Codes d’Accès / Traces | La « hantise intergénérationnelle » selon Alexandra Gorlin-Crenshaw

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Dédié à la composition émergente en musique de création, l’organisme Codes d’accès clôt sa saison 2025-2026 avec un menu d’œuvres qui se penchent sur différentes sortes de traces. Le programme Traces est présenté ce vendredi 8 mai, 19h30, à la Salle Joseph-Rouleau de la Maison André-Bourbeau – 305 Avenue du Mont-Royal Est, Montréal. Dans ce contexte, Alexandra Gorlin-Crenshaw présente une pièce pour piano et théâtre qui explore les formes de hantise intergénérationnelle, émotive, psychologique et physique. PAN M 360 l’invite ici à expliquer son œuvre et aussi de présenter son parcours professionnel et artistique.

INFOS ET BILLETS ICI

PAN M 30: Rappelez-nous votre parcours, vos œuvres et vos champs d’intérêt en tant que compositrice. 

Alexandra Gorlin-Crenshaw: Je suis compositrice, je m’intéresse à plein de choses! Mais depuis plusieurs années je suis très inspirée par les arts de la marionnette, c’est un monde tellement vaste et rempli de possibilités expressives variées. J’ai suivi plusieurs ateliers et petites formations de fabrication entre autres, et dernièrement je suis en plein mode recherche sur les possibilités de mêler des éléments marionnettiques dans la musique que j’écris. Sinon, mes diplômes formels sont en interprétation au piano, je suis venue à Montréal pour faire une maîtrise et diplôme d’artiste dans la classe d’André Laplante au Conservatoire. 

PAN M 360 : Vous présentez une pièce pour piano et théâtre qui explore les formes de hantise intergénérationnelle émotive, psychologique et physique. 

* De quelle manière abordez vous la hantise intergénérationnelle dans votre musique? Émotive? Psychologique? Physique?

Alexandra Gorlin-Crenshaw: Je trouve que nos expériences ainsi que les expériences de nos ancêtres peuvent nous hanter, et j’explore ce thème dans mes créations. C’est surtout des sensations et des émotions que je souhaite évoquer à travers la musique. 

Une “hantise intergénérationnelle” peut se manifester physiquement aussi, et dans cette pièce, j’invite l’auditeur à prêter attention à la présence physique et personnelle des interprètes, à leur rapport unique au piano et au rapport entre les deux pianistes. Je demande parfois aux pianistes de chanter ensemble, de respirer de manière audible, de battre des rythmes sur l’instrument ou sur leurs propres corps. Je ne leur écris pas tant de passages virtuoses, mais j’exige une grande virtuosité d’écoute tout au long de l’œuvre. Par exemple, dans le troisième mouvement les pianistes suivent, soutiennent et phrasent trois lignes musicales : Deux de ces lignes sont jouées, tandis que la troisième est chantée. Les deux musicien.ne.s se partagent les lignes mélodiques d’une manière qui exige une communication et sensibilité continues, une complicité entre pianistes.

 * De quelle manière le sens de ce thème rejaillit-il dans votre musique? 

Alexandra Gorlin-Crenshaw: Je suis attirée par l’idée de revoir et à revoir encore certaines des mêmes émotions et sensations dans mon travail. Je les revisite à travers plusieurs pièces différentes, je crois, même si ce n’est pas planifié – après avoir créé quelque chose, je les reconnais – encore toi! C’est un peu comme on dit qu’on peut répéter les mêmes expériences ou mêmes genres de relations jusqu’à ce qu’on en devienne plus conscients, qu’on apprend quelque chose. 

* En quoi cette œuvre est-elle liée à la thématique du programme de ce concert? 

Alexandra Gorlin-Crenshaw: D’après mon expérience, ce qu’on vit, et ce qu’ont vécu nos familles laissent des traces en nous, dans la psyché et dans le corps. On vit tous les jours avec ces échos de nos ancêtres, que ce soit conscient ou non. 

* Comment avez-vous structuré votre œuvre?

Alexandra Gorlin-Crenshaw: Les deux premiers mouvements sont des élégies, chacun exprimant le deuil suite à une perte ou un trauma, qu’il s’agisse de ce qu’on ressent à travers une longue période ou avec une rupture brutale. Le troisième mouvement est une chorale lyrique et nostalgique, le quatrième un mouvement vif et rempli d’énergie rebelle mais contenant des moments expressifs quand même. Le cinquième mouvement implique une deuxième chorale qui abrite au milieu un chant sans paroles – y compris un petit moment de théâtre d’ombre qui apporte une couche visuelle, une ou deux images que j’ai choisies pour éveiller l’imaginaire du public, sans vouloir embarquer dans un narratif concret. Dans le sixième et dernier mouvement, intitulé “here is my home is here on earth,” j’ai voulu créer un feeling groundé afin de communiquer le bien-être qu’on vit quand on est bien à sa place, le feeling d’appartenance – et en même temps évoquer notre “maison” ici sur Terre, le corps. 

* Quelle en est l’instrumentation? 

Alexandra Gorlin-Crenshaw: Cette pièce est pour piano 4-mains, plus leurs deux voix.  Je souhaite que les artistes s’immergent dans cette pièce, en ayant la liberté de laisser transparaître leurs personnalités au service d’une expressivité brute et personnelle. Je voulais sentir l’humanité du pianiste, à la vulnérabilité de nos corps dans notre relation physique à l’instrument, en utilisant des techniques de jeu traditionnelles et étendues ainsi que des points de contact physique qui sont parfois classiques, et et parfois surprenants – remettant ainsi en question nos attentes quant à la manière dont un pianiste interagit habituellement avec son instrument. Je voulais créer une tension entre la précision mécanique et le désordre viscéral de notre condition humaine. 

Pour aller plus loin, j’ai voulu prendre le risque d’intégrer les voix des pianistes – qu’elles soient entraînées ou non – dans cette pièce. Quelles possibilités s’ouvrent lorsque les instrumentistes chantent ? Leur timbre vocal unique et leur personnalité peuvent-ils également imprégner le son et la résonance pendant qu’ils jouent ? 

* Parlez-nous brièvement des interprètes. 

Alexandra Gorlin-Crenshaw: Je me suis présentée plus haut, mais mon collègue Jesse Plessis est un pianiste et compositeur lui-même – un musicien complet et sensible qu’il faut pour ce genre de pièce. Il vient du peuple Métis et a grandi à Sparwood en Colombie Britannique, a deux doctorats en piano (UdeM) et en composition musicale (McGill). Il a composé de nombreuses œuvres pour toutes sortes d’instrumentation – je vous encourage fortement à écouter sa musique et à lire plus sur son travail et son parcours. Son site Web se trouve à l’adresse suivante: https://jesseplessis.com 

PAN M 360: Quels sont vos projets à venir? 

Alexandra Gorlin-Crenshaw: Je travaille sur une pièce avec un théâtre de marionnettes d’ombre que je n’ai pas le droit de nommer encore, mais c’est une collaboration intéressante sur le thème de mémoire. J’ai également un projet qui s’appelle Song/Book, qui s’agit de mes arrangements de chansons yiddish et des livres d’artistes que j’ai fabriqués et que je manipule sur scène. Et un autre projet qui s’appelle La Maison d’Ava, pour soprano et théâtre de papier. Ça avance sûrement…mais doucement aussi, car je suis devenue mère il y a environ un an, un autre très beau projet, avec des défis et des joies.  

Pièce au programme Traces:

Alexandra Gorlin-Crenshaw « The Ghosts at My Address » pour piano, (12’)

  • Alexandra Gorlin-Crenshaw, composition et piano
  • Jesse Plessis, piano

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