Taylor Swift, la pop, la marque, Travis, le SB, le deep fake porno, les conspirationnistes, plus encore

par Alain Brunet

Il faut être cloîtré dans un monastère sans connexion web, encapsulé dans un bunker survivaliste, encabané dans un hameau sans électricité au fin fond d’une forêt vierge. Bref, il faut être totalement déconnecté de la réalité terrestre pour ne pas connaître l’existence de Taylor Swift. Alors voilà pourquoi nous en parlons nous aussi… d’un autre angle, vous vous en doutez bien !

Personnalité du Time Magazine au terme de 2023, redoutable femme d’affaires, entrepreneure de son propre succès, boulimique de création et de production, impératrice de l’accroche chansonnière, conquérante absolue de la pop culture. 

À l’évidence, Taylor Swift est la chanteuse et songwriter caucasienne la plus influente du système solaire.

Elle compte des dizaines de millions de fans finis, dont une portion non négligeable d’humains cultivés qui n’ont pas grand-chose à voir a priori avec sa culture. Force est de comprendre que son influence déborde largement les cercles de son marché « naturel » : la pop générique, qu’on nommait jadis la variété.

Alors? Éviter ou nier le méga-phénomène swiftie prive quiconque de la compréhension d’une part fondamentale de la réalité culturelle d’aujourd’hui.

Rendu public en janvier, le rapport Luminate  indiquait que l’écoute des chansons de Taylor Swift représentait l’an dernier 1,79% de 4100 milliards d’écoutes sur les plateformes d’écoute en continu. 

Faites le calcul : 73 milliards 390 millions d’écoutes ont été consacrées à la méga-archi-superstar américaine.

Continuez l’exercice : si elle touchait  4000$ par million d’écoutes comme c’est le cas du commun des mortels sur Spotify, elle aurait empoché 293,5 millions US$ en revenus de streaming l’an dernier.

Or, souvenons-nous qu’elle avait renégocié la somme des clics  lui étant attribués, ce qui pourrait bien doubler la mise…. Alors?  400, 500, 600 millions US$, sans compter une somme encore plus importante pour ses concerts et produits dérivés? On ne le saura pas, ces ententes sont privées.

Où en sommes-nous ? Pas une demi-journée sans entendre parler de Taylor Swift. 

Le Time Magazine la consacrait personnalité de l’année au terme de 2023, le New York Times pondait plus récemment l’analyse de son possible queerisme, le football américain, pour crémer le tout.  Depuis l’automne, nous sommes les spectateurs.trices de cette idylle avec  le joueur étoile des Chiefs, Travis Kelce, qui n’est pas exactement un pied de céleri – et qui ne gagne que 12 millions par an… le pôvre!

Via la NFL, la marque Taylor Swift vient de prendre des proportions encore plus considérables et ça culminera le dimanche 11 février, non pas à l’un des stades et arénas qu’elle remplit en claquant des doigts, mais bien au stade de Las Vegas où se tiendra le Superbowl LVIII.

Travis Kelce devrait normalement être au sommet de sa forme pour conduire les Chiefs à la victoire contre les Niners… ce qui n’est pas chose faite car San Francisco a une meilleure équipe que Kansas City cette saison… sur papier. N’est-ce pas ce qu’on disait aussi des Bills de Buffalo et des Ravens de Baltimore ?

Le meilleur tight end toutes générations confondues fera donc de son mieux pour  remporter un 3e SB après avoir déjoué les pronostics des rondes éliminatoires. Aux deux derniers matchs où il a brillé, la connexion était à peu près parfaite avec Patrick Mahomes, toujours le meilleur quart-arrière de la NFL. Gager contre ce tandem au prochain SB est à vos risques et périls!

Si son vol Tokyo- USA est à l’heure comme on nous l’a plusieurs fois expliqué, Taylor Swift contribuera à allumer de sa présence un match regardé par plus de 115 millions de téléspectateurs l’an dernier. Ajoutons à cette audience toutes et tous les Swifties nouvellement intéressés par la NFL, prédisons que les cotes d’écoutes seront supérieures à 2023 because la relation Taylor/Travis. Quelle aubaine pour la ligue professionnelle.

On est donc loin, très loin de la pâle midinette des années 2000, aujourd’hui âgée de 34 ans.

Depuis l’enfance, elle n’avait cessé de créer ces chansons incolores, inodores et sans saveur mais…

Elle était une conquérante, déterminée à devenir la plus grande star de l’univers connu. Elle a fait dans la country, mais ensuite dans le folk, dans l’americana, dans la pop-rock, dans l’électro-pop, dans la synth-pop ou même le hip-hop au point d’inclure le brillantissime Kendrick Lamar dans sa chanson Bad Blood.

Elle a pondu des centaines de chansons pour la plupart prévisibles, faisant preuve néanmoins d’une connaissance profonde de la culture populaire en musique. Les textes, les choix harmoniques, les mélodies accrocheuses, les références aux genres musicaux, tout est maîtrisé, tout est efficacement construit, huilé au quart de tour.

À ses débuts country gnangnan, soit dans les années 2000, elle était cette jolie girl next door, élevée dans une banlieue de l’upper middle class, quelque part entre Philadelphie et Harrisburg. Souvenons-nous de nos gorges chaudes lorsque Kanye West l’avait dénigrée méchamment aux MTV Awards, soit en 2009, alors qu’elle était âgée de 19 ans. « Taylor, je suis vraiment heureux pour toi et je vais te laisser finir (tes remerciements), mais Beyoncé avait le meilleur clip de tous les temps. » 

À l’instar de l’indélicat Kanye qui avait raté une une autre occasion de se taire, nous étions  tout de même très nombreux  à croire que Beyoncé avait une signature beaucoup plus intéressante et innovante de la pop culture. Nous sommes aussi nombreux à juger Beyoncé nettement supérieure, que le répertoire de Taylor Swift est constitué de chansons génériques, pré-digérées, sans réelle signature artistique.

Et… bien évidemment, il s’en trouve bien plus que nous à penser exactement le contraire et à s’échanger des bracelets de l’amitié en tirant la langue dans notre direction.

Sans signature aucune, Taylor Swift? Nuançons. Rapidement, elle a exploré d’autres territoires sonores que celui de la country-pop. Elle entreprit de maîtriser un lexique chansonnier de plus en plus vaste, au point même de travailler avec des artistes plus que crédibles de la mouvance indie l’ayant précédée. Souvenons-nous de l’album Folklore sorti en juillet 2020, avec des participations marquant d’Aaron Dessner (The National) et de Bon Iver. Oui madame !

Alors rien, absolument rien de cette kid star parmi tant d’autres ne laissait présager la générale des armées qu’elle est devenue.

On a beau rester indifférent devant la chanteuse et sa marque impériale, on ne peut nier les valeurs de Taylor Swift dans le contexte actuel:  féministe, centriste, pro-démocrate, pro LGBTQ +. Sa personnalité et sa posture socio-politique seraient-elles plus intéressantes que son art ? Poser la question…

Vous vous doutez bien que les attaques contre Taylor Swift n’ont pas tardé à se multiplier en cette phase embryonnaire de la campagne présidentielle. Sur le web, les conspirationnistes d’extrême-droite voient en elle une fabrication de l’establishment démocrate.

Le « narratif » complètement schizoïde de ces millions de paumés consiste aussi à nier sa relation amoureuse avec Travis Kelce, une fabrication du Deep State il va sans dire, et que le match Chiefs-Niners serait truqué au profit des Chiefs et du gouvernement américain. Et que dire de ce deep fake dégueulasse de la chanteuse dans un faux film porno.

Et quoi encore? Bien plus encore.

Le prochain chapitre, d’ailleurs, pourrait être politique. Peu probable qu’elle soit politicienne à ce stade de son existence, mais on ne pourra alors qu’applaudir (paradoxalement) son pouvoir réel d’influencer la nation américaine dans un sens autre que celui du néo-fascisme trumpiste… qui pourrait fort bien triompher l’automne prochain.

Photo FB Taylor Swift

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