Le sacrilège de Rolling Stone

par Alain Brunet

Ainsi donc, cette année s’amorce par un sacrilège : Céline Dion ne fait pas partie de la liste sélecte des 200 Greatest Singers of All Time selon le magazine américain Rolling Stone. La population francophone d’Amérique est profondément irritée, d’aucuns ressentent cette omission comme une insulte nationale, à tel point que moult chroniqueurs.euses de notre pop culture et même plusieurs scribes vedettes de nos médias traditionnels se prononcent sur cette affaire d’État… québécois.

À La Presse, notamment, Patrick Lagacé y décortique cette liste désormais fameuse où figurent de vrais classiques mais aussi des imposteurs. Il se demande ce qu’y fiche Billie Eilish (et son filet de voix), wtf est Anita Baker et qui donc est cette obscure SZA… étalant ainsi sa propre ignorance en culture pop. Flairant la bonne affaire médiatique, la productrice et animatrice Julie Snyder en fait ses choux gras en se rendant carrément à New York, plantée au pied du siège social de Rolling Stone afin d’y tourner une manifestation patentée (et plutôt rigolote!) dont elle est l’actrice principale et dont l’ultime objectif est de confronter les responsables de ce manquement, cet impair, cette indignité, cet opprobre.

Misère…

Primo, accorder une telle importance au magazine Rolling Stone, qui n’est plus un phare de la pop culture en musique depuis au moins un quart de siècle, c’est afficher sa déconnexion des médias spécialisés aux États-Unis. Les évaluations de RS s’adressent aujourd’hui à une portion de plus en plus négligeable du public musicophile, quiconque y perçoit une grande valeur de vérité ne sait probablement pas les profondes mutations médiatiques en matière de référencement en musique. À ce titre, Rolling Stone est aujourd’hui un dinosaure plutôt inoffensif…

Secundo, il faut relativiser la coolitude de notre Céliiiiine nationale, hors de nos frontières. Encore aujourd’hui, tant d’observateurs amerloques et de toutes nations ayant goûté à sa médecine la jugent artistiquement kétaine, d’un goût suspect, en proie à d’insupportables maniérismes. Ses bêlements de brebis égarée et ses vocalises athlétiques assorties de mâchouillements phonétiques, pour ne nommer que ces traits étranges, épatent des millions d’amateurs de stricte puissance vocale au service du divertissement léger… et agacent des millions d’autres. 

Ses détracteurs déplorent aussi le name dropping de ses producteurs discographiques, auteurs ou compositeurs pour la plupart issus de l’archi mainstream, ils affirment la faiblesse (ou carrément l’absence) de sa direction artistique –  pour l’avoir connu et beaucoup apprécié, René Angelil fut certes un authentique génie du management, mais on repassera pour l’art et la sophistication. Qui plus est, un lifestyle clinquant, un profil de nouveau riche et tant d’interventions publiques traduisant une pensée, disons inachevée, n’aident pas la cause de Céline. Mais oui, elle est devenue plus impériale, plus glam, un peu plus cool ces dernières années.

Oui oui, les perceptions négatives à son endroit périclitent en Amérique francophone. Une part congrue des jeunes générations, dont proviennent certains chroniqueurs talentueux que j’affectionne, trouvent aujourd’hui chez Céline beaucoup plus de qualités que de défauts. Le phénomène est comparable à celui d’autres interprètes de la pop culture devenus cool au fil du temps – feue Dalida ou feu Joe Dassin, confinés au camp des ringards à l’époque où ils sévissaient sur les scènes du monde, sont des exemples probants de ce type de réhabilitation.

Soit. Il faut prendre acte du phénomène et s’incliner devant ces perceptions légitimes… qui tiennent de la mythification.

Or, force est de constater que ce n’est pas tout à fait le cas aux USA et dans le monde anglo-américain en général. Pour plusieurs, Céline y incarne encore le divertissement musical sans finesse, cette pop sans substance qui conquiert des masses de beaufs sans vraiment imposer le respect chez les autres fans de musique. À tort ou à raison, tant de musicophiles considèrent Céline Dion comme une chanteuse de première puissance mais de seconde division, imbuvable interprète de variété grandiloquente destinée aux touristes de Las Vegas qui ne carburent pas particulièrement aux propositions de Radiohead, Björk et autres artistes innovants de la pop mondiale ayant atteint la cinquantaine – à l’instar de la superstar québécoise.

En Europe francophone, ce peut être différent et se comparer au ressenti québécois. Des centaines de milliers d’amateurs y ont admis Céline au panthéon de leurs goûts personnels, ils se mirent comme nous dans la destinée hallucinante de cette girl next door issue d’un milieu très modeste, ô combien attachant. Ils se mirent comme nous dans ses formidables aptitudes vocales. Ils se mirent comme nous dans ses accomplissements exceptionnels sur les palmarès mondiaux. Les francophones du monde entier admirent son immense succès de masse et sa conquête du public anglo-saxon, un fait de plus en plus rare pour un artiste dont le français est la langue maternelle. Qui d’autre que Stromae peut se targuer de remplir des arénas aux USA depuis l’apothéose de Céline dans les années 90 et 2000?  Qui d’autre le faisait avant elle? Il faut remonter à l’époque déjà lointaine d’Yves Montand et, encore plus lointaine de Maurice Chevalier. Si Céline Dion n’a jamais été une game changer de la pop, elle reste une incontournable de la variété.

Force est de déduire, que tous les ingrédients d’une indignation de masse sont au rendez-vous pour que cette liste des 200 Greatest Singers of All Time révulse ses fans, amuse le reste de la galerie… et nous en dise long sur ce que nous sommes (encore), francophones d’Amérique. Cette affaire embarrassante coïncide malheureusement avec l’annonce récente d’une maladie grave dont Céline est victime, ce qui risque de mettre un terme définitif à sa glorieuse carrière. Inutile d’ajouter que son état de santé est sûrement un catalyseur d’empathie nationale à son endroit.


Pour l’avoir maintes fois côtoyée en tant que reporter (jusqu’au tournant des années 2000), je puis témoigner avec affection de sa réelle sincérité et de ses aptitudes colossales en tant que conquérante de la variété internationale. Quant à sa contribution artistique, excluant l’album D’eux de J.J. Goldman, un maître de la pop FM et rien d’autre, je continue à souhaiter naïvement qu’elle puisse ressurgir un jour avec des productions de réelle envergure qui nous la feront paraître sous un autre jour. Rien n’est moins sûr, pour les raisons que l’on sait…

Chanson francophone / pop

Stromae, triomphe absolu de la francophonie métissée

par Alain Brunet

Jacques Brel était un Blanc, caucasien, européen, occidental, certes parmi les plus grands auteurs de chansons  d’expression française, toutes époques confondues. 

Stromae est un métis aux origines rwandaises et belges. Un demi-siècle après le règne de son illustre compatriote, il est actuellement le plus grand auteur belge de chanson francophone.

Et plus encore, on le constate de nouveau au crépuscule de 2022, Stromae demeure sans conteste la plus grande figure de l’entière francophonie au domaine de la pop.

Quel francophone européen, au fait,  peut remplir aisément le Madison Square Garden à NYC ? Quel autre francophone européen peut remplir quatre Centres Bell sans forcer ?

On en a observé l’accueil tonitruant ce week-end, on l’observera de nouveau le 11 décembre au Centre Vidéotron de Québec et le 14 au Centre Bell.

Le cycle de ses spectacles présentés à Montréal depuis ses débuts n’annonce donc aucun déclin. 

Une décennie plus tôt, les représentations du Métropolis furent prometteuses, mais on ne pouvait alors présumer clairement de la suite des choses, c’est-à-dire une telle domination. Les sceptiques furent confondus en 2015: les spectacles présenté au Centre Bell avaient été acclamés par des foules en liesse, le succès de masse de Stromae était atteint pour les meilleures raisons : répertoire de haut niveau, scénographie de haut niveau, charisme de haut niveau. 

Mais… Secoué par ce tsunami de popularité, l’artiste bruxellois fut en proie au surmenage, au burn-out, à la dépression. Confus sur son présent et son avenir, il  s’était alors retiré dans ses terres pour ainsi digérer le statut acquis, la pression médiatique, enfin toutes ces responsabilités qui viennent avec un telle célébrité. Il était même permis de croire que Stromae ne reviendrait plus resplendir dans l’espace public. On sait maintenant que l’appel de la scène et celui du studio étaient plus forts, heureusement d’aileurs.

Revoilà Stromae en Amérique du Nord avec la matière encore fraîche de Multitude, très bon album émaillé de chansons  brillantes  de réalisme et poétiquement relevées, et de cet autre spectacle frisant la perfection en incluant aussi ses plus grands succès il va sans dire. 

Au service d’un répertoire top niveau, les effets spéciaux témoignent d’un goût sûr et d’une très grande créativité. Les films d’animation représentent la superstar sans faire dans la pompe et complètent la thématique de chacune des chansons exécutées en temps réel par le soliste et des musiciens très compétents. On se souviendra de cette approche visionnaire des éclairages, écrans, décor post-industriels et projections, voilà qui  témoigne d’un avant-gardisme et d’un raffinement hors du commun. Un peu plus posé sur scène que par le passé, Stromae ne produit peut-être pas l’effet wow de 2015, son nouveau spectacle n’en demeure pas moins substantiel, nourrissant, divertissant.

Magnifié par ce nouveau chapitre, le triomphe absolu de Stromae est celui de la diversité francophone, répartie aux quatre coins d’un monde ayant cruellement besoin de ces valeurs inclusives.

Ainsi, une vaste proportion de ses fans n’a peut-être pas noté que ses chansons sont, outre la pop occidentale à tendance électro et certaines chansons de tradition française « classique », sont couchées sur des musiques populaires d’Afrique centrale, du Cap-Vert, d’Amérique latine ou de la Caraïbe. On réagit spontanément et naturellement à ces musiques car elles sont déjà présentes dans notre inconscient collectif.

Voilà qui, culturellement du moins, en dit long sur l’inévitable destin de l’Occident métis. S’il s’acharne à rester Blanc et caucasien, l’Occident sombrera face aux régimes monochromes revenus en force et fondés sur l’autoritarisme et l’intolérance de l’autre. S’il propose un autre modèle culturel que celui des nations apparemment homogènes et assurément crispées (Russie, Hongrie, Pologne, Turquie, Chine, Italie, etc.) et s’il résiste aux pressions internes des tenants du passé colonialiste et raciste (France, Brésil, USA, etc.) , le nouvel Occident pourra triompher des promoteurs de l’homogénéité, qui rêvent à tort d’une hégémonie perdue.

électronique / math rock / musique contemporaine / musique contemporaine / rock / rock de chambre / rock prog

Pourquoi The Smile? Parce que.

par Alain Brunet

Jonny Greenwood est devenu un maître de la musique de chambre et la composition électronique au service du rock complexe, enclin au jazz, aux musiques classiques orientales, à la musique contemporaine occidentale, à l’électroacoustique et aux formules mathématiques.

Thom Yorke est une des figures rock ayant le mieux exploité la piste électronique et autres formes plus sophistiquées que son expression originelle, sorte de rock existentiel à fleur de peau, un tantinet autistique, profondément générationnel à une époque, visionnaire depuis lors.

Radiohead fut un groupe emblématique pour les X, pour ensuite devenir une des rarissimes formations capables de remplir des arénas tout en maintenant une telle créativité compositionnelle.

Les deux têtes principales de la Tête de radio n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble dans leurs projets parallèles, d’où l’intérêt de The Smile qui les réunit au batteur Tom Skinner, qu’on a connu au sein des Sons of Kemet, un des groupes phares du jazz hybride en Angleterre.

En mai, l’album A Light for Attracting Attention retenait effectivement notre attention et nous informait des derniers travaux.

Thom Yorke (chant, guitare, basse, clavier), Jonny Greenwood (guitare, basse, clavier) et Tom Skinner (batterie). La réalisation est de Nigel Godrich, qui est à Radiohead ce que George Martin fut aux Beatles : membre externe, membre essentiel.

On reconnaît bien la patte de Thom Yorke, ses thèmes, harmonies et inflexions. On contemple la vaste palette de Jonny Greenwood. On apprécie l’excellent batteur… Et on a peine à éviter d’y voir un prolongement brillant de Radiohead.

On y observe des particularités différentes dans l’emballage, dans l’instrumentation, dans certaines zones électros, certains bourdons d’Asie centrale, certaines orchestrations de chambre, mais…. ce sont les guitares, la basse et les claviers qu’on reconnaît d’emblée, particulièrement lorsque nos hôtes s’expriment sans faste orchestral et avec attitude rock.

On ne change pas fondamentalement des mecs qui ont à leur façon changé l’allure du rock au cours du dernier quart de siècle. On doit s’attendre néanmoins à de solides propositions de ces rarissimes superstars n’ayant jamais cessé de chercher et de trouver. Ce qui est tout à fait le cas, once again. Vivement le concert au MTELUS.

État critique

par Claude André

On ne peut porter un jugement sur le travail des autres sans qu’il n’en coûte rien.

Récemment, sur une page Facebook alimentée par une comédienne célèbre, on s’offusquait du fait que le quotidien La Presse accorde désormais des notes sur 10 à des œuvres théâtrales.

Comme il fallait s’y attendre, des collègues comédiennes et comédiens de la célébrité en question ajoutèrent leur grain de sel, certains affirmant même que les journalistes culturels devraient se contenter de présenter les œuvres sans donner leur opinion.

Les confondant ainsi avec des relationnistes de presse.

S’ensuivit une chronique dans La Presse rédigée par un desdits journalistes culturels qui évoqua la fameuse tirade au sujet des critiques, ces « ratés sympathiques », de la sublime chanson Ordinaire de Charlebois, écrite par Mouffe.

Il s’agit là d’un débat qui revient ponctuellement dans l’espace public, à l’image – prenons un exemple au hasard – du respect ou non des vestiges du colonialisme britannique, comme prêter serment ou non au monarque de la part d’un nouvel élu québécois… Suivez mon regard.

Bref, cette histoire des critiques critiqués m’a rappelé cette vieille boutade, pas fausse du tout, qu’aimait citer mon vieux pote Tabra : « Les journalistes parlent de ce qu’ils ne connaissent pas et gardent pour eux ce qu’ils savent. »

Malgré la mondanité apparente des choses, le critique, comme le syndicaliste ou le politicien, doit hélas apprendre à vivre dans l’adversité et dans l’ingratitude permanente.

Voire la haine, parfois. Un artiste a déjà tenté de me coincer dans les toilettes d’un bar pour m’apprendre à bien critiquer un jour, ou était-ce une nuit? Qu’importe.

« La critique, c’est le bagne à perpétuité », disait Aragon…

Au nom de quelle légitimité, de quelle justice immanente ces plumitifs ont-ils le droit de se prononcer, d’appliquer une sentence, sur le travail d’un artiste? Voilà bien le sempiternel reproche qui nous est adressé. Mais, paradoxalement, aucune requête à ce jour n’a jamais, ou si peu, été formulée dans le cas contraire.

Étrange, n’est-ce pas? Non, pas tout à fait. J’ai eu le privilège de rencontrer des artistes qui portaient un jugement plus sévère à l’égard de leurs dernières œuvres que ne l’avait été la critique elle-même.

Je me souviens d’avoir lu dans une bio qui lui est consacrée que le grand Leonard Cohen, dans le cadre de ses travaux à l’université du temps où il était étudiant à New York, avait choisi de déconstruire et de massacrer une œuvre. Laquelle? The Spice-Box of Earth, un recueil de ses propres poèmes! Ah! Le bel humour juif!

N’étant pas en reste, Jean Leloup, sachant son film tourné au Vietnam très mauvais, avait invité le public lors d’un festival à une séance de projection durant laquelle les spectateurs pourraient littéralement lancer des tomates sur l’écran!

Tout cela demande de l’humilité et du courage. De la foi en sa destinée, oserions-nous dire si nous n’avions pas croisé ces pauvres malheureux qui tapissent l’antichambre d’un destin lequel, hélas, ne sera jamais le leur.

Vous savez, ces éternelles victimes qui imaginent des complots. Ces incompris qui râlent contre les journaleux, lesquels ne deviendront crédibles que le jour où ils parleront d’eux. Et de façon élogieuse, il va sans dire.

Voyez-vous, comme critique, il est parfois pénible de porter la destruction d’une chimère.

Heureusement, il y a aussi des gens touchés par la grâce. Ceux dont les « critiqueurs » ont envie de parler. Ces artistes sur qui tant d’espoirs sont fondés. Ceux-là, pas de quartier. Car un commentaire qui semble assassin à court terme peut, malgré les larmes et les remises en question, être l’élément catalyseur d’une œuvre foisonnante à plus longue échéance.

« Et la légitimité dans tout ça », dites-vous encore?

Une seule, croyons-nous : la passion. Véhémente. « Une honnêteté critique n’a pas de sens; ce qu’il faut, c’est la passion sans contrainte, feu pour feu », l’a si justement énoncé Henry Miller.

Il n’y a pas de codes. Ni de règles. On connaît tous des chanteurs qui faussent, d’autres qui balbutient. La question n’est pas là. Nous parlent-ils? Voilà ce qui importe. D’ailleurs, au fil des ans, les critiques de métier, et ce, sans consultation et malgré leurs personnalités, énoncent très souvent un propos similaire à l’égard des œuvres auxquelles ils et elles s’attardent. Ce sont les gardiens du temple.

« Mais de quel droit s’arrogent-ils une certaine légitimité à porter un jugement sur un métier qu’ils n’exercent pas? », dites-vous encore. Nous pourrions parler de démocratie, de liberté d’expression ou simplement dire que celui qui n’a jamais lu un commentaire sur le site Rotten Tomatoes avant de visionner une série sur Netflix leur lance la première salve de chips au vinaigre.

Cela dit, nous ne retiendrons que ces superbes mots du journaliste et cruciverbiste français Max Favalelli, qui répondit un jour à un jeune auteur s’étonnant de le voir chaque semaine juger les pièces des autres, alors qu’il n’en avait jamais écrit une : « Mon jeune ami, je n’ai jamais non plus pondu un œuf de ma vie. Et pourtant, je m’estime mieux qualifié qu’une poule pour juger de la qualité d’une omelette! »

autochtone / classique moderne / folk orchestral / post-romantique

Chants autochtones et musique symphonique blanche : le cas récent d’Elisapie à l’Orchestre Métropolitain

par Alain Brunet

Depuis quelques années, on assiste à la renaissance de fières identités autochtones au Canada. Cette renaissance est assortie d’une créativité artistique contemporaine, jamais observée  à ce point  dans l’espace public depuis que les peuples autochtones ont été la proie des pouvoirs coloniaux. 

Nous sommes en 2022, et ce vendredi 30 septembre sera la  Journée nationale de la vérité et de la réconciliation et c’est pourquoi, dimanche dernier à la Maison symphonique, l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Yannick Nézet-Séguin a voulu marquer le coup en invitant l’autrice-compositrice-interprète inuite Elisapie et sa collègue Sylvia Cloutier à mettre sur pied une œuvre composite, soit l’insertion de deux chansons originales interprétées en inuktitut, assorties de chants de gorge et de percussions traditionnelles.

Autour de ces chansons folk et de cette tradition inuite, les arrangeurs et compositeurs François Vallières et Jean-François Williams ont imaginé des compléments orchestraux bien sentis. 

Quel en était le véritable potentiel?

Avant de se prononcer du haut d’une connaissance occidentale, on doit comprendre sur quoi se fonde la musique traditionnelle inuite, monodique et de transmission orale. D’un point de vue rythmique, les tambours autochtones du Grand Nord reproduisent la pulsation universelle du battement cardiaque, ou autre rythme binaire extrêmement simple. Quant au chant de gorge, il faut rappeler qu’il s’agit plutôt d’un jeu que les ethnomusicologues ont inscrit, à tort ou à raison, dans le corpus musical traditionnel autochtone. 

Que peut faire alors un arrangeur et compositeur pour orchestre symphonique avec une telle matière? Rien d’autre que d’inscrire un discours harmonique complémentaire qui n’existe pas dans la culture traditionnelle autochtone. Les propositions orchestrales s’inspirent ici de musique classique moderne (et consonante) et vont à la rencontre des chansons d’Elisapie, du tambour traditionnel inuit et du jeu de gorge. Il s’agit d’un dialogue entre deux cultures, s’y expriment respectueusement deux cultures, au grand bonheur des protagonistes de l’œuvre et du public qui ont chaudement ovationné cette exécution (un euphémisme), dimanche dernier à la Maison symphonique.

Ainsi donc, force est d’admettre que la connaissance acquise des créateurs.trices contemporains d’ascendance autochtone peut et doit puiser dans les formes non autochtones, occidentales ou autres, tout en y intégrant leurs éléments patrimoniaux. Sans se renier, c’est ce que font tant d’artistes issus des peuples pré-coloniaux d’Amérique, compositeurs « sérieux », expérimentaux ou songwriters de souche autochtone , c’est-à-dire qu’ils enrichissent sciemment leurs traditions de procédés non autochtones pour ainsi actualiser leurs formes dans un contexte contemporain. 

Encore faut-il rappeler aux purs et durs de la musique classique occidentale que la « symphonisation » de formes populaires existe depuis les débuts du siècle précédent. Or, on sait que « l’ancien monde » de la musique classique blanche a longtemps méprisé ces formes où les airs connus se fondent dans les musiques orchestrales d’inspiration romantique, post-romantique ou moderne. Le simple fait que ces airs fussent prisés des grands publics ignorants du corpus classique suffit aux mélomanes omnipotents pour en justifier le rejet lorsque ces airs sont rehaussés par des formes symphoniques.

Fort heureusement, nous n’en sommes plus là, à l’exception de quelques représentants (en voie d’extinction) de cette vision surannée d’une culture occidentale de tradition européenne au sommet de la musique mondiale. 

afro-électro / afro-soul / afrobeats / coupé-décalé / pop / rumba congolaise / soukouss

José Louis et le paradoxe de l’amour, le Prix Polaris 2022 et le paradoxe canadien

par Alain Brunet

J’ai connu Pierre Kwenders peu de temps après que José Louis Modabi ait adopté ce pseudo, soit le nom d’une librairie fondée par son grand-père à Kinshasa où il est né et a passé son enfance avant d’émigrer au Québec avec sa mère. 

L’enthousiasme était de mise lorsqu’il a sorti en 2013 l’EP Whisky & Tea. Suivirent Le dernier empereur bantou en 2014, Popolipo en 2016, MAKANDA at the End of Space, the Beginning of Time en 2017, puis une série d’EPs précédant la sortie de José Louis and the Paradox of Love, sorti au printemps dernier avec l’impact que l’on sait : la victoire finale au Prix Polaris.  Bravissimo !

Ce dernier album est-il son meilleur ? Certainement le plus digeste, le plus épuré, le plus accessible, le plus fédérateur. Le plus pop, en fait.

Les éléments africains (percussions, lingala, souches afro-électro, rumba congolaise, soukouss, afrobeats, coupé-décalé, etc. ) et occidentaux (soul, jazz léger, synth pop, etc.) y sont parfaitement soudés, Pierre Kwenders a résolu l’équation de son art, il doit être désormais considéré comme une star de la pop mondialisée ayant fleuri à Montréal. 

C’est l’édifice de son œuvre qui triomphe à l’échelle pancanadienne. Le fruit était mûr pour que le drapeau de Pierre Kwenders flotte au faîte de la nouvelle pop.

Être fin, délicat, autodidacte inspiré, José Louis Mogadi mérite pleinement cet honneur. Qui plus est, il a su se poser en leader avec non seulement sa propre production mais aussi aus sein de la communauté Moonshine qui met de l’avant la culture afro-montréalaise, afro-québécoise, afro-canadienne, afro-mondiale dans un contexte actualisé.

En plus d’assumer le personnage androgyne qu’il a rendu public au fil des ans (et, de surcroît, le « paradoxe de l’amour »), Pierre Kwenders incarne la vibration métisse de Montréal qui rejaillit dans la culture musicale québécoise ou canadienne. Il s’exprime en français, en anglais, en lingala et plus encore, et donc véhicule les valeurs du multilinguisme et de la citoyenneté mondiale.

Ainsi, Montréal gagne une sixième fois le Prix Polaris, initié en 2006 : Patrick Watson (2007), Karkwa (2010), Arcade Fire (2011), Godspeed You! Black Emperor (2013), Backxwash (2020), Pierre Kwenders (2022). Et… en 16 ans, un seul album entièrement francophone a raflé le prix, ce qui en dit long sur la perception du Canada non francophone à l’endroit de la culture franco. 

Y a-t-il lieu de s’en formaliser ? Non et… oui.

Côté PAN M 360, ma posture personnelle est clairement plus mondialiste que celle de la moyenne québécoise blanche et francophone, mais nous défendons également bec et ongles la culture francophone d’ici et d’ailleurs. Nous ne voyons , d’ailleurs, aucun conflit entre la défense fervente d’une culture linguistique locale et notre posture mondialiste… à condition que nous puissions atteindre l’équilibre entre cultures locales et internationales.

Ce qui semble être le cas dans les cercles du Polaris: nations autochtones, communautés culturelles issues de l’immigration et culture anglophone mondialisée ont nettement la cote, sauf peut-être la culture francophone d’Amérique. Cette dernière y semblerait moins prisée par les temps qui courent, une perception partagée par plusieurs.

Il faut être conscient des préjugés souvent tordus à l’endroit des francophones d’Amérique… mais parfois fondés sur des faits bien réels, force est d’admettre.

Malgré mon inquiétude sur le déclin du français dans notre île, je préfère à tout nationalisme crispé cette ambiance montréalaise, multilingue, très ouverte, alternative probante à tous les replis identitaires observés chez nous mais aussi dans plusieurs pays du monde où la mondialisation culturelle ne prévoit pas une mosaïque équitable et cohésive des cultures planétaires. Encore faut-il rappeler que les crispations identitaires observées au Québec sont encore bien pires dans certains recoins de l’Amérique du Nord, en Russie, en Chine, en Pologne, en Hongrie ou en Turquie, et n’annoncent rien de bon pour l’avenir proche des êtres humains sur cette petite planète. 

Voilà pourquoi nous devons nous réjouir qu’un artiste multilingue, fier Africain de souche devenu fier Montréalais, puisse avoir convaincu l’ultime jury du Prix Polaris.

Ce qui ne nous empêche aucunement de réfléchir à la perception qu’a la communauté Polaris du fait français dans ce pays. J’ose croire que cette perception est erronée, à tout le moins démesurée, d’une société francophone canadienne présumément encline à la xénophobie, à la négation du racisme systémique ou autre forme plus soft d’isolationnisme culturel. Je souhaite que cette perception, inconsciente ou non, puisse rapidement être remplacée par celle d’une francophonie d’Amérique inclusive, ouverte et interculturelle, ce qui représente aussi une large part de la nation francophone d’aujourd’hui.

Autre paradoxe canadien…

Afrique / afro-électro / afro-latin / afro-rap / afro-soul / afrobeat / afropop / afrosoul / Antilles / Caraïbes / hip-hop / kompa / musique traditionnelle bambara / musique traditionnelle malienne / samba

Nuits d’Afrique 2022 : retour sur un retour en présentiel spectaculairement réussi

par Luc Marchessault

Ça semblait mal engagé à la fin mai, lorsque la percussionniste et animatrice Mélissa Lavergne s’est désistée de son rôle de porte-parole de Nuits d’Afrique. Elle n’aura donc aucunement promu le festival, cédant aux critiques de quelques obsédés de la mélanine. L’acteur, auteur, homme politique et chroniqueur Maka Kotto a parfaitement analysé cette controverse ubuesque. Ça s’est aussi corsé vers la fin du festival, gracieuseté d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) qui refusa à la superstar nigériane Yemi Alade son visa, pour des raisons très peu convaincantes. Ce n’est là qu’un des ratages de l’administration canadienne, qu’un éditorial du Devoir résume très bien.

Fort heureusement, ni l’absence de porte-parole ni l’incurie d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada n’auront gâché la fête. Vites sur le piton et diablement débrouillards, les programmateurs de Nuits d’Afrique ont recruté la rappeuse zambio-australienne Sampa the Great pour remplacer Yemi Alade, en clôture de festival dimanche dernier. Ce bon vieux coronavirus aura aussi tenté de foutre le bordel mais, dans l’ensemble, les dégâts furent limités. La couverture de Nuits d’Afrique par Pan M 360 en aura tout de même quelque peu souffert. Tandis que mon collègue Stephan Boissonneault était sur le terrain au début des festivités, j’étais sur le carreau chez moi, victime de la tenace engeance. Puis lorsque je pus reprendre les activités, c’est Stephan qui s’est retrouvé isolé chez lui…

Au cours de la chaude douzaine de jours de Nuits d’Afrique, Pan M 360 a pu faire des entrevues musicalement et humainement enrichissantes avec Ifriqiyya Électrique, Wesli, Manou Gallo, Yacine Ben Ali (percussionniste et arrangeur de Gnawa Soul, ainsi que bras droit du maâlem Moktar Gania) et Fabiana Cozza. Vous pouvez lire nos comptes rendus des prestations de Lindigo et Ghetto Kumbé, d’Ifriqiyya Électrique et de Sophie Lukacs.

En outre, on aura assisté au concert de la multi-instrumentiste – mais totalement bassiste pour l’occasion – Manou Gallo, virtuose et inspirée, sur la scène de l’Esplanade tranquille. Ce lieu, qui fut pendant de longues années un rectangle raboteux, graveleux et constellé de grosses flaques de limon urbain, est désormais convivial au maximum. Le Marché Tombouctou y était déployé, l’ambiance y était des plus cordiales. Après deux ans et d’innombrables rencontres Zoom, tout ça était salutairement sain.

On sera aussi allé au Théâtre Fairmount voir et entendre Moktar Gania et ses acolytes, qui ont entraîné l’auditoire dans une transe heureuse et dansante. Portant en bandoulière son guembri – basse à trois cordes dont la forme évoque la guitare rectangulaire de feu Bo Diddley –, le maâlem Moktar produisait un gros son de basse rond et envoûtant, tandis que le guitariste Anoir Ben Brahim, chaussé de Doc Martens blancs, plaquait là-dessus des accords de blues du désert. Le très charismatique Gbinti Koyo assurait dangereusement aux chœurs, aux acrobaties et, surtout, aux karkabous, ces castagnettes typiques de la musique gnawa dont il est un virtuose.

C’est aussi au Théâtre Fairmount que la Brésilienne et sambiste Fabiana Cozza a livré son premier concert en sol québécois. Cette formidable artiste a charmé la foule, c’est le moins que je puisse dire. Sensibilité et lucidité exceptionnelles, ainsi que capacités vocales et charisme remarquables : voilà qui circonscrit un tant soit peu le calibre de la dame. Fabiana Cozza nous a présenté la matière de l’album Dos Santos, paru en septembre 2020, et dont les 19 pièces rendent à la fois hommage à son père, Oswaldo dos Santos, ainsi qu’à son ascendance afro-brésilienne. Voilà une artiste qui se produira dans un espace plus vaste, lors de son prochain arrêt à Montréal.

Samedi dernier, le guitariste ivoiro-québécois Aboulaye Koné occupait la scène du chaleureux Balattou. Ses accompagnateurs n’étaient pas piqués des hannetons, je peux vous le certifier : un autre guitariste qui rythmait les solos d’Aboulaye; un claviériste qui venait tout juste de descendre d’avion, sur qui le décalage n’avait aucune emprise et qui tirait de son instrument, entre autres, des sons de kora; un batteur qui maîtrise totalement les fréquents changements de rythme inhérent à ce blues-prog mandingue, puis un bassiste et directeur musical chevronné qui s’appelle Carlo Birri. Pour clore la soirée, je me suis rendu presque à côté, au Ministère, où Nuits d’Afrique avait organisé une soirée DJ menée par Poirier, hyper-expert en la matière. J’ai assisté à son set et à celui de la très douée Empress Cissy Lo, dansotant en sirotant mon IPA tandis que les gens dansaient en bonne et due forme autour de moi. Puis je suis retourné dans Rosemont à vélo, le cœur léger et les oreilles pleines.

Il y a bien sûr plusieurs musiciens qu’on aurait voulu voir et entendre, dont Dicko Fils, le vétéran techno-dub Iration Steppas, la susmentionnée Sampa the Great et nombre d’autres. On se reprendra, comme on dit. Pour clore, des tonnes de mercis à l’équipe de Nuits d’Afrique, dont Thomas Chennevière, Amaëlle Beuze, Sépopo Galley et Guillaume Alexandre.

Afrique

Sur la légitimité de Mélissa Lavergne aux Nuits d’Afrique

par Alain Brunet

Mélissa Lavergne s’est volontairement désistée. Elle a renoncé au rôle de porte-parole des Nuits d’Afrique, qui vient de dévoiler sa programmation. Coanimatrice de Belle et Bum, la percussionniste vedette fut victime de propos injurieux dans les médias sociaux.

Grosso modo, on en avait contre sa légitimité de représenter un festival consacré aux musiques de l’Afrique et de sa diaspora. Son choix d’accepter ce rôle de porte-parole fut dénigré à tel point qu’elle a craqué. Force est d’observer que la médiation de cette nouvelle domine tristement celle du dévoilement de la programmation du prochain festival prévu à Montréal, du 12 au 24 juillet prochains.

Mardi soir au Théâtre Fairmount, Lamine Touré, cofondateur des Productions Nuits d’Afrique, du Ballattou, du Festival Nuits d’Afrique et de plusieurs opérations connexes, avait la voix traversée par l’émotion au dévoilement de la programmation d’un festival fondé dans les années 80, devenu une institution depuis lors. À Montréal, très peu de diffuseurs et producteurs ont fait autant que son organisation pour la culture afro, locale ou internationale que les Productions Nuits d’Afrique. Certains ont beau rouspéter sur des détails de leurs pratiques, la cohabitation entre la communauté artistique afro et des passionnés de race blanche associés aux Nuits d’Afrique a toujours été sincère et n’a jamais généré de crise.

Touré a donc conclu à « l’ignorance » des dénonciateurs.trices de Mélissa Lavergne. Justement ? Oui, justement.

Comme un nombre croissant d’artistes et citoyens à la peau blanche, Mélissa Lavergne n’est pas exactement de culture caucasienne, en ce sens que la culture blanche ne domine aucunement ses référents et son cheminement artistique. Assurément, la culture black est un fondement de son identité musicale et plus encore. Mais… être passionnée de rythmes afros et en faire sa profession, ça ne semble plus suffire en 2022 lorsqu’il s’agit d’incarner un festival qui a l’Afrique au cœur de sa mission.

Pourquoi en est-on rendu là ? Parce qu’il y a de la frustration dans l’air, et il y a des conditions historiques pour que cette frustration s’installe.

Rappelons que les artistes blancs qui font de la musique d’ascendance africaine ont encore aujourd’hui plus d’occasions de se distinguer dans une société à majorité blanche. Au Québec, Loud, Rhymz, Koriass et Souldia jouissent de bien meilleures chances d’atteindre les sommets qu’Imposs, Connaisseur Ticaso, KNLO lorsqu’il n’est pas au sein d’Alaclair Ensemble, Snail Kid lorsqu’il évolue dans la Brown Family au lieu des Dead Obies. Voilà des exemples parmi tant d’autres. C’est la réalité.

C’est d’ailleurs ainsi en Occident depuis l’aube de la modernité.  Au début du siècle précédent, des musiciens comme Nick La Rocca, qui s’inspiraient directement de King Oliver et Louis Armstrong, attiraient les foules blanches qui boudaient le jazz noir. Dans les années 30 et 40, les big bands de Harry James et Glenn Miller l’emportaient largement en popularité sur Count Basie et Duke Ellington. Dans les années 50, Chet Baker devenait une superstar de la trompette et, pendant des années, il fut plus populaire que Miles Davis. Durant cette même période, Dave Brubeck et sont quartette blanc brisèrent des records de vente discographiques avec l’album Time Out, le hard bop afro-américain passait derrière.

Les rapports égalitaires entre races et cultures en Occident ont certes progressé depuis le début du siècle précédent, mais nous sommes encore loin d’avoir atteint l’équilibre souhaité d’une société inclusive. L’épisode George Floyd nous l’a rappelé cruellement, inutile de l’ajouter.

Alors ? Cette frustration est aujourd’hui un ingrédient explosif pour les militants qui errent en dénonçant avec virulence une percussionniste blanche choisie pour être la porte-parole d’un festival consacré à l’Afrique, aux Antilles, aux cultures noires d’Amérique latine ou de toutes les grandes villes occidentales.

Il y a lieu de compatir avec Mélissa Lavergne, avec Lamine Touré, fier Guinéen venu au Québec il y a près d’un demi-siècle, et avec son associée de toujours, Suzanne Rousseau, Québécoise  blanche « de souche ». Sans relâche, ce couple professionnel a honnêtement construit ses opérations sur la base d’authentiques rapports inter-culturels au service des musiques de la mouvance afro.

La direction artistique a été représentée par des professionnels d’Afrique, des Antilles, de France et du Québec. Chose certaine, le pouvoir ultime des Nuits d’Afrique est partagé par un un homme de race noire et une femme de race blanche. Aujourd’hui, la programmation des Nuits d’Afrique est assurée par une femme de race noire et un homme de race blanche. On comprendra que les postes clés des Nuits d’Afrique illustrent ce vivre ensemble souhaité. Mais oui, des Blancs travaillent aux Productions Nuits d’Afrique, pilier de la diffusion afro-culturelle à Montréal. Et alors ?!

Les Nuits d’Afrique ne sont certes pas à l’abri des critiques mais, dans le cas qui nous occupe, subissent injustement les foudres de certains. Avec raison, une nouvelle génération décomplexée d’ascendance africaine en a vraiment marre d’être sous-représentée dans l’espace public, mais certains de ses éléments les plus en colère succombent au dogmatisme identitaire et pratiquent la culture de l’annulation. En scandant, par exemple, l’imposture de Mélissa Lavergne en tant que porte-parole des Nuits d’Afrique. Injuste, déplacé.

Tout ça est bien triste mais notre réaction immédiate, je parle de nous humains de bonne volonté, ne suffit plus. Le seul remède à tout ça est le changement réel. D’ici là…

Tant et aussi longtemps que la représentativité réelle des Noirs ne sera pas équitable dans l’espace public, une portion radicalisée continuera à faire de la cancel culture, d’autres Mélissa Lavergne en feront les frais.

La communauté mondialiste du FIMAV

par Alain Brunet

Au tournant des années 80, naissait le Festival international de musique actuelle de Victoriaville grâce à son fondateur et directeur artistique toujours en poste, Michel Levasseur, autour duquel la petite équipe des Bois-Francs vient de présenter une 38e sélection d’artistes issus des quatre coins du monde –  surtout l’Europe et l’Amérique du Nord, mais aussi le Japon et le Liban dans le cas qui nous a occupés ce week-end.

On l’a observé et écrit maintes fois, ce petit FIMAV presque quadragénaire tient davantage du congrès d’initiés que d’un événement fondé sur une vaste participation du public. Les connaisseurs de ces musiques pourtant diversifiées constituent une petite communauté internationale et se réunissent partout dans le monde lorsque des programmations leur sont offertes. Victoriaville est l’une de ces étapes sur le continent nord-américain.

Au fil du temps, ces mélomanes pointus qui se pointent à Victoriaville ont été progressivement conquis par ces propositions atypiques. La « musique actuelle », une expression propre à Victo et qui ne fera probablement pas école hors du circuit québécois,   renvoie néanmoins à un partage de valeurs universelles ayant trait à  l’audace, la créativité, la vision et aussi à l’exécution virtuose.

Voilà un des innombrables réseaux internationaux investis par des humains dont l’identité culturelle déborde largement le cadre local. Cette identité se forge aussi à travers ces valeurs esthétiques mises de l’avant dans des événements comme le FIMAV. 

Les exemples probants, tirés de cette vingtaine de concerts au programme, illustrent bien le phénomène:

Au sommet de la liste, on retient l’excellence de la New-Yorkaise Mary Halvorson, dont le projet Amaryllis & Belladonna, présenté samedi, ravit actuellement tous les férus de jazz nouveau et de musique contemporaine. La guitariste, compositrice et improvisatrice a réuni le quatuor à cordes Mivos, et un ensemble comprenant un trompettiste, un tromboniste, un batteur, une vibraphoniste, un bassiste. L’exécution fut très proche des enregistrements qui viennent à peine d’être rendus publics : les improvisations succinctes de la guitare (Halvorson), du vibraphone (Patricia Brennan), du trombone  (Jacob Garchik) , de la trompette (Adam O’Farrill) se joignent admirablement aux partitions brillantes et superbement interprétées par cet ensemble à géométrie variable.

Le trio Mopcut, formé d’Audrey Chen (voix,électronique), Julien Desprez (guitare, pédales d’effets), Lukas König (percussions, électronique), est l’un de ces puissants véhicules hybrides où la voix humaine se trouve magnifiée par des sons inédits et aussi des sons connus de quiconque. Exprimant plusieurs états sonores, les effets de saturation et les sons bruitistes produits par ces artistes hautement  inspirés se marient aux rythmes produits par la percussion et aux fragments mélodico-harmoniques inscrits dans un paysage plein de relief.  Audrey Chen demeure l’artiste centrale de cette expression, son art vocal se distingue très clairement du lot, il est aisé de lui prédire une grande carrière pour les décennies à venir.

La musique du Québécois Simon Martin fut interprétée par un ensemble réuni par le compositeur : Lyne Allard , alto, Victor Fournelle-Blain, alto, Jean René, alto, Émilie Girard-Charest, violoncelle, Étienne Lafrance , contrebasse. Sa musique très spéciale se fonde sur le déploiement de textures harmoniques qui varient progressivement en relief et en intensité, le tout conclu par une superbe ascension dans les fréquences plus aiguës. Cette linéarité du son finit par happer le mélomane et le brancher sur les micro-détails de ce minimalisme apparent exprimé dans l’œuvre créée dimanche, Musique d’art (2022)

La linéarité sonore était autrement illustrée par les artistes libanais Mazen Kerbaj, trompette,  Sharif Sehnaoui, guitare acoustique, Raed Yassin, contrebasse. Convenue de prime abord, l’instrumentation ici proposée est un prétexte à d’autres usages et d’autres fonctions. Trompette, guitare et contrebasse sont ici au service d’un discours essentiellement textural exprimé horizontalement. La guitare devient un générateur d’harmoniques et de percussions fines, la contrebasse y est associée à différents procédés sonores mis au point par son titulaire, la trompette y est aussi couplée à un jeu d’effets texturaux et percussifs. L’inspiration moyen-orientale y est très subtile mais contribue clairement à un discours riche et sage. On devine qu’il faille respirer par la nez à Beyrouth, par les temps qui courent…

Le quatuor de saxophones Quasar a présenté au FIMAV un de ses programmes  les plus exigeants de sa saison, dont deux œuvres du compositeur canadien Wolf Edwards (Iskra et Torque), une pièce spatialisée de l’Argentine Analia Ludgar (Cathédrale-Lumière) et surtout, un chef d’œuvre du Grec Iannis Xenakis, composé à la fin de son parcours génial (Xas, 1987).  Il y avait de quoi être fier de ces quatre virtuoses montréalais, toujours au service de la période contemporaine, virtuoses que sont Marie-Chantal Leclair, sax soprano, André Leroux, sax ténor, Mathieu Leclair, sax alto, Jean-Marc Bouchard, sax baryton.

Quant à René Lussier, un artiste emblématique du FIMAV depuis les débuts, eh bien il a fait du très bon René Lussier. On ne se refait pas dans la soixantaine et l’ex-Montréalais, installé dans les Bois-Francs depuis des lustres, reste fidèle à son jeu singulier à la guitare et surtout à une œuvre complexe impliquant différentes source populaires québécoises (folklore,country,etc.) ou universelles (jazz contemporain, bruitisme, musique contemporaine, musiques pour dessins animés, notamment) à des structures cohérentes et parfois exigeantes pour les interprètes fort bien préparés pour l’occasion Luzio Altobelli , accordéon, marimba, Samuel Blais , saxophones, Guillaume Bourque, clarinettes, Alissa Cheung, violon, Julie Houle, tuba, Robbie Kuster,  batterie, égouïne,  Marton Maderspach, batterie, marimba, René Lussier , guitare et basse électriques, sans compter cette séquence d’innombrables onomatopées produites par le chanteur japonais Koichi Makigami, créature unique en son genre dont les recherches multiples sur les sons produits par le corps humain prennent trop souvent l’allure d’une suite d’effets.

Mats Gustafsson avait déçu la veille lors d’un concert peu concluant avec David Grubbs, dont la guitare et le chant avaient peu à voir avec le jeu du saxophoniste suédois et du collègue trompettiste et bidouilleur électro Rob Mazurek. Manque de cohérence et minceur de la proposition ont précédé une prestation dominicale nettement plus vitaminée. Mats Gustafsson et son collègue américain Colin Stetson, très connu des mélomanes québécois pour ses participations au supergroupe Arcade Fire et au Bell Ochestre lorsqu’il vivait à Montréal et qu’il partageait la vie et la créativité de la violoniste Sarah Neufeld, avec qui il a fait de superbes duos. Saxophones alto et basse côté Stetson, sans compter la respiration circulaire et les micro-contacts, saxophone baryton côté Gustaffson, haute intensité, haute virtuosité, dialogue fervent.

D’autres programmes ont évidemment plu aux “congressistes” de Victo, mais nous n’en sommes plus à l’ère où il faut tout recenser vu l’immensité de l’offre musicale sur cette petite planète. Quoi qu’il advienne, la petite communauté mondialiste du FIMAV existe toujours  et partage des valeurs qui n’ont absolument rien à voir avec ce qui mine l’humanité en cette période trouble :  repli identitaire, nationalisme territorial, intolérance morale, fermeture à l’Autre. 

Au FIMAV, comme c’est le cas pour des centaines d’autres subtiles manifestations culturelles consacrées aux expressions différentes de celles privilégiées par les grands courants du divertissement planétaire, on ne nie certes pas la culture locale, mais les valeurs universelles d’ouverture et d’échange l’emportent largement sur l’étroitesse d’esprit. 

Voilà un de ces îlots de fraîcheur dont l’humanité a cruellement besoin.

hip-hop

Kodak Black ne mérite pas de participer au cycle de rédemption de Kendrick Lamar

par Stephan Boissonneault

Il mérite plutôt d’être puni.

Mr. Morale & the Big Steppers, cinquième album studio de Kendrick Lamar lancé il y a quelques jours, reçoit un accueil dithyrambique. Nombre de critiques constatent systématiquement qu’il s’agit du magnum opus de Kendrick, de son album le plus vulnérable et le plus personnel à ce jour. Tout cela est vrai. Or, l’une des composantes de cet album me trouble : la collaboration de Lamar avec Kodak Black, un autre rappeur dont le vrai nom était Dieuson Octave jusqu’à ce qu’il en adopte un autre légalement, soit Bill Kapri, afin de faire oublier son épais dossier judiciaire.

Kodak Black a toujours été controversé, dans le monde du rap et de la culture pop. Il a été arrêté ou presque arrêté à maintes reprises et a fait face à des accusations de port illégal d’armes, de consommation de drogue et, plus récemment, d’intrusion. Des trucs de gangster, donc. C’est sa marque de commerce, qu’il promeut dans les médias sociaux; il joue à l’influenceur de type « gangster » et répond à ses fans en se balançant de la grammaire.

En 2016, toutefois, Kapri a été accusé d’agression sexuelle sur une élève du secondaire. Il a finalement admis l’accusation en 2021 et a accepté un accord sur plaidoyer pour agression au premier degré, puis a été condamné à 18 mois de probation et à une amende de 125 $, selon le magazine XXL. Il a également été gracié par l’ex-président Trump. Ce qui est logique, plus j’y pense : je suppose que les agresseurs présumés pardonnent à d’autres agresseurs… Aucune compensation financière n’a été versée à la victime de Kapri, qu’il a reconnu avoir agressée et, pour ajouter à l’horreur, il s’est par la suite vanté de ne pas avoir à lui verser un centime.

Kodak Black, ce citoyen exemplaire, figure donc sur l’album de Kendrick Lamar, l’un des artistes les plus inspirants et influents du 21e siècle, lauréat du prix Pulitzer par-dessus le marché. Et c’est vraiment embêtant, car à mon avis, sa présence minimise et dévalorise les passages où Kendrick se fait plus vulnérable, dans cet album de 18 chansons.

En écoutant Mr. Morale & the Big Steppers pour la première fois, j’ai compris que cet album allait m’emmener dans des endroits très sombres, de ceux qui défont et refont lentement la psyché d’une personne en temps réel. L’album aborde de nombreux thèmes –relations, paternité, démons du passé –, mais l’un de ceux qui ressortent le plus, vers la deuxième moitié, réside dans la guérison des agressions et des traumatismes sexuels, dans des chansons comme Auntie Diaries, Mother I Sober et Mr. Morale. Je ne connais pas Kendrick Lamar et je ne sais pas ce qu’il pense, en tant qu’homme noir dans ces États-Unis qui traversent l’une des périodes les plus tumultueuses de son histoire moderne. Je sais, toutefois, que si je faisais un album dans lequel je me confronte aux agressions dont ma mère, ma tante, mes amis et moi avons été victimes, je n’y ferais pas figurer un homme qui n’a pratiquement aucun remords d’avoir commis ces actes.

Le rôle de Kodak Black dans Mr. Morale & the Big Steppers aurait pu porter sur la responsabilité et le changement réel menant à la rédemption. Au lieu de cela, il narre quelques couplets inutiles dans la chanson Silent Hill.

Dans la chanson Mother I Sober, un véritable coup de cœur où Kendrick se livre à une psychanalyse. Il explique qu’il est conscient de son imperfection et qu’il ne peut en rejeter la faute sur les violences sexuelles dont il a été victime, durant son enfance. Il y dit cette phrase particulièrement révélatrice : « Je connais des secrets, tous les autres rappeurs ont été agressés sexuellement – Je les vois tous les jours enterrer leur douleur sous des colliers et des tatouages. »

Cette phrase est puissante pour maintes raisons. Globalement, le rap est une question d’image et d’influence et, à plus petite échelle, il fait revivre des souvenirs douloureux et des erreurs à travers la poésie. Nous pouvons considérer les rappeurs comme des personnes ayant des défauts, mais ils sont toujours forts, riches, prospères, plus grands que nature. Kendrick est plus grand que nature, mais à mon sens, son objectif est d’être exposé aux yeux du public. Il n’a pas peur de rapper sur ses peines réelles et celles qu’il constate dans son entourage. Il ne se cache pas derrière des métaphores mielleuses ou des phrases vagues. Il est totalement authentique; la phrase susmentionnée parle de lui-même et d’autres rappeurs qui peuvent être réduits en lambeaux à cause d’un traumatisme sexuel. Au même titre que le traumatisme sexuel causé par Kodak Black. Alors, pourquoi a-t-il permis à un gars qui se trouve à la source du problème d’être célébré sur son album? Ceux qui font le choix d’agresser sexuellement les autres ne devraient pas être célébrés. Cela ne veut pas dire qu’ils sont irrécupérables, mais s’ils n’éprouvent aucun remords… à quoi bon?

Mr. Morale & the Big Steppers

J’ai essayé de ne pas lire d’autres opinions sur ce sujet avant d’écrire cet article, car je ne voulais pas qu’il soit influencé (ce qui arrive tout le temps aux écrivains). Je suis toutefois tombé, dans la revue Complex, sur un excellent article du poète et activiste Kevin Powell, qui dissèque Mr. Morale et explique pourquoi c’est l’un des albums les plus importants pour les Noirs, dans l’histoire récente.

Powell qualifie l’album de chef-d’œuvre, mais même lui ne sait quoi dire sur la présence de Kodak Black : « Je ne sais pas où Kendrick veut en venir, peut-être est-il est un véritable mentor pour K.B., ou le pense-t-il, mais l’album s’en serait trouvé mieux si Kodak Black n’y figurait pas. »

En écrivant ces lignes, je me souviens de la conversation que j’ai eue avec certains membres de l’équipe de PAN M 360 à ce sujet, avant de décider de faire connaître mon opinion. L’environnement dans lequel Kendrick Lamar et Kodak Black ont grandi, en tant que Noirs des ghettos, est très différent du mien, moi qui suis un Canado-Hispanique de 28 ans. C’est vrai, mais j’ai toujours détesté l’excuse selon laquelle « nous sommes le produit de notre environnement ». Bien sûr, si vous avez grandi dans un milieu d’agressions, de violence et de mépris du bien-être humain, cela peut influer sur vos décisions. Mais si vous savez que c’est intrinsèquement mauvais et que vous racontez comment cela vous a changé, ne devriez-vous pas essayer d’agir conséquemment? N’est-ce pas ce dont parle Kendrick dans son rap? Les agresseurs peuvent provenir d’environnements dysfonctionnels, mais ils n’en restent pas moins des agresseurs. Il doit y avoir une forme de rédemption. Sinon, rien ne change et le cycle se perpétue. Et Kodak Black se trouve au milieu de ce cycle.

Je suis reconnaissant de n’avoir jamais eu à subir de traumatismes sexuels, mais en tant que journaliste, j’ai interviewé de nombreuses personnes à ce sujet. Des amis se sont également confiés à moi. Le message qui ressort de la participation de Kodak à l’album est celui-ci : « Oh, les gens peuvent être horribles et poser des gestes horribles, mais c’est comme ça. » Chez les victimes de tout type de violences, ce type de mentalité est déprimant et dommageable à l’extrême. Il suffit de penser aux fans de Kendrick qui ont leur propre vécu d’agressions sexuelles. Cela leur fera l’effet d’une gifle.

Je songe à la première fois que j’ai entendu Kendrick Lamar. C’était il y a environ sept ans. Je n’écoutais pas beaucoup de nouveau rap à l’époque. Je préférais les groupes comme Public Enemy, NWA, Run-DMC, les trucs plus old school. Mais on m’a parlé de Good Kid, M.A.A.D City et cela m’a ouvert les portes de la résurgence plus jazzy du hip-hop. Kendrick a été ma porte d’entrée vers des artistes comme Thundercat, Anderson .Paak, The Alchemist, Freddie Gibbs, Flying Lotus, Childish Gambino, Run The Jewels et j’en passe. Tout a commencé avec Kendrick, et je ne suis pas le seul à qui ça arrivera. Dans quelques années, ou peut-être même demain, un enfant va découvrir Kendrick, peut-être grâce à Mr. Morale & the Big Steppers. Il en sera époustouflé. Et peut-être que ça s’arrêtera là. Ou peut-être que cet enfant deviendra aussi obsédé par les textes de Kendrick que je l’étais il y a quelques années, et qu’il cherchera vraiment à comprendre les raisons pour lesquelles il crée.

Ce que fait Kendrick Lamar compte. Cet artiste a remporté le prix Pulitzer, son influence est importante pour de nombreux créateurs en herbe et fans de musique. En s’abstenant de contextualiser cet élan créatif portant sur des traumatismes sexuels, Kendrick Lamar affirme que ce que Kodak Black a fait est acceptable. Ce n’était pas un choix aléatoire, ce n’est pas comme si Kendrick avait désigné ses collaborateurs en lançant des fléchettes sur une cible. Le choix de Kodak Black n’est pas anodin. Or, malgré le tollé sur les médias sociaux, il n’a rien répondu. Et il ne le fera probablement jamais.

Ce qui fait qu’à titre d’admirateur de Kendrick Lamar, j’aimerais avoir des réponses que je n’obtiendrai probablement jamais. J’ai cependant la chance d’avoir une plateforme pour m’exprimer. Mr. Morale & the Big Steppers contient certaines des meilleures chansons du répertoire de Kendrick. Je continuerai de les écouter, mais je mentionnerai également la controverse Kodak Black dès que je le pourrai. Parce que c’était peut-être ce que désirait Kendrick en l’incluant : susciter une discussion sur les agresseurs.

Je sais que ce n’est pas la première fois – et certainement pas la dernière – qu’un agresseur, avoué en plus, figure sur un grand album. Je pensais que Kendrick ne s’y ferait pas prendre, sans doute. Mr. Morale & the Big Steppers aura toujours un goût un peu amer, pour moi, et j’espère vraiment que cette discussion se poursuivra, pour qu’on aboutisse à une véritable rédemption ou à un changement de culture quant aux agressions et au rap. Peut-être que Kendrick dit vrai, dans la chanson Father Time, et qu’il n’est en fait pas aussi mature qu’il le croit, qu’il a encore des choses à apprendre et des blessures à guérir.

indie folk / indie rock

Big Thief nous rappelle pourquoi on aime assister aux concerts

par Stephan Boissonneault

Big Thief a toujours constitué une énigme, pour moi. Ce groupe est dirigé par l’auteure-compositrice Adrianne Lenker, qui affectionne les chansons poétiques d’une honnêteté totale. Bien que la quantité de mots puisse étourdir l’auditeur, les refrains sont faciles à retenir. De plus, malgré leur divorce, Lenker et le guitariste Buck Meek – les deux principaux auteurs-compositeurs –, demeurent amis et continuent de créer des chansons ensemble. Des groupes ont cessé d’exister pour bien moins que ça.

C’est peut-être le mélange d’indie-folk, d’americana et, parfois, de rock direct qui attire de telles foules aux concerts de Big Thief. Ou peut-être est-ce le désir de vivre un moment de vulnérabilité avec une si grande auteure-compositrice.

Quoi qu’il en soit, c’est ce qui s’est passé en ce lundi de Pâques 2022, lorsque des milliers de personnes ont envahi la salle de l’Olympia, un bâtiment décoré comme un vieux cinéma où sont projetés des films de série B chinois, avec ses murs rouge vif et ses colonnes au centre de la scène.

Je crois que personne ne s’attendait à ce qu’une artiste comme Kara-Lis Coverdale (désormais établie à Montréal) assure la première partie. Ses paysages électroniques et cinématographiques ont toutefois ravi l’auditoire. Sa prestation n’avait pas de frontières, en matière de genres; certains moments ressemblaient à un film du Studio Ghibli ou à une sorte de Jugement dernier infernal.

Kara-Lis Coverdale

Elle n’a pas dit un mot, mais a créé et vécu avec nous des moments de pur bonheur sonore. Bien que les spectateurs ont quelque peu bavardé pendant sa prestation. Adrianne Lenker a d’ailleurs fait une déclaration à ce sujet, il y a quelques jours, sur Instagram. Cela ne visait pas que le concert de Montréal, mais les premières parties en général.

Dans la vidéo, Lenker rappelle aux spectateurs que, lorsque quelqu’un se produit sur scène, il importe d’être attentifs, d’écouter ou, à tout le moins, de se taire pour que les autres puissent écouter; sinon mieux vaut aller voir ailleurs.

Lenker n’a pas tort. Tout le monde était silencieux pendant la prestation de Big Thief, à l’exception du tonnerre d’applaudissements entre les chansons. Et le programme, sublime, était surtout axé sur le gigantesque nouvel album Dragon New Warm Mountain I Believe in You, mais comprenait aussi quelques anciens morceaux de Masterpiece et de Capacity.
 

Big Thief à L’Olympia

« Comment aimez-vous Montréal? » a crié un fan après Black Diamonds, la première chanson.

Lenker a doucement répondu « J’adore Montréal » et a commencé à raconter, à voix basse, une histoire où elle et quatre amis s’étaient rendus du Minnesota à Montréal en quelques jours. Ils avaient pris le volant chacun leur tour et ne s’étaient accordé qu’une journée en ville, ce qui leur avait permis de « tout faire en une journée ».

J’avais déjà vu Big Thief au Levitation, à Austin. C’était bien, mais pas mal moins impressionnant que le concert de Montréal, qui était beaucoup plus électrique. Lenker et Meek changeaient de guitares entre les chansons pour obtenir des accords et des sons plus intéressants; ils sont également très doués en solos de guitare presque atonaux, qui semblent émaner d’un pur courant énergétique. Adrianne Lenker, en particulier, était incroyable à regarder lors de son solo distordu de sept minutes pendant Not. Voilà pourquoi on aime assister aux concerts : pour vivre nos chansons préférées, mais aussi pour voir les artistes se surprendre eux-mêmes en direct.

 

Adrianne Lenker de Big Thief

Le concert « officiel » a pris fin avec la chanson Certainty, extraite du dernier album. Puis, Big Thief nous a fait quatre chansons en rappel. D’abord la très ludique Spud Infinity où Noah Lenker, frère cadet d’Adrianne, jouait de la guimbarde. On a aussi pu entendre les incontournables Masterpiece et Mary.

Ce fut donc un concert mémorable. Big Thief a même joué une toute nouvelle chanson, Happy With You, ce qui signifie que le groupe nous prépare sans doute un nouvel album ou microalbum. Tout juste après le très touffu Dragon New Warm Mountain I Believe in You. Prolifique, vous dites?

classique occidental

Que Daniil Trifonov peut-il dire ?

par Alain Brunet

Sauf les vedettes ouvertement pro-Poutine, on pense ici au maestro Valery Gergiev, au pianiste Denis Matsuev ou à la soprano Anna Netrebko, les artistes russes de grand talent se trouvent dans une position très délicate, qu’ils évoluent dans leur pays ou hors de leur pays. Le régime Poutine a retrouvé ses marques staliniennes au fil des deux dernières décennies : révisionnisme historique, ultranationalisme, pouvoir oligarchique, mensonge institutionnalisé, désinformation, pressions autoritaires auprès des opposants et leurs proches, délation, répression, violence… Enfin bref, si vous êtes une personnalité publique russe, il est dangereux de vous exprimer sur la situation. Jusqu’à quand ? Tant et aussi longtemps que Poutine sera en place, ce qui ne garantit en rien un avenir radieux après son départ.

Daniil Trifonov, qui se produit à Montréal cette semaine avec l’Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Rafael Payare, ne donne évidemment pas d’interview aux médias…Bien évidemment, la plupart lui demanderaient de préciser sa position sur le conflit armé, le mieux qu’il pourrait répondre à cela consisterait à souhaiter le retour de la paix ou exprimer son inconfort sans donner de détails supplémentaires. Comme les sportifs russes, d’ailleurs. Sinon… souvenez-vous du cas d’Artemi Panarine, un des meilleurs attaquants des Rangers de New York. Lorsque, l’an dernier, ce dernier s’était positionné clairement contre les pratiques répréhensibles du régime Poutine, la ferme de trolls russes eut tôt fait de lui bricoler une fausse histoire de violence physique à l’endroit d’une adolescente… le joueur de hockey avait dû s’absenter du jeu pour faire la lumière sur ce vicieux canulard.

On comprendra que la presque totalité des personnalités publiques de Russie risquent leur propre sécurité et celle de leurs proches s’ils se prononcent ouvertement contre ce régime qui calomnie, salit, emprisonne ou assassine carrément ses opposants.

Voilà pourquoi l’OSM gère différemment cette crise le pianiste russe Alexander Malofeev annulé sous la pression pro-ukrainienne au début de l’invasion. On avait peur que le jeune prodige de 21 ans fasse les frais montréalais de la colère anti-Poutine, on avait voulu le protéger. Quelques semaines plus tard, la réflexion est différente. Il y aura une manifestation à l’initiative de militants pro-ukrainiens pour dénoncer la tenue des concerts du pianiste Daniil Trifonov, mercredi et jeudi à la Maison symphonique. Les opposants ne réprouvent pas la culture russe mais estiment que la présence publique des artistes russes n’est pas acceptable dans le contexte actuel. Rappelons également que le Conseil des Arts du Canada annonçait le 4 mars qu’il cessait de financer « toute activité impliquant la participation d’artistes ou d’organisations artistiques russes ou biélorusses », précisant néanmoins que ces mesures étaient temporaires. Alors on en déduit que Trifonov échappe à cette catégorie puisqu’il n’est pas soutenu ici par une organisation artistique russe ou biélorusse.

Voilà un cas intéressant de zone grise : publiquement, Trifonov s’est montré désolé de la situation mais n’en a pas dit davantage, à l’instar d’autres personnalités publiques tels l’attaquant vedette des Capitals de Washington Alex Ovechkin (un chouchou notoire de Poutine) et le joueur de tennis Daniil Medvedev, no 2 mondial. Grosso modo, ces personnalités publiques restent très floues sur leur position face au régime et souhaitent candidement le retour à la paix, ce qui apparaît nettement insuffisant d’entrée de jeu. Effectivement, ça l’est mais… il faut aussi comprendre que ces Russes célèbres et leurs entourages sont surveillés de près par les autorités de leur pays d’origine, et donc muselés dans leurs propos s’ils franchissent cette ligne de la candeur.

Voilà qui justifie l’invitation de Daniil Trifonov, une décision délicate de l’OSM où son immense talent pianistique l’emporte largement sur les arguments l’excluant des scènes du monde. On devine que le pianiste ne puisse exprimer vraiment sa pensée sur le conflit et qu’il souhaite poursuivre sa carrière à l’étranger. Si le conflit s’enlise toutefois, Trifonov et ses collègues pourraient faire face à plus d’adversité dans leur parcours artistique… Nous n’en sommes pas là et nous comprenons que la gent classique marche sur des œufs, ceci incluant les mélomanes que nous sommes.

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