baroque / classique occidental

Arion au service de Sa Majesté

par Alexandre Villemaire

Pour ouvrir sa 45saison, Arion Orchestre Baroque a repris cette formule des Concerts de la Reine. Sous l’égide de Marie Leszcynska, épouse de Louis XV entre 1725 et 1762, les Concerts de la Reine proposaient à la cour des extraits d’œuvres vocales ou encore des mouvements de symphonies, plus propices au cadre des appartements royaux et des salons privés. Dans le faste des salles de bal des palais royaux, des œuvres étaient ainsi jouées pour le plaisir de la royauté. C’est dans cette idée d’agencement de pièces hétéroclites que Mathieu Lussier a construit le répertoire de ce concert, de la musique instrumentale à la musique vocale.

Dans cette thématique sous-jacente de la féminité, Arion a donc ouvert sa saison avec l’œuvre d’une compositrice – une première pour l’ensemble en 45 ans. Tirés d’un petit opéra pastoral, proprement nommé Le Concert, les airs, symphonies et danses de Mademoiselle Laurant possédaient une légèreté et un lyrisme bien d’époque oscillant entre caractère animé, intérieur et royal. En comparaison, les extraits tirés du Prologue de l’opéra-ballet Les Génies ou Les Caractères de l’Amour d’une certaine Madame Duval présentaient des dynamiques d’une grande variété, notamment l’ « Air des Génies », particulièrement originales dans leur construction multi-thématique.

Outre ces deux compositrices, s’il y avait une reine lors de cette édition, c’était bien la soprano canadienne Emma Fekete. Lauréate en 2024 du concours Laffont du Metropolitan Opera pour le District de Caroline du Sud et du Sylva Gelber Music Foundation Award, boursière de la Fondation Père Lindsay (Développement de carrière) et de la Fondation Jeunesses musicales du Canada, le répertoire du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle ne figurait pas encore à l’ardoise de la jeune artiste lyrique qu’on a pu surtout entendre dans Carmen (Frasquita), Le nozze di Figaro (Barbarina) et L’enfant et les sortilèges (Bergère, Pastourelle).

Le travail qu’elle a effectué pour sculpter sa voix dans l’esthétique vocale de l’époque baroque était tout simplement excellent. Les aigus cristallins sont précis, la ligne vocale se fond dans la masse orchestrale avec un grand contrôle du timbre et l’articulation ainsi que la prononciation sont d’une grande clarté.

Particulièrement enlevante a été l’interprétation de l’aria « Vents furieux, tristes tempêtes », extrait de la comédie-ballet La Princesse de Navarre de Jean-Philippe Rameau. Le roulement constant et haletant de l’orchestre qui illustrait le caractère tempétueux de l’orage était magnifié par la prestation engagée et incarnée d’Emma Fekete. Dans chacun des morceaux qu’elle a interprétés, la soprano a fait montre d’une maitrise de la forme ainsi que d’une forte présence scénique, conférant à chacun des extraits le relief approprié, que ce soit dans l’imagé « Rossignols amoureux » d’Hippolyte et Aricie ou les airs rarement joués de Scylla et Glaucus de Jean-Marie Leclair. Emma Fekete a conquis le public à chacune de ses interventions par son timbre lumineux et l’intelligence de ses interprétations.

Devant un parterre honnête, les troupes de Mathieu Lussier ont donné le coup d’envoi à une saison qui, à l’image des intentions de son directeur artistique, vise à mettre en valeur le répertoire de compositeurs et compositrices peu joués ainsi que la richesse et la variété que le XVIIIe siècle musical a à offrir.

crédit photos : Tam Photography

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expérimental / contemporain / Musique de création

FLUX | Entre les chapelles résonnaient nos pas

par Judith Hamel

De la chapelle de la Cité-des-Hospitalières à Scène Contemporaine, vendredi le 3 octobre a donné lieu à un étonnant parcours musical réparti  en quatre segments. Près de trois heures et demie pour les œuvres de l’artiste navajo Raven Chacon (surtout) et de la compositrice québécoise Katia Makdissi-Warren. Son, espace, collectivité.

Voici le fil des événement:

19h06, début de la première partie

Chapelle de la Cité-des-Hospitalières

Deux pièces de Raven Chacon ouvraient la soirée, premier axe de ce parcours sonore. Horse Notations, interprétée par six musicien·nes, emprunte ses sources énergétiques aux allures du cheval. Il s’y déploie des rythmes incessants. Les instruments individuels se combinent et se fondent entre eux pour créer une nouvelle unité rythmique et timbrale. 

Suit Voiceless Mass, septuor spatialisé qui interroge « la futilité de donner une voix à ceux qui n’en n’ont pas ». Les voix lâches des instrumentistes se meuvent dans l’espace. Les hyperbasses de l’orgue vibrent dans la chapelle, les colonnes prolongent et colorent le son, tandis que les musicien·nes postés à l’étage ajoutent leurs propres résonances. Les sons circulent et surgissent. La chapelle devient maître de l’œuvre. 

vers 19h50, début de la procession – Tiguex VI : Cortège de descente (Cortège 1) 

Du perron de la chapelle jusqu’au hall de la scène contemporaine

Il faut d’abord lutter contre le bourdonnement des conversations insignifiantes : paroles nerveuses, inquiétudes de paraître, rires.

La ville, dans ce contexte, paraît étrangement silencieuse. Le trafic des voitures est réduit à un bourdon, les crissements de pneus deviennent des motifs mélodiques, tandis que les vélos, fugaces, produisent des gestes sonores (passage, résonance, vide). Lorsqu’on marche en masse, notre bruit nous suit, nous ne pouvons y échapper. Il nous emprisonne dans une perception du monde. 

Les musicien·nes (cuivres et anches) nous guident par leur corps vers diverses trajectoires. À quelques reprises, la masse se scinde, séparée par un feu piéton ou une rue. On entend alors, par exemple, une flûte au loin qui se mêle aux sons du paysage urbain. L’œuvre se vit dans une relation entre l’individu et les collectivités qu’il rencontre. 

La Chapelle / Scènes contemporaines, vers 20h50, début de la troisième partie

Le Quatuor Bozzini ainsi que 2 invité·es, Noam Bierstone et Allison Burik présentent trois œuvres de chambre de Raven Chacon qui déploient des techniques étendues multiples. Double Weaving capte l’attention par ces homorythmes percussifs. The Journey of the Horizontal People fait entendre des sifflements aviaires, des jeux de grain d’archet, et joue sur des décalages entre les parties qui, n’ayant pas les mêmes longueurs de mesure, donnent un flux vivant à l’œuvre. 

à 21h43, début de la quatrième partie

Présentée pour la première fois à Montréal, Écliptique de Katia Makdissi-Warren propose une traversée des traditions musicales du nord, du sud, de l’est et de l’ouest. Ces différents horizons sont représentés dans des tableaux avec l’aide d’une diversité d’objets sonores et musicaux, jusqu’à un « lever du soleil » final qui ramène au sud. 

Quelques dispositifs électroniques viennent élargir le spectre des possibilités sonores, notamment une boucle entre un excitateur posé sur une grosse caisse et un micro qui engendre une variété impressionnante de sons en feedback, guidé par les gestes sensibles de Raphaël Guay. 

Son, espace, collectivité… Entre les chapelles auront résonné nos pas.

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acadie / americana / country / pop orchestrale

OSM | Les tubes de Salebarbes à la Maison Symphonique

par Judith Hamel

Pour quatre concerts consécutifs en autant de jours, la Maison symphonique accueillait l’alliance inattendue entre Salebarbes et l’Orchestre symphonique de Montréal, un pari visant à transposer le country/americana festif du groupe acadien dans un cadre symphonique.

Dès l’entrée en salle, le contraste avec l’atmosphère habituelle du lieu s’impose. Le public, manifestement venu de loin, est composé de fans fidèles, prêts à taper des mains et à chanter avec leur groupe préféré. 

L’enthousiasme est immédiat : « Hey Francine, c’est capotant! », « Wow, regarde ça! ». Dès les premières notes du succès Good Lord, une poignée de spectateurs se lève, tandis que les autres gigotent sur leur siège.

Pour l’occasion, la salle a déployé l’ensemble de ses rideaux sur les murs boisés afin d’étouffer le plus possible l’acoustique naturelle du lieu. Salebarbes domine la sonorisation, tandis que l’orchestre reste cantonné à l’arrière-plan. Les cordes apparaissent par moments, mais privées de corps, victimes de compromis acoustiques qui étouffent leur potentiel. Les arrangements d’Antoine Gratton peinent ainsi à s’imposer, la densité intrinsèque des chansons du groupe laissant peu d’espace à une réelle écoute de l’orchestre.

Quelques moments viennent toutefois nuancer ce constat. L’ouverture confiée à l’OSM donne un élan prometteur au concert, et plus tard la chanson macabre Joe Richard se distingue par son style de ballade qui laisse davantage la place à l’orchestre. 

Plus tard, l’orgue Pierre-Béique de la Maison symphonique résonne et impressionne dans C’est la vie, une cérémonie nuptiale pour Pierre et sa Mademoiselle. Enfin, l’inauguration de la nouvelle chanson Ma maison c’est toi marque un moment où l’équilibre entre l’orchestre et Salebarbes paraît plus abouti.

En somme, le concert s’enchaine très bien, visiblement rodé depuis plus de 180 concerts. On ne s’ennuie pas. La polyvalence des musiciens maintient constamment le spectacle en mouvement. Chacun prend successivement le micro, la batterie change de mains, et parfois les interprètes abandonnent leurs micros respectifs  pour chanter en demi-cercle à la manière d’un barbershop. 

Le succès populaire est indéniable. La salle est comble et l’enthousiasme du public est manifeste.

Photo: Antoine Saito

Musique de création

Journée nationale de la vérité et de la réconciliation : le cycle Miss Chief est le plat principal

par Vitta Morales

À l’occasion de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, la Salle Bourgie accueillait mercredi la nouvelle œuvre lyrique de Kent Monkman, en cours de création : The Miss Chief Cycle, une œuvre musicale ambitieuse qui semble explorer les thèmes, les émotions, les politiques et les attitudes du passé colonial de Turtle Island, ainsi que les exploits de l’inébranlable homonyme de l’opéra, Miss Chief Eagle Testikal.

Je dis « semble » uniquement parce que je ne peux pas me prononcer sur l’ensemble de la production. Au cours de la soirée, trois scènes ont été présentées. Après tout, il s’agit encore d’une œuvre en cours de création. Quoi qu’il en soit, le public, plus qu’appréciatif, a accueilli la représentation de ces scènes avec tout le respect et la gratitude qui conviennent à leur sujet et à leur qualité musicale.

Il semblerait que Monkman soit un véritable homme de la Renaissance, car, pour replacer les choses dans leur contexte, The Miss Chief Cycle s’inspire d’une série de peintures que l’artiste autochtone a créées sur une période de vingt ans, qu’il a ensuite développées dans un livre qui mêle fiction, mémoires et histoire réelle, racontant les exploits du personnage original/alter ego de Monkma, Miss Chief Eagle Testikal. Ce livre a ensuite servi de source d’inspiration pour ce qui est aujourd’hui adapté dans The Miss Chief Cycle.

Le soir en question, un accompagnement orchestral minimaliste a servi de base musicale à la mezzo-soprano Marion Newman, à la soprano Caitlin Wood et à Laurent Bergeron, qui était simplement crédité dans le programme comme « chanteur », mais qui, à mes oreilles, était un ténor (je me base toutefois sur mes souvenirs). Les trois chanteurs ont interprété les morceaux avec maîtrise, nuance et une touche de sprechgesang (chant parlé) théâtral, lorsque cela s’imposait. L’accompagnement minimaliste était assuré par une flûte, un alto et un trombone, gracieusement mis à disposition par trois membres de l’OSM, la musique elle-même ayant été composée par Dustin Peters. Peters a utilisé de manière efficace, tout au long des trois scènes, des motifs, du chromatisme, des changements de tonalité et toute une série d’autres techniques pour correspondre à l’intensité des thèmes explorés, notamment les couvertures infectées, les pensionnats, la conversion forcée et la surconsommation des ressources de la terre, entre autres.

Bien sûr, au-delà des prouesses musicales ou compositionnelles, ce qui m’a le plus intrigué, et peut-être même enthousiasmé, c’est le caractère intrinsèquement politique d’un tel exercice. Je n’ai pas manqué de remarquer le caractère subversif qu’il y avait à utiliser la discipline classique européenne de l’opéra, considérée comme un « art majeur », pour raconter une histoire imprégnée de thèmes autochtones (et écrite et racontée par un artiste autochtone).

J’ai tendance à croire que mettre le feu aux pratiques spécifiques d’un genre musical est l’une des déclarations les plus politiques que l’on puisse faire dans le domaine de la musique. De plus, les scènes elles-mêmes constituaient par endroits des commentaires audacieux.

La deuxième scène, par exemple, mettait en relief un peintre naïf qui croyait en une « noble » mission consistant à immortaliser les autochtones sur sa toile « avant qu’ils ne disparaissent ». Le peintre les considère comme « une race en voie de disparition » et est vraiment impressionné par son talent. Miss Chief Eagle, comme s’il s’adressait directement au présent blanchi et au passé violent, se moque de lui en disant « vous racontez notre histoire comme cela vous convient, mais vous mentez ». Elle ajoute « Nous serons toujours là ! » avant de rire et de le quitter.

La mémoire nationale du Canada est aujourd’hui de plus en plus remise en question, cette journée du 30 septembre et les efforts déployés par le pays pour mettre en valeur l’art autochtone en sont le reflet. Cela dit, il est fort possible que le fait que l’élite du pays fasse preuve de paternalisme en «donnant» une voix plus forte aux artistes autochtones ou en « accordant » une journée à la contemplation de son histoire la moins palpable reste ancré dans des attitudes anciennes.

Cette attitude consiste à accepter des concessions minimes sans s’intéresser à une véritable réflexion sur soi. Monkman nous dit peut-être quelque chose d’important lorsque Miss Chief déclare au public : « Nous serons toujours là ! »

À mon avis, cette phrase, et peut-être l’opéra dans son ensemble, sert de rappel : qu’ils soient mis en avant ou non, connus ou méconnus, tangibles ou non, l’art, les peuples autochtones continueront assurément d’exister, indépendamment de l’approbation extérieure.

deep house / électronique / reggaeton

SAT / Making Time | DJ Python labyrinthique… hypnotique

par Marc-Antoine Bernier

Originaire du Queens, Brian Piñeyro, alias DJ Python, s’est imposé ces dernières années comme l’un des DJ les plus singuliers de sa génération. Son esthétique, surnommée deep reggaetón, combine les rythmes ralentis et syncopés des musiques de club latines avec des textures éthérées, empruntées autant à l’ambient qu’à la deep house.

À Montréal, il a livré un set de plus d’une heure et demie qui illustrait pleinement cette approche hybride et aventureuse.

Dès les premières mesures, les lignes de basse arrondies et les percussions tribales ancrées dans le dembow ont créé une atmosphère envoûtante, à la fois dansante et méditative. Le DJ a su tisser un fil narratif captivant, alternant plages contemplatives et relances euphorisantes, maintenant la foule dans un état de tension magnétique. 

L’originalité de ses choix s’est révélée dans des morceaux aux structures inattendues, parfois presque impossibles à caler, mais toujours porteurs d’une intensité singulière, une oscillation continue qui tenait la foule en suspension.

Cette gestion fine de l’énergie, oscillant entre contemplation et transe collective, a transformé le dancefloor de la SAT en espace d’émancipation corporelle. On percevait autant le souci du détail sonore que le désir de surprendre, de jouer avec les tropes, de brouiller les frontières entre genres.

Mention spéciale à Make Your Whole  d’Andronicus, jouée dans les dernières minutes du set. Avec ses sonorités italo-house, ce morceau comptait parmi les nombreuses références à la dance music eurocentrique de la soirée et s’est imposé comme l’un des crescendos les plus cinématiques, hypnotiques et galvanisants.

En combinant sensualité rythmique et explorations sonores, DJ Python a rappelé pourquoi il demeure une figure incontournable de la scène électronique actuelle, capable d’ouvrir sans cesse de nouveaux horizons.

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dream pop / ethereal wave

SAT / Making Time | James K…aléidoscopique

par Marc-Antoine Bernier

Pour son retour à Montréal dans le cadre de Making Time XXV, l’Américaine James K a dévoilé samedi soir à la Société des Arts Technologiques un concert immersif où downtempo, dream pop et expérimentations électroniques se sont entrelacés avec une intensité hypnotique.

Succédant au set de Dave P, James K — que l’on avait vu dernièrement à MUTEK en 2024 — est montée sur scène à 23h, accompagnée d’un bassiste et d’un guitariste. Le concert a surtout été l’occasion de plonger dans Friends, son nouvel album paru le 5 septembre, sans doute son disque le plus abouti à ce jour.

La performance s’est ouverte sur Days Go By, dont les rythmes downtempo et la voix chuchotée, presque spectrale, ont planté le décor d’un univers sonore mouvant et vaporeux. Puis Doom Bikini, irrésistible morceau de dream pop porté par une ligne de synthé évoquant le G-Funk, a envoûté la foule. Avec  Idea.1, hommage évident à Boards of Canada et à l’ère Warp Records, James K a glissé vers une ambiance plus indietronica et ambient pop, avant d’embrayer sur le trip hop réverbéré de Blinkmoth (July Mix), riche en détails sonores et textures.

À mi-parcours, la musicienne a troqué les nappes électroniques pour une Telecaster, offrant un moment suspendu de dream pop où guitares, basses et voix baignaient dans une brume d’effets, comme une ballade méditative transcendant corps et esprit. Enfin, Peel et surtout Play, hybride lumineux d’alt-pop et de drum and bass atmosphérique, ont clos le concert sur une note d’énergie éclatante.

En un peu moins d’une heure, James K a confirmé qu’elle est une figure à part dans le paysage musical actuel : une artiste inclassable, capable de faire dialoguer vulnérabilité et audace sonore avec une rare justesse.

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ambient / électronique / rock alternatif / shoegaze

SAT /Making Time XXV | La transcendance de Maria Somerville.

par Loic Minty

Le calme de Maria Somerville rayonnait dans toute la salle. Même les clients du bar s’étaient tus pour écouter cette interprétation divine du shoegaze. Sur la chaîne hi-fi, il suffisait de fermer les yeux pour le savourer : un bruit caramélisé avec un cœur doux de folk gothique.

Sa musique vous entraînait dans une dérive pesante, enchevêtrement d’histoires douces qui vous piquaient comme des épines de rose. C’était un rêve délicieux, dans lequel il était si facile de se perdre, comme dans un tunnel de lumière déformée au large des côtes irlandaises, ou sous l’eau, regardant à travers un objectif fisheye les anges flottant dans le ciel.

Les murmures de l’autrice-compositrice irlandaise nous ont guidés à travers une nostalgie vivante. Ses orchestrations ambient ont transformé l’écriture de chansons en paysages lumineux de secrets intérieurs. Sa musique portait l’héritage émouvant de la drone-pop de Grouper, construit sur des superpositions vocales angéliques et des instruments perdus dans les échos d’une église.Tout en émergeant d’un noyau de folk sensible, la production éthérée ressemblait à celle des Cocteau Twins perdus dans une soupe numérique, évoquant un paysage sonore radicalement détaché de l’espace rationnel.

Au fur et à mesure que le spectacle avançait, le calme s’est transformé en un profond sentiment d’intimité avec soi-même. Les mantras vocaux ont conduit à un état de transcendance, qui semblait être le thème principal de l’Espace S.A.T. Entre les sets, Dave P., vêtu d’un sweat à capuche « Choose Transcendence », a parfaitement su créer cette ambiance en passant des morceaux tels que la reprise par Füxa de « Some Things Last a Long Time » de Daniel Johnston. On se sentait en sécurité, ce qui invitait à une écoute plus attentive.

Cette expérience était non seulement apaisante, mais aussi profondément enrichissante, car Maria Somerville a su élargir le style formel du shoegaze pour en faire une forme qui lui est propre dans son dernier album, Luster. Avec des chansons comme « Projections of You » qui abordent des sujets sensibles tels que la perte, sa musique évoque une présence émotionnelle qui nous ramène calmement à la réalité de la vie. Elle nous rappelle que la musique n’est pas seulement une forme de divertissement, mais qu’elle a aussi une dimension sacrée. C’est le genre de musique qui vous nourrit, qui vous ramène à la vie.

Ce spectacle restera dans les mémoires. Maria Somerville a sans conteste atteint une forme musicale qui transcende, et Making Time XXV était là, à l’apogée de son épanouissement, pour mettre en lumière cette effervescence.

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post-rock

POP MTL | Doyens du post-rock canadien à l’œuvre

par Alain Brunet

Le groupe doyen du post-rock canadien a bouclé la boucle de Pop Montréal 2025, clou de la soirée dominicale au Rialto. Pas moins de 3 décennies d’existence, signature chez Constellation en 1998, 7 albums, 2 Eps, et un long hiatus entre 2017 et 2025. Nous y voilà. Il faut se le redire, Do Make Say Think, de Toronto, jouit d’une plus grande réputation au Canada anglais, le collectif  n’a jamais eu l’impact international et l’aura d’un Godspeed You! Black Emperor. 

Vieux motard que jamais, un puissant combo vibrait sur scène dimanche soir pour ainsi remettre les pendules à l’heure. 

L’orchestre est théoriquement composé de d’Ohad Benchetrit (guitare, guitare basse, saxophone, flûte),  David Mitchell (batterie), James Payment (batterie), Justin Small (guitare,  basse, claviers), Charles Spearin (basse,  guitare,trompette, cornet),  Julie Penner (violon, trompette),  Michael Barth (trompette), Adam Marv ( trompette). Sur place, on a aussi observé une saxophoniste alto et deux violonistes supplémentaires. 

Au programme, une heure et demie de post-rock mâtiné de minimalisme américain, de jazz de chambre, de noise ou de prog nous ont rappelé la vastitude de ce monde instrumental qui, visiblement, a passé l’épreuve du temps –  vu la grande affluence et l’enthousiasme ressenti au Rialto.

Voilà d’abord un travail collectif, très ouvert d’esprit, et regroupant des instrumentistes de différents niveaux de virtuosité. Ces musiques mettent en relief des sections de l’orchestre, des individus, ou encore l’orchestre entier et servent des compositions construites sur des motifs variés, qu’il s’agisse de trilles de guitares électriques en dialogue avec les cordes ou encore avec les cuivres/anches, qu’il s’agisse d’un discours fondé sur la basse et les mesures composées des deux batteries autour desquelles tous les instruments sont mis à contribution, qu’il s’agisse d’une séquence rock hardcore servie à la manière d’une citation, cette musique sans paroles s’avère de facture accessible vu ses  origines rock et ses allégeances post-rock.

On écoute plus attentivement et on se rend compte de la relative simplicité architecturale. Il en est de même, vous me direz, avec la plupart des formations pop-rock archi connues  (Godspeed, Tortoise, etc.), mais la diversité des stratégies compositionnelles chez Do May Say Think ne laisse pas la même impression d’une identité claire et massive comme on peut le noter chez d’autres formations de même cousinage.

Nevertheless nourishing, and perfectly suited for a highlight of POP MTL. 

Néanmoins nourrissant, et tout à fait convenu pour un point culminant de POP MTL.

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Ambient Folk / ethereal wave / folk de chambre / minimaliste

POP MTL | Dans une douce stratosphère avec Chances

par Michel Labrecque

Le trio CHANCES a profité du Festival Pop Montréal pour lancer son nouvel album And Now You Become A Seeker. C’est la troisième offrande pour ce trio, composé de Chloé Lacasse, Geneviève Toupin, et Vincent Carré.

Ici, la transparence s’impose: Geneviève Toupin, alias Willows, fait partie de ma famille. J’espère quand même présenter un compte-rendu honnête. 

Vincent Carré s’occupe des percussions, les deux femmes jouent autant des claviers que des guitares. Mais c’est avant tout le duo vocal qu’elles forment depuis douze ans qui s’impose avec une grande puissance. Leur complicité se ressent dans leur facilité d’harmoniser leurs voix et de se compléter. Ça génère des frissons.  

Chez CHANCES, ce n’est pas la virtuosité qui frappe. C’est la capacité de créer un son d’ensemble très particulier. Vincent Carré est un batteur très créatif, aidé d’effets spéciaux qui font sonner ses caisses comme des instruments mélodiques synthétiques. Par la suite, les claviers, les guitares et les voix vous enveloppent. Vous voilà prisonnier, mais heureux. 

Au fait, autant sur l’album que durant la prestation en direct, le groupe a voulu jouer « live » le plus possible. Il y a très peu de boucles  préenregistrées. Chloé Lacasse joue parfois la guitare électrique avec un archet; Geneviève Toupin touche occasionnellement à l’accordéon. 

Après Connection (2021), qui flirtait davantage avec l’indie rock, And Now You Become A Seeker nous ramène dans un univers plus alt-folk-electro. Nous flottons dans une stratosphère, parfois dans le calme, parfois dans l’inquiétude, parfois dans le mystère.  

« Quelqu’un m’a dit que nous faisons du punk cosmique sensible et ça fait du sens », me dis Geneviève Toupin en rigolant. Sur ce dernier album, on ressent un plus grand désir de liberté, de format musical plus long. L’expérience est à suivre. Elle évoluera.

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avant-rock / électronique / expérimental / contemporain / noise

POP MTL | Kee Avil est un être humain

par Joséphine Campbell-Lashuk

Un être humain tourne en rond sur scène. Kee Avil tente sans relâche de prouver son humanité. Elle hurle et la réverbération uniformise le son. Elle erre, mais reste toujours consciente du cordon du micro qui la retient. Elle danse et les lumières stroboscopiques prennent le dessus.

Elle nous demande sans cesse ce que nous attendons d’elle : « Vous voulez que je vous sourie ? », demande-t-elle.

Kee Avil se bat pour faire ses preuves, pour nous prouver qu’elle est humaine. Elle l’est.

Ce dimanche 28 septembre, Kee Avil offre une performance profondément connectée. Elle crée des scènes fantastiques de décomposition et de renaissance. Elle se déplace sur scène avec des mouvements prudents, semblables à ceux d’une marionnette, et des yeux brillants. Sa musique, qui s’est transformée en un sludge ambiant sensible, vous emmène dans un monde chimérique et en décomposition, tandis qu’elle lutte pour tenter d’arrêter cette décomposition.

Il y a une volonté d’être vue qui prend le dessus sur la performance, un enfilage et un retrait constants du masque. Derrière elle, une image générative fongique pulse à fond, inspirée des thèmes et des visuels du dernier opus Kee Avil, Spine . Cet album de 2024, son deuxième chez Constellation Records, joue avec les mêmes thèmes que ceux reflétés dans sa performance : fragilité, désintégration, préservation et tentatives de contrôle.

Elle utilise une large palette de techniques avancées, allant du doublage de sa voix à l’utilisation d’un archet sur la caisse claire par Kyle Hutchins, l’autre présence sur scène, rendant l’expérience encore plus hallucinogène. Bien que le son soit profondément immersif, Kee Avil conserve certains éléments tangibles. La guitare n’est jamais complètement noyée et les grognements dans son chant ressortent souvent. Elle reste ancrée et connectée à un son reconnaissable. Cet ancrage rend la performance encore plus émouvante.

Il la rend réelle.

Il la rend humaine.

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americana / folktronica

POP MTL | Andy Boay, une expérience cohésive

par Joséphine Campbell-Lashuk

Ce samedi, à l’Hémisphère Gauche, Andy Boay a captivé le public et retenu toute notre attention. C’était comme plonger dans le souvenir fané de quelqu’un d’autre du Montréal de 2012, familier, mais légèrement déformé. Le mot qui décrit le mieux sa performance est « envoûtant ». Membre du groupe Tonstartssbandht, le guitariste et chanteur s’est arrêté à Montréal lors de sa tournée nord-américaine pour promouvoir son nouvel album You Took That Walk For The Two Of Us.

Tout au long du concert, ses longues chansons fluides vous permettent de marcher avec lui et d’oublier que vous êtes à un concert avec d’autres personnes. Le soin apporté à la spatialisation contribue sans aucun doute à rendre sa performance si immersive. Des panoramiques dynamiques et pulsés interviennent au bon moment, permettant aux longues chansons de vous entraîner vers l’avant.

Sur le plan sonore, le set combinait des paroles rappelant les morceaux beachy des années 80 et le traitement sonore et les effets électroniques de l’électro-pop moderne et rêveuse comme ML Buch ou Laurel Halo, créant une expérience inattendue mais cohérente. Chaque chanson avait un rythme indéniable qui faisait bouger et hypnotisait le public. L’utilisation de boucles de batterie était parfaitement intégrée au spectacle, ce qui lui conférait une sensation très vivante. Cela était renforcé par l’utilisation simple par Boay de filtres passe-haut et passe-bas pour passer d’une partie à l’autre.

L’expérience sonore était à la hauteur de la présence scénique de Boay ; il sait comment mettre en scène un spectacle avec des moments de chorégraphie à la David Byrne et des images projetées sur le mur du fond. Les projections étaient en partie des fractales microscopiques en noir et blanc ressemblant à des cellules, en partie des écrans d’ordinateur psychédéliques. Le passage entre les images en couleur et en noir et blanc reflétait l’expérience austère et la nostalgie qui ont caractérisé toute la soirée.

Dans l’ensemble, j’espère que la deuxième partie de sa tournée se déroulera aussi bien. Andy Boay offre un excellent spectacle en solo.

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chanson keb franco / hip-hop alternatif / post-punk / post-rock

POP MTL | Fat Dog sous cocaïne, et escapades velouriennes

par Sami Rixhon

Il y a des musiciens qui s’écoutent mieux en albums. Logique, certains sont plus à l’aise en studio. Et d’autres, par contre, sont meilleurs sur scène. C’est sur les planches qu’on les découvre sous leur meilleur jour. Fat Dog fait partie de cette deuxième catégorie.

Groupe de la scène londonienne formé récemment (formé pendant la Covid, en fait), Fat Dog, visiblement, impressionne tous ceux qui les voient sur scène depuis le lancement de son premier album, WOOF., sorti l’année dernière.

Des commentaires trouvés sous cette vidéo d’Anthony Fantano parlant de l’album (et lui accordant 7/10) confirmait la tendance, tout comme le bouche-à-oreille global d’Internet.

Ça intrigue, il faut bien l’avouer.

Les Anglais montent sur scène aux alentours de 22h40, après deux premières parties, alors que le début du spectacle était annoncé pour 20h sur le site de POP Montréal. Désolé de faire un Patrick Lagacé de moi, mais quand Madame attend sagement à la maison, et que la game des Canadiens est passée, ça irrite de perdre de son précieux temps un samedi soir.

Bref.

Fat Dog, à six, gagne la scène sur Vigilante, alors que le claviériste du groupe arbore fièrement un grand drapeau du Canada, qu’il remontrera à de nombreuses reprises vers la fin du spectacle. Bon, on aurait certainement préféré un drapeau du Québec, le blanc se marie bien mieux au bleu qu’au rouge, mais c’est déjà pas mal, on salue l’effort.

Fat Dog tricote dans un post-punk bien plus axé sur l’énergie qu’autre chose (à la manière Viagra Boys), avec une certaine dose de technique de la part des instrumentistes et, étonnamment, des airs parfois moyen-orientaux qui enrichissent une musique pas forcément des plus éclectiques.

Parce qu’il faut l’avouer, Fat Dog, ce n’est pas de la grande musique savante. Ça ne réinvente pas la roue d’une quelconque manière, ça ne se veut pas révolutionnaire. Mais mon Dieu, d’un autre côté, que c’est diablement jouissif.

Si vous êtes dans le fond de la salle, vous allez constamment hocher de la tête, obligé, et si vous êtes à l’avant, vous serez plutôt pris dans un mosh pit qui n’arrête jamais.

Le chanteur de Fat Dog, Joe Love, a l’air complètement explosé par toutes les substances du monde à la fois. Mais même intoxiqué, nonchalant à souhait, il parvient à faire lever la salle. La Toscadura semble tellement rudimentaire comme endroit qu’on a l’impression que le sol va s’écrouler face à l’enthousiasme du public.

À (re)voir lors de leur prochain passage à Montréal.

Wouf!

Ça ne décolle pas en première(s) partie(s)

Ce sont les Montréalais de Fresh Wax qui ont ouvert le bal de la soirée, vers 20h30. Le duo (un bassiste et un batteur) s’occupe à deux des parties rythmiques, mélodiques et des basses de sa musique, à la manière de Royal Blood. Leurs chansons, par contre, sont plus lourdes et mathématiques, se rapprochant des sonorités des premiers groupes de post-rock des années 90, saupoudré d’un mixage des micros à la Robert Smith, bien distant.

Ça ouvre correctement la soirée, mais sans plus, la musique est trop décousue pour être réellement très appréciable.

Le suivant, Godly the Ruler, musicien.ne américain.ne non-binaire, a proposé un set plein de tonus, mais qui n’a pas installé une ambiance aussi folle que celle entrevue pendant la performance de Fat Dog.

L’artiste base aussi la quasi entièreté de son univers sur l’énergie, iel ne jurant que par les « blood, sweat and tears », de ses mots. Mais là est le risque : sans une réponse nette et enthousiaste d’un public, la performance d’un Godly the Ruler est tout de suite entachée, elle ne rend pas l’effet escompté.

Et pourtant, la musique n’est pas mauvaise. Godwill Oke, de son vrai nom, m’a rappelé le fougueux Tyler, the Creator des débuts de sa carrière, piochant dans le plus agressif de Goblin et dans le plus bruyant de Cherry Bomb.

Velours Velours est en bonne compagnie

Il était environ 23h30 quand Fat Dog nous a quittés, sur son succès Running. Pas loin de là, à l’Espace POP, au-dessus du P’tit Ours (ancien Ursa), Velours Velours s’adonne à un sacré défi. Du 27 septembre midi au 28 septembre midi, l’artiste gaspésien, installé 24 heures dans une même pièce, devait, à chaque fois qu’une personne sonnait une cloche à côté de lui, jouer sa chanson La fin. Et cette chanson-là uniquement. Même à 2h matin, même s’il est terriblement fatigué. Ce sont les règles du jeu. C’est extrême, et ça rappelle fort cette performance de The National donnée il y a 12 ans.

Ça valait bien une petite marche pour aller voir ça de mes propres yeux.

J’entre dans la pièce alors que Velours Velours est en pleine performance de La fin, mais dans une version féline, tous les mots étant remplacés par des « miaous ». L’artiste est accompagné par un chœur du nom de La chorale des parcs. Velours Velours se fait, en fait, visiter par de nombreux collègues musiciens et amis tout au long des 24 heures. Histoire de varier un peu sa chanson, lui donner des couleurs différentes selon l’invité. Parce que, sinon, à la guitare-voix pendant 24 heures sans arrêt, ça risque de tourner un peu en rond.

L’Espace POP ressemble, pour l’occasion, à une chambre. L’éclairage est chaleureux, et les personnes rassemblées pour l’écouter sont souriantes, assises en indien tout autour de lui, et particulièrement silencieuses.

Velours Velours, à la fin d’une interprétation de sa chanson, en se levant, accroche par accident lui-même la cloche. Elle sonne, ce qui l’oblige à s’attaquer à une nouvelle version de La fin. Le visage mi-amusé, mi-désespéré, Velours Velours doit donc s’y remettre, les pauses ne règnent pas en maître par ici.

Et c’est reparti pour un tour!

Crédits photo de Fat Dog et Godly the Ruler : Pierre Langlois

Crédits photo de Velours Velours : Charles-Antoine Marcotte

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