle s’accrocher. La direction de Payare évoque moins la gravité de cette fin imminente que le vertige de notre existence dans notre époque moderne où tout avance à grande vitesse et où tout est éphémère. En fait, sa proposition a quelque chose de profondément actuel. Celle d’un monde effréné, saturé, où la futilité s’installe.

Le deuxième mouvement, un Ländler, s’ouvre sur une section de bassons soudés et une section de cordes rugueuses. Ici, Payare choisit la rusticité et assume pleinement le caractère boisé, terrien. L’enivrante circularité du rythme, les roucoulements chaleureux des cors français et l’allure vacillante de la valse créent une atmosphère campagnarde, à la fois joyeuse et mélancolique. C’est un adieu aux plaisirs simples de la vie.

Le Rondo-Burleske est sarcastique à souhait. C’est un tourbillon sonore, une fête qui tourne à la frénésie. Chaque section de l’orchestre brille par sa densité et son énergie, contribuant à cette débauche orchestrale brillante et chaotique. Une célébration gargantuesque, portée par une fin volontairement pompeuse, assumée ironique.

L’Adagio final présente l’acceptation de quitter ce monde. La subtilité de Payare sert bien ce mouvement. Il y déploie une gestuelle plus sobre et intériorisée, adaptée à la délicatesse de ce dernier mouvement. Peu à peu, il laisse les sons respirer, jusqu’à ce que la peur de mourir s’efface. Dans ce long adieu qui clôt cette grande symphonie, le silence devient la dernière et la plus parlante des notes. 
Quelques secondes de silence à la fin de la symphonie ont été respectées. Ce silence a rempli l’espace, s’est imposé bruyamment. S’en est suivi une ovation bien sentie.

Crédit photo: Gabriel Fournier

Afrique / électronique

Singeli : le son du futur de la Tanzanie est là

par Loic Minty

Sisso & Maiko ont offert à la S.A.T. un spectacle inédit dans l’univers de la musique électronique. Initiateurs du nouveau son Singeli, les producteurs tanzaniens ont non seulement inventé un genre entièrement nouveau, mais aussi une nouvelle façon d’appréhender la musique électronique, du moins ici en Amérique du Nord. Son originalité est comparable à celle du Baile Funk, mais Singeli est encore plus éloigné culturellement, créant son propre univers sonore insulaire. Soutenus par le label de musique expérimentale ougandais Nyege Nyege, Sisso & Maiko incarnent cette nouvelle vague musicale qui rompt avec les stéréotypes musicaux africains. Leur son est une incarnation technologique de la danse elle-même, où le corps est l’instrument final d’une chaîne de création numérique.

À la première écoute, les rythmes peuvent paraître écrasants et répétitifs, mais c’est là tout l’intérêt, et avec le temps, cette impression s’estompe pour laisser place à une joie extatique. À travers la danse, le corps se fond dans l’étrange géométrie des rythmes inspirés du Mchiriku, les oreilles apprivoisent les sirènes percussives des claviers Casio vintage, comme une sorte d’embellissement caricatural. Le son de Singeli est riche, mais aussi peu sérieux. Après deux chansons, nous étions conquis, non seulement par la singularité du son, mais aussi par le sens du spectacle qui a progressivement transformé la foule initialement éblouie en fans.

Que ce soit les yeux bandés, jouant du clavier avec les pieds ou enlevant leur torse pour danser une Chura dans la foule, Sisso et Maiko ne se privaient pas une seconde de s’amuser. C’était contagieux. Ils auraient pu jouer toute la nuit sans que nous ayons vu le temps passer. Et à force de danser, de sauter et de courir, notre fatigue était transcendée. Mes recherches m’ont rappelé l’origine du son Singeli, qui se trouvait dans les soirées Kigodoro, Kigodoro signifiant « petit matelas de mousse », car les danseurs s’effondraient après des nuits blanches. Si le spectacle n’avait pas été interrompu à 1 heure du matin, on imagine aisément à quel point même un morceau de carton aurait semblé confortable à 7 heures.

cloud rap / hyperpop

2hollis apporte la rage de la génération Z à MTELUS

par Jake Friesen

Je me fraye un chemin à travers la foule dense et en sueur de jeunes ivres. Certains me laissent passer sans trop de problèmes, d’autres m’obligent à m’arrêter pour leur expliquer que je suis journaliste et que j’essaie simplement d’atteindre la fosse photo. Ils m’autorisent à contrecœur à poursuivre ma marche répugnante vers l’avant de la salle. Je me sens complètement vieux dans cette mer de jeunesse (pour information, j’ai 27 ans). Lorsque j’arrive au pied de la scène, je me retourne et vois le MTelus bondé de gens qui brandissent leurs téléphones en prévision de l’entrée en scène de 2hollis. J’imagine à quel point cela doit être horrible d’avoir autant de regards et d’objectifs d’iPhone braqués sur moi. Sur fond d’un tigre blanc géant en trois dimensions, 2hollis fait son apparition sur scène. La simplicité de sa tenue, qui contraste avec sa grande taille et ses cheveux incroyablement blonds, le fait ressembler à la fois à un ange et à un extraterrestre. Le trait d’eyeliner noir sous ses yeux trahit son aura imposante et révèle qu’il s’agit d’un garçon humain.

Une juxtaposition s’opère rapidement entre un public qui enregistre chaque instant du spectacle et qui se déchaîne simultanément. Cela semble tout à fait logique, étant donné l’origine profondément numérique de 2hollis, qui a explosé sur TikTok tout en réussissant à rester étonnamment anonyme. Sa musique rend hommage à l’héritage de l’hyper pop caucauphène et du cloud rap mélancolique qui l’ont précédé, tout en continuant à affiner cette fusion pour en faire une méditation dangereusement dansante sur les grandes émotions.

La foule devient tellement agitée que 2hollis interrompt son set au moins cinq fois pour demander au public de reculer. Une telle intensité n’est pas rare dans le genre rage, mais le souci de la sécurité du public est rafraîchissant.

Dans l’ensemble, la performance musicale elle-même est assez classique pour un artiste proche du cloud rap, un artiste solo armé uniquement d’autotune et d’une bande-son. Cependant, c’est l’incarnation de 2hollis qui m’a marqué. Le regarder sur scène, c’était comme apercevoir quelqu’un qui danse seul dans sa chambre. Intimiste, fugace et imprudent. L’authenticité de ses mouvements semble pertinente pour son public, principalement composé de membres de la génération Z, qui ont grandi à l’ère du tout-en-ligne, où s’exprimer avec un tel abandon risque de paraître ridicule.

Parmi les moments marquants du concert, on retiendra notamment son interprétation de « cliché », qui m’a fait verser une larme en voyant un couple danser sur cette chanson à côté de moi. L’intensité de « poster boy » m’a donné l’impression d’être un morceau de roche transformé en diamant sous l’effet de la chaleur ambiante, de la pression des corps autour de moi et des lumières clignotantes. Après des mouvements incessants et une ambiance survoltée, 2hollis nous surprend tous avec son seul morceau acoustique, « eldest child ». À ce moment-là, 2hollis est tout autre chose ; il est plus qu’un mystérieux intermédiaire pour certaines des chansons les plus dansantes de notre génération. Sans autotune, c’est un musicien talentueux avec une voix, une voix humaine unique. Tout au long du concert, je suis sans cesse rappelé à l’humanité qui règne dans la salle et sur scène. Je m’en voudrais de ne pas mentionner son rappel, au cours duquel il a joué et rejoué trois fois son tube « jeans ». Peu importe ce que les gens en disent, c’était génial.

Je suis sorti du concert avec un sentiment d’optimisme envers la moitié la plus jeune de ma génération, convaincu qu’il existe encore un profond désir de bouger et de ressentir. Que nous voulons toujours bouger intensément et ressentir profondément ensemble. Longue vie à la rage.

Photos par Jake Friesen

Afrique / arabe / électronique

FLUX X EAF | Un conte de fées électrique avec Nadah El Shazly

par Félicité Couëlle-Brunet

La soirée a la douceur d’un rêve ancien. Dans la pénombre de l’Espace SAT, une langueur flotte, une mélancolie presque tangible. On chuchote, on attend, comme si quelque chose de rare allait se produire. Les soirées de EAF ont cette qualité-là : elles rassemblent les curieux, les mélomanes, les rêveurs, autour d’une même promesse, celle d’écouter autrement.

Sur scène, une harpe repose seule, posée dans la lumière tamisée. Sa présence intrigue : quel dialogue peut naître entre cet instrument ancestral et l’électronique expérimentale? C’est alors que Nadah El Shazly entre en scène. Figure incontournable de la scène alternative du Caire, elle est connue pour mêler la tradition vocale arabe à des textures électroniques audacieuses. Son album Ahwar (2017), acclamé par la critique, avait déjà révélé cette capacité rare à faire cohabiter la lamentation et la transe, la mémoire et la rupture. Ce soir, elle nous plonge dans une nouvelle dimension plus intime, plus viscérale : celle de son nouvel album الشاذلي, Laini Tani (2025).

Elle arrive accompagnée d’une harpiste. Deux présences en miroir : l’une droite, immobile; l’autre mouvante, habitée. Avant même qu’un son ne s’élève, on sent que la soirée s’annonce comme un rituel. La voix de Nadah fend l’air de manière profonde, vibrante, chargée d’histoire. Elle porte en elle la nostalgie de la chanson arabe, tout en s’en échappant, pour y injecter l’étrangeté du présent.

Les synthétiseurs et la basse s’entrelacent à la harpe dans un dialogue sensuel. La lumière les unit, les fait éclore comme deux fleurs d’un même jardin sonore. Nadah ondule, se déplace, respire la musique. Mais derrière ses lamentations, on devine un sourire discret, une espièglerie assumée. Par instants, elle joue avec la tension dramatique qu’elle installe, presque moqueuse. Elle sait exactement ce qu’elle fait : sa voix devient à la fois tragédie et comédie, gravité et plaisanterie. On apprendra plus tard que certaines paroles étaient effrontées, pleines d’humour et d’ironie, un contraste délicieux avec la solennité du ton.

Un moment suspendu survient lorsqu’elle annonce une partie improvisée. Elle s’avance vers son contrôleur, et soudain, le son se déforme. Le noise surgit, brut, incandescent. Nadah baisse la tête, perdue dans la transe. Les pulsations électroniques s’entrechoquent avec des motifs traditionnels égyptiens, comme si le passé et le futur se rencontraient dans un même souffle.

Ce passage résume toute la force de sa performance : la tension entre la maîtrise et l’abandon, entre le mythe et la machine. Quand tout s’achève, un silence ému envahit la salle. On applaudit fort, mais doucement aussi, comme pour ne pas rompre le charme.

Je me suis laissée porter par la voix de Nadah El Shazly, sans en comprendre les mots. Peut-être que c’est mieux ainsi : la musique parlait dans une autre langue, celle des corps, des échos et du souffle.. Grâce à Nadah El Shazly, on a tous eu l’impression de vivre, l’espace d’une heure, un moment lucide, sensuel et plein d’esprit.

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Experimental

Akousma | Un concert augmenté par conduction osseuse

par Judith Hamel

En ce 9 octobre, salle comble sous le dôme de la Société des Arts Technologiques pour le Concert Augmenté présenté par Akousma. Il s’agit d’un événement pionnier, qui utilise pour la première fois de manière structurée des écouteurs à conduction osseuse dans un contexte de concert électroacoustique. Quatre œuvres de musique mixte spécialement commandées pour l’occasion ont été présentées.

Après une brève présentation de Andrea Gozzi, directeur du projet de recherche-création, plusieurs remerciements des collaborateur·trices et un calibrage de nos écouteurs à conduction osseuse, nous sommes prêts pour l’immersion. 

Nicola Giannini, La dialectique de la proximité

Posté derrière ses synthétiseurs, Nicola Giannini sculpte un dialogue entre la vastitude et l’intimité. Les premières minutes s’étirent en divers motifs itératifs spatialisés autour de nous et au travers de nos écouteurs. Une voix finit par s’élever à travers nos cochlées : « Mais j’adore le son de ce feutre qui va vers toi, vers moi, vers nous. » Giannini s’attarde à écrire avec ce dit feutre et nous entendons ces gestes dans nos écouteurs. Une traversée d’un univers sonore  organique créé par synthèse, une dialectique de la proximité…

Duo Catalão-Thibault, INTIMITÉ INFINITÉ

Munis de trompes, Dominic Thibault et João Catalão traversent lentement l’espace, passant de l’arrière du dôme vers l’avant. À chaque appel sonore, ils marquent quelques pas. Arrivés à leur installation, autour de la grosse caisse, les trompes servent à produire des sifflements venteux, désormais transmis directement dans nos écouteurs, créant immersion et intimité. Puis, les deux artistes manipulent divers objets en interaction avec la caisse. Ils explorent granulations, frottements, complexité de masse sonore et qualités de timbres.  L’exploration de la circularité sonore se révèle particulièrement intéressante, notamment à travers la gestualisation d’une chaîne métallique sur la grosse caisse.

La fin renoue avec le début par un lent déplacement des artistes hors du dispositif. Cela est ponctué par des tintements de crotales alternés qui s’éteignent progressivement jusqu’à la disparition complète du son.

Ana Dall’Ara-Majek, Polyhedral Rhythms

Avec son mystérieux PhotoTable (instrument inventé), Dall’Ara-Majek dispose plusieurs fioles sur une table de verre équipée d’un dispositif électromagnétique sensible à la lumière. Chaque fiole, selon sa position, génère une réponse sonore distincte, modulant la densité des sons et son déploiement rythmique. Le matériel sonore provient de synthèse modulaire et d’enregistrements de terrain, créant des paysages imaginaires. Autour de nous, se déploient des sonorités d’écoulement et de flux liquides. En déplaçant méthodiquement, avec des gestes francs et calculés, les fioles sur la surface, l’artiste fait émerger des textures sonores tantôt serrées ou éparses, graves ou aiguës, denses ou légères, parfois tonales, parfois plus complexes.

Un instrument qui nous plonge dans les transformations de la matière.

Kevin Gironnay, Espèces d’espaces

Pour clore l’événement, Gironnay présente une œuvre avec la soprano Amy Grainger, qui récite et chante des extraits de poèmes transmis par les écouteurs à conduction osseuse. Pour un moment, des respirations se multiplient à travers le dôme, se spatialisent et se transposent, des inspirations glissantes. Les poèmes parlent de l’espace, de nos âmes, du vivant. De Georges Perec, Grainger nous cite : « Le problème n’est pas tellement de savoir comment on en est arrivé là, mais simplement de reconnaître qu’on en est arrivé là, qu’on en est là : il n’y a pas un espace, un bel espace, un bel espace alentour, un bel espace tout autour de nous, il y a plein de petits bouts d’espaces. »

​​Cela conclut bien la soirée. Une soirée d’exploration de l’espace, de notre présence et du potentiel sensible des nouvelles technologies.

classique occidental / période classique

Faust, Labadie et l’OSM | Hommage aux classiques viennois

par Alexandre Villemaire

L’Orchestre symphonique de Montréal accueillait deux fortes personnalités musicales pour son concert du 8 octobre. Bernard Labadie, éminent spécialiste du répertoire baroque et classique, ainsi que la violoniste allemande Isabelle Faust étaient réunis sur scène pour présenter un programme mettant de l’avant l’esprit classique viennois. Et quoi de mieux pour exprimer cet esprit viennois que deux des compositeurs emblématiques de cette période, que ce soit par leur énergie et leur empreinte stylistique, que Joseph Haydn et Ludwig van Beethoven.

Le premier se classe aisément parmi les plus importants et influents compositeurs du XVIIIᵉ siècle, notamment à cause de sa longue vie – il est mort à 77 ans – et par sa personnalité joviale. Tout dans la musique de Haydn est extrêmement imagé et vivant, même dans les passages les plus dramatiques. Plusieurs surprises attendent l’auditeur au tournant d’une phrase musicale. Le deuxième a également marqué durablement le monde de la musique par sa fougue et en étant la porte d’entrée du romantisme dans l’histoire de la musique.

En ouverture, les musiciens de l’OSM ont présenté la Symphonie nº 103, sous-titrée Roulement de timbales ainsi nommée à cause de la présence et de l’entrée très caractéristique que le compositeur donne à ceux-ci. Après un roulement tonitruant, le premier mouvement s’ouvre avec un Adagio qui cite l’hymne grégorien du Dies Irae. Ce matériel thématique est repris fidèlement par le compositeur qui le modifie légèrement en y insérant des accords dissonants et des lignes mélodiques sirupeuses aux cordes. Le deuxième mouvement, oscillant entre cérémoniel et marche au caractère ironique, exemplifie bien le côté humoristique d’Haydn. Le troisième mouvement met de l’avant des échanges sublimes entre les cordes et les bois dans un affect de fanfare légère. Le Finale de la symphonie expose une variété de couleurs dans différents matériaux qui évoluent vers une fin en apothéose.

C’est notamment dans ce mouvement que l’on peut apprécier les caractéristiques du langage de Haydn, tels les brusques changements de dynamiques qui traversent le mouvement. Des dynamiques et des affects que Labadie maîtrise avec aisance et clarté et où il donne l’espace à l’orchestre pour s’exprimer.

Même si le nom de Beethoven est fortement associé à la période romantique, c’est dans le style du classicisme viennois que la musique de l’impétueux musicien de Bonn s’exprime. Connu pour son fort tempérament et sa fougue émotionnelle qu’il transposait en musique, Beethoven adopte ici dans son unique concerto pour violon un discours plus optimiste au caractère léger, mais conservant une intensité de ligne. Dotée d’une « clarté, d’une profondeur audacieuse et d’une brillante technique » (San Francisco Classical Voice), Isabelle Faust épouse les contours du son de l’orchestre et offre des envolées dramatiques maitrisées et sonores. À la première écoute du premier mouvement, nous avons été saisis par ces qualités de la musicienne, mais également par l’approche très technique de son interprétation où l’expressivité des lignes, quoique parfaitement exécutée et fière, paraissait froide. C’est dans les deuxièmes et troisièmes mouvements – tous deux enchainés – que l’expression et la qualité du jeu de Faust nous ont happés. Le lyrisme et la douceur du Larghetto évoquaient un caractère noble et majestueux alors que le Rondo final, avec ses multiples idées thématiques et son jeu de textures orchestrales, est venu mettre un point final lumineux à cette soirée.

Outre la qualité de l’interprétation, l’autre spectacle engageant qui se déroulait devant nos yeux était la communication, la complicité et le plaisir qui émanaient de l’interaction entre Faust et Labadie pendant cette prestation. Toujours en contact, répondant aux intentions, aux directions et aux inflexions de phrases par communiqué, le duo a donné un relief vivant à ces œuvres. Ils ont ainsi créé un espace d’expression où intimité et plaisirs d’écoute étaient réunis.

crédits photo : Gabriel Fournier

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classique moderne

Quatuor Molinari: reconstruction et renouvellement dans la continuité

par Alain Brunet

Dédié à feu le sociologue Guy Rocher, quelques jours à peine après les funérailles nationales auxquelles le Quatuor Molinari a participé, ce premier concert de la saison de l’ensemble fut donné dans un contexte de reconstruction et de renouvellement dans la continuité.

Quatuor III (1994), pour quatuor à cordes (Op. 30) de feu le compositeur bulgare (naturalisé français) André Boucourechliev (1925-1997). La pièce comporte 6 sections différentes sans transition marquée par une pause, différents modes de jeu sont mis de l’avant, le compositeur avait misé sur une forme ouverte où quatre voix superposées aléatoirement complétaient la charpente. Ça démarre avec de longues et calmes lignes mélodiques à l’archet, les choses se corsent ensuite, différents motifs se succèdent et se superposent, une explosion atonale se produit, le calme revient, les sons deviennent ténus, cristallins, et des coups d’archets reprennent, et ainsi de suite. Voilà une œuvre solide pour son époque mais qui se confond dans l’esthétique de cette même époque, sans vraiment s’en démarquer.

Le quatuor no.4  à cordes de Dmitri Chostakovitch a été composé en 1949 et créé en 1953, ce qui coïncide avec la mort de Staline, ce qui n’était certes pas une mauvaise nouvelle pour le compositeur qui dut vivre dangereusement sa propre modernité tout au long du règne du leader autoritaire. 

Ce quatuor fut composé alors que le régime l’avait congédié de son poste d’enseignant et interdit la diffusion de ses œuvres modernes. Réparti en 4 mouvements, le quatuor no.4 avait-il été écrit sous la crainte d’être trop audacieux? Peut-être… car il semble que les composantes modernes du quatuor soient relativement ténues, et les parties incluant des référents populaires ou folkloriques (si chers au régime stalinien) l’emportent souvent sur les matériaux modernes de l’œuvre. Bref, ce quatuor « ambivalent » demeure excellent même s’il n’est pas mon préféré des 15 quatuors  à cordes de Chostakovitch, néanmoins fort bien exécuté par le Molinari.

Dans le contexte de ce concert, on trouvera plus de vigueur et  plus d’aventure dans cette œuvre de jeunesse qu’est le Quatuor no 1 de Béla Bartók, inspirée d’un amour impossible avec la violoniste Stefi Geyer de qui la pièce fut inspirée. Construit en 3 mouvements alors que le compositeur n’avait que 27 ans, ce quatuor visionnaire porte la fougue et les fondements de sa propre modernité,  incarne sa transition des époques antérieures vers la sienne. L’exécution du Molinari m’a semblé la meilleure de cette soirée, la cohésion et l’éloquence du jeu individuel ou collectif laissaient présager une excellente saison de cette formation renouvelée.

L’altiste et chambriste Cynthia Blanchon était effectivement accueillie mardi au sein du Quatuor Molinari. L’introduction de la musicienne était d’ailleurs assortie de l’annonce de la reprise de l’intégrale des 15 quatuors à cordes de Chostakovitch qui, rappelons-le, avait été annulée à la dernière minute au printemps dernier, vu la défection de Frédéric Lambert pour cause de maladie. D’une œuvre à l’autre, on a vu l’altiste prendre ses aises avec le quatuor, dans tous les aspects de son jeu. Asseoir sa personnalité d’interprète au sein d’un tel ensemble ne se fait pas en claquant des doigts, c’est le cas de le dire.

expérimental

FLUX | Un Mardi Spaghetti plutôt gras

par John Buck

Mardi Spaghetti @ Flux Festival, 7 octobre 2025 Le Festival Flux s’est associé à Mardi Spaghetti le 7 octobre pour une soirée consacrée aux sons expérimentaux d’origine internationale.

Eduardo Cossio (Perth) fut le premier à rompre le silence, sa main gauche suspendue au-dessus d’une pédale tandis que sa main droite posait un Ebow (archet numérique) sur une corde d’un autoharp. Un trio d’Ebows aux yeux bleus se joignit à lui pour créer un ensemble de fréquences étroitement enroulées.

Il y avait quelque chose de désolé dans ce bourdonnement métallique. Des notes aiguës provenant d’un kalimba chargé de réverbération bouillonnaient sous les aigus les plus hauts et les graves les plus bas de l’harmonica de Cossio. J’avais des visions d’un pont suspendu abandonné grinçant entre des rives envahies par la végétation.

L’un des épais câbles d’acier se déroule, chaque minuscule brin étant tendu à l’extrême avant la chute. Jen Yakamovich et Roxanne Nesbitt (Vancouver) ont maintenu le suspense à la batterie, à la basse électrique et à l’aide de deux arbres de cloches semi-cylindriques. De longues notes ont envahi la scène de la Casa del Popolo. Jen a fait rouler toutes sortes de maillets et de balais sur sa batterie, puis a recommencé.

Roxanne maniait un archet en bois de style ancien contre les cordes désaccordées d’une basse électrique posée sur son épaule gauche. Les notes saccadées et denses de la basse s’élevaient avec les fioritures d’une cymbale rivetée, puis retombaient dans des ambiances clairsemées centrées sur des sons de cloche. Une pulsation lente, notre premier tempo clair et sans obscurcissement de la soirée, arriva juste à temps pour l’archet.

Le trio composé de Pablo Jimenez (Bogota/Montréal), Camila Nebbia (Buenos Aires/Berlin) et Antoine Létourneau-Berger (Rimouski) a ramené le temps et la tonalité dans l’abstrait grâce à une série d’improvisations intensément engagées qui ont exploré les extrêmes de leurs instruments respectifs. Antoine était assis derrière les touches d’un ondes Martenot relié à des micros placés sur les différentes quasi-membranes d’une batterie : la peau d’une caisse claire, un gong. Ses sons subtils et chuchotés ont souvent inspiré ses compagnons à atteindre un nouveau niveau de sobriété et de fragilité.

Camila Nebbia pouvait le suivre là, parfois à l’aide d’une boîte de conserve placée dans le pavillon de son saxophone, qui semblait désormais chanter depuis l’autre pièce. Elle retirait la boîte pour révéler une cascade de mélodies libres, pleines de substance rythmique et de surprises. Pablo laissait passer ces riches sonorités, jouant de sa contrebasse acoustique pour s’intégrer à la texture d’une section de violons sur un magnétophone à bande.

Recalibrez vos oreilles et vos attentes musicales un mardi prochain.

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Le Vivier | Joseph Houston : Par tous les temps

par Loic Minty

Par un 7 octobre pluvieux, quoi de mieux que d’aller s’abriter dans le confort d’une chapelle, laissant passer le torrent en écoutant sa douce violence. Parfois lents, parfois tel un tonnerre de chaises qui reprennent leur place à la cloche, le piano de Joseph Houston nous fit découvrir, par merveille, ce que nous ne pouvions pas imaginer auparavant sur un tel instrument.

Avec une précision infinie, Joseph Houston découpa la résonance de l’église en mille miettes. Sous le battement de la pluie, nous parcourûmes un trajet sinueux, d’une musique purement sérielle à l’ouverture vers des accords presque jazz où commencèrent à se dévoiler des mélodies. Tenu par des partitions détaillées et denses, le rythme fit place aux changements de vitesse et aux phrasés soigneusement déréglés. Un style qu’il s’appropria avec confiance.

Ce trajet sinueux, finalement, n’était pas une coincidence, mais reposait sur la superposition de formes dont l’intellect ne pouvait qu’à peine en définir la silhouette. Après presque une heure de croissance exponentielle, la tranquillité de sa montée soudainement prit force. À la pièce de Cassandra Miller Philip the Wanderer, Houston dévoila sa virtuosité sans retenue. Lourd comme le sol et pourtant léger comme une fumée d’encens, sa main gauche spasmatique créait un bourdon grave, tandis que la droite développait une mélodie flottante à l’air romantique. Le tout monta en rafales d’accords plaqués, joués comme si on les avait oubliés, qui s’entendaient le long d’un parcours dynamique : perdus, retrouvés, puis perdus encore dans un vacarme. Sans qu’on s’en rende compte, la fin de la pièce dévoila l’air principal, qui résonnait en nous depuis comme une mémoire lointaine.

De retour sur nos chaises oranges, la petite chapelle rouge se faisait entendre de très loin, car même l’orage était venu nous rejoindre. La pièce, remplie d’amateurs de musique contemporaine, se vida alors que les spectateurs se dispersaient en courant. L’orage, lui, restait suspendu, comme s’il voulait prolonger la dernière note.

Électronique

SAT | Ferias accueille Ash Lauryn

par John Buck

Une certaine assurance émanait d’Ash Lauryn alors qu’elle montait aux platines sur la piste de danse du SAT le vendredi 3 octobre.

Elle avait attendu dans les coulisses d’un set b2b éclectique des Montréalaises Lia Plutonic et DJ silktits, régnant sur la piste comme une souveraine sur ses terres. Des accords de piano ont apporté un mix de « Calling Out » de Sophie Loyd pour marquer la première sélection et établir un décret formel : ce soir, place à la détente et au bien-être. Un drop en quatre coups de pied à la barre et la foule était unanime.

Ferias a organisé cette nuit de fête, avec une cabine de DJ ornée d’une forêt de plantes d’intérieur gigantesques et d’ampoules incandescentes suspendues comme des mangues – une véritable forêt tropicale dans l’espace. Les auditeurs étaient visiblement venus pour une fête de week-end. Quelques danseurs expérimentés ont réclamé de l’espace aux abords.

Ash a captivé l’attention tout au long de ses mix entraînants. Les sonorités et les grooves reflétaient parfaitement ce que les auditeurs admirent chez le blog et l’émission de radio Underground and Black : des pistes vocales R&B pleines d’âme, des accords percutants et des instrumentaux enflammés.

Un refrain entraînant de « Freak Like Me » d’Adina Howard incarnait l’ambiance. La piste de danse était bondée. Un solo d’orgue virtuose de « Much More » (Luis Radio et Fabrizio Monaco) se fondait dans un morceau de synthé tout aussi audacieux, auquel je resterai attentif.

La musique dance est toujours plus intense et intense. Prochain rendez-vous canadien à Toronto, heure normale, le 31 octobre. Underground and Black sur NTS.

expérimental / contemporain / Musique de création

FLUX | De quels bois se chauffe 5ilience ?

par Alain Brunet

Flux accueillait le 4 octobre un programme double, concentrons-nous ici sur le set donné par 5ilience, nouveau quintette à anches : Thomas Gauthier-Lang, saxophones, Alex Eastley, basson, Marianne Pellerin, clarinette en si bémol, Gwénaëlle Ratouit, clarinette basse, Léanne Teran-Paul, hautbois.

Letters to a Friend (2017) de Theresa Wong, inspirée par la perte d’une amie, décédée du cancer. La trame compositionnelle se construit sur la transposition en notes des phrases écrites en code morse pour illustrer ces Letters to a Friend, ce qui n’est pavents une  garantie de succès en soi. Saccadée, hachée, arythmique comme le suggère la mécanique du code morse, cette œuvre s’avère un exercice intéressant, de surcroît exigeant sur le plan technique.

La pièce suivante est fort différente : le compositeur Abraham Gomez s’est inspiré d’un tableau de la peintre Remedios Varo, nommée Astro Errante (2021), représentation anthropomorphique d’un astre errant. L’esthétique très moderne du discours musical implique encore des enjeux rythmiques et contrapuntiques de haut niveau pour l’exécution,  les interprètes ne chôment pas on vous l’assure. Il en ressort un élan, une émotion, objectif premier à atteindre en ce qui me concerne.

Des chansons folk tirées d’un recueil auraient inspiré Nico Muhly pour la pièce Look for me. Parmi les compositeurs les mieux connus de sa générations notamment parce qu’il fut associé à plusieurs arrangements destinés à la scène indie des deux dernières décennies (Grizzly Bear, notamment), l’œuvre la plus soft au programme exploitent le contraste entre belles mélodies folks et thèmes sombres, contraste récurrent dans les vieilles chansons folkloriques anglaises. Le résultat n’est pas sans rappeler la patte des arrangements de Nico Muhly, dont les aménagements contemporains cohabitent toujours avec les formes populaires ou ancestrales. Dans ce cas-ci, l’œuvre pour quintette à anches se rapproche davantage d’une forme chanson au service d’un discours instrumental un plus anguleux, plus dissonant, plus contemporain, en rien chaotique.

Via Devinim, Ufuk Biçak a mis au point un système harmonique fondé sur les mutations de la nature en proie aux changements climatique us. La structure circulaire de l’œuvre se fonde sur la répétition (à différents tempos) et sur le décalage de motifs aux échelles mélodiques particulières et aux accords fondés sur ce système harmonique mis de l’avant par le compositeur. Intéressant, pas grand-chose à dire de plus, sauf la rigueur apparente de l’interprétation.

L’ensemble conclura sa prestation par Firing Squad de la compositrice Niloufar Nourbakhsh, inspirée d’une scène du grand roman Cent ans de solitude, lorsqu’un  condamné se remémore son existence devant le peloton d’exécution. La vie défile en sons, cette vrille de souvenirs évoqués s’avérera succincte et singulière. 

Bref, on sort content d’avoir fait connaissance avec 5ilience.

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art sonore / poésie / trame sonore

FLUX | Poétiques de la transmission et poésies de la conscience

par Judith Hamel

C’est dans l’intimité du centre d’art autochtone autogéré, daphne, que Tanner Menard et Martín Rodríguez ont présenté dimanche soir deux performances singulières dans le cadre du Flux Festival.

En attente du début de la performance, on déambule parmi les expositions Prélude au Retour de l’Indien américain par Buffalo Boy et Ne Karahstánion. Ce lieu inspire de lui-même une paix d’esprit, une communion entre les personnes présentes.

Quelques minutes après huit heures, Martín Rodríguez apparaît déambulant dans les galeries, vêtu d’un uniforme beige, de bottes de pluie et d’une casquette noire ornée de dorures. De son sac s’échappent de forts gazouillis. Après plusieurs détours dans l’espace, il s’arrête devant la cuisine et sort deux radios ainsi que deux émetteurs. Il va chercher une échelle sur laquelle il pose l’une des radios et pousse le public à se disposer autour de ce nouvel autel.

À partir d’archives sonores : oiseaux, ouaouarons, cloches, abeilles, camions, voitures, voix humaines, se déploient plusieurs explorations des interférences entre les couples radios-émetteurs. Rodríguez fabrique alors l’interférence en jouant avec la distance entre les émetteurs et les radios. Chacun de ses gestes affecte la diffusion : il s’incline, se redresse, se replie dans l’espace; il déplace les objets, les combine, les oppose; il fabrique l’interférence de ses propres mains, érigeant ses émetteurs en château de cartes fragiles.

Sa performance se conclut par une sieste, enveloppé d’un veston blanc orné de broderies colorées, casquette baissée sur les yeux, abandonné parmi les sons urbains.

Après une courte pause, Tanner Menard prend place. À la croisée de la poésie sonore et visuelle, sa proposition s’ancre dans une recherche d’une vie post-polarity-unity et dans une vision du monde fondée sur l’interdépendance et puisée dans l’amour.

Après quelques respirations partagées et nos yeux fermés, Menard récite ses premiers poèmes. Autour de lui, une mare de bougies et quatre radios diffusant un bruit blanc. Devant chacune, un bol d’eau recueille leurs ondes. Après ce moment de performance poétique, il s’installe à l’ordinateur qui projette sur le mur ces poèmes visuels. Le tout est accompagné de sa voix enregistrée et d’une trame musicale qui épouse les formes des textes dans leurs intentions, leurs intensités.

Ses mots nous racontent la fragilité de l’existence contemporaine et notre isolement commun : « The only “we” that exists is the common experience of multiplicitous isolation. »

En conclusion, il nous tend les bougies qui l’avaient accompagné, les déposant consciemment dans nos mains. Puis, d’un geste rituel, il nous asperge de quelques gouttes d’eau.

En sortant du lieu, la rue paraît différente. Cette écoute partagée invite à repenser notre individualité commune.

Ce moment partagé invite à repenser à ce qui nous relie, à notre manière d’ensemble être seul·e.

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