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Fabiana Cozza : saine samba

Interview réalisé par Luc Marchessault
Genres et styles : Brésil / samba

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Après avoir étudié le journalisme et obtenu une maîtrise en orthophonie, Fabiana Cozza fait ces années-ci un doctorat en musique à l’Unicamp (Universidade Estadual de Campinas). C’est aussi une musicienne et chanteuse accomplie, qui récolte des honneurs sans y accorder trop d’importance. Fabiana Cozza multiplie aussi les activités concomitantes : elle écoute, réfléchit, enseigne, explore et écrit. Elle a expliqué éloquemment à Pan M 360 sa perception de l’art, de la voix, du chant, de l’engagement et de la guérison, en revenant fréquemment à son merveilleux pays malheureusement mis à mal, le Brésil.


Pan M 360 : Bonjour Fabiana Cozza! Vous êtes sans contredit une artiste qui prend la musique au sérieux. En quoi vos études doctorales vous permettent-elles d’envisager la musique autrement?

Fabiana Cozza : Mon doctorat porte sur l’interprétation musicale, notamment instrumentale. J’étudie l’utilisation des percussions comme accompagnement à l’enseignement du chant, plutôt que le piano. C’est une proposition pédagogique différente qui s’appuie sur mon ascendance afro-brésilienne. Lorsqu’on entre à l’école de musique, on nous enseigne celle-ci selon une perspective européenne. Or, au Brésil, d’autres perspectives existent. Lorsque j’étais enfant, mon père organisait ce qu’on appelle des « cercles de samba » chez ma grand-mère maternelle; j’ai grandi en voyant mon père et d’autres proches d’origine africaine danser. Puis j’ai commencé à étudier le chant, ce que j’ai fait durant presque 20 ans. Et que je continue à faire, de différentes manières, car je désire approfondir mon apprentissage. J’ai constaté à l’époque qu’il n’y avait qu’un type d’enseignement et que celui-ci était rigide, presque militaire.

Pan M 360 : Les percussions ramènent l’apprenant aux origines de la musique.

Fabiana Cozza : Oui, elles correspondent au rythme biologique, à la vie même. Quand j’enseigne le chant, je veux que mes élèves me disent où se trouve leur voix. Au-delà de l’aspect technique, car tout le monde peut apprendre à chanter, mais ce qui importe, selon moi, est de situer sa propre voix. Et dans ce processus, les percussions viennent envelopper l’élève, le réconforter. J’ai proposé à l’université de diviser mon groupe d’élèves-sujets en deux sous-groupes, les non-professionnels et les professionnels, pour mettre à l’essai cette nouvelle pédagogie. Ça donne de très bons résultats, jusqu’à maintenant.

Pan M 360 : Vous menez ces recherches doctorales depuis plusieurs années?

Fabiana Cozza : Avant même de les entamer, j’enseignais également de cette manière un peu partout, pas seulement qu’au Brésil, mais en Israël, en Californie, en France et ailleurs. Je faisais un type d’intervention auprès des nouveau-nés ayant des problèmes cardiaques : cela consistait à chanter en adoptant le ton de voix de leur mère, pour les détendre. On se rendait compte que, parfois, cela provoquait une diminution de leur tension artérielle.

Pan M 360 : Votre carrière englobe beaucoup de choses, elle ne limite pas au chant proprement dit.

Fabiana Cozza : Je crois que le chant consiste en davantage de choses que de chanter. Chanter, c’est avoir une voix, c’est comprendre notre condition sociale et l’exprimer, c’est faire valoir nos revendications. Ça ne se limite pas à produire de beaux sons.

Pan M 360 : Faire valoir ses revendications, c’est primordial pour nombre de vos compatriotes ces années-ci.

Fabiana Cozza : On assiste à un désastre au Brésil, compte tenu de l’individu – dont je ne veux pas prononcer le nom – qui occupe la présidence du pays. Donc, être une artiste signifie pour moi être une travailleuse et une personne engagée. Et en ce moment, on doit crier au reste de la planète que notre pays court à la catastrophe. Mais j’ai espoir que cette situation change en octobre, à l’élection présidentielle.

Pan M 360 : Nous compatissons totalement avec vous.

Fabiana Cozza : Vous dites « compassion » et ça me rappelle qu’hier, mon bassiste – qui est aussi mon directeur musical – et moi nous promenions à Montréal. Nous sommes arrivés dans ce parc où un pianiste créait en direct la trame sonore d’un film de Chaplin, je pense que c’était Le cirque. Les gens regardaient et écoutaient. C’était pour moi une démonstration de civisme. Chez nous, on a l’impression de vivre une guerre sans bombes, compte tenu des tensions constantes, de la pauvreté grandissante, du nombre absurde de gens qui ont perdu la vie durant la pandémie alors que nous aurions pu avoir des vaccins, et des dommages irréparables à l’environnement.

Pan M 360 : Notre monde sera de plus en plus axé sur l’immigration, que ce soit au sein d’un pays ou au-delà des frontières nationales. C’est un sujet auquel vous êtes sensible, puisque vous abordez le cheminement de vos ancêtres dans votre musique. Croyez-vous que de plus en plus de musiciens aborderont ce sujet?

Fabiana Cozza : J’ai collaboré avec différents artistes à l’étranger, entre autres Mû Mbana de la Guinée-Bissau et Sadao Watanabe du Japon. Je suis allée souvent à Cuba, j’adore ce pays car nous sommes si proches, compte tenu des racines communes de descendants d’esclaves cubains et brésiliens. L’immigration est une question urgente. On ne peut l’ignorer. En matière de torts que peuvent subir des catégories de gens, à cause de décisions politiques prises partout dans le monde. Même au Brésil, les policiers me traitent parfois comme si j’étais suspecte, parce que je suis une Noire. C’est la même chose dans les aéroports. Nous sommes arrivés ici en passant par les États-Unis. Bien que tous nos papiers soient en règle, les douaniers sont très désagréables, comme si nous étions des meurtriers ou des terroristes. J’ai déjà été appréhendée en Grande-Bretagne, notamment, car les douaniers devaient s’imaginer que j’étais une trafiquante. Ce racisme existe dans l’hémisphère nord, malgré toutes les belles paroles qu’on lit ou qu’on entend. Et cette violence, car il s’agit de bien de ça, entraîne davantage de violence. Mandela disait que personne n’est né avec une haine programmée. On apprend la haine.

Pan M 36 : On dit bien « sambista » pour désigner les musiciens qui maîtrisent la samba? Est-ce que c’est le travail de toute une vie, que de devenir « sambista »?

Fabiana Cozza : Oui, ça exige toute une vie. J’ai un ami brésilien qui s’appelle Nei Lopes. Mon prochain album sera un recueil de nouvelles chansons qu’il a écrites et que personne n’a encore entendues. Nei a 78 ans, est compositeur et chanteur, spécialiste de la samba, mais aussi avocat et historien, entre autres. Deux ou trois universités lui ont décerné des doctorats honoris causa. C’est l’un de mes mentors. Un jour, un journaliste lui a demandé ce que signifie être un sambista. Il a répondu « Tout d’abord, c’est une philosophie, c’est une façon d’être, puis on doit savoir improviser, danser, jouer de n’importe quel instrument et composer »… Je l’avais interviewé par la suite, à titre de journaliste, et je lui avais dit que selon sa définition, je n’étais pas une sambista!

C’est une façon de vivre, donc, et d’écouter les histoires qu’on nous raconte. Lors des « cercles de samba » dont je parlais plus haut et qui existent encore aujourd’hui, je me sens protégée, même si ça pouvait ou peut encore être macho! C’est un micro-univers d’amour, de musique et de belles mélodies, où l’on se remémore les récits de nos ancêtres, où l’on apprend des histoires qui ne sont pas enseignée à l’école. La samba n’est pas qu’une question de rythme; c’est une musique dont l’apprentissage exige énormément de temps, car ma façon d’écouter change, tout comme ma conscience, mes choix et ainsi de suite. En fait, la samba est synonyme de santé.

Pan M 360 : Et vous vous efforcez, par votre art, d’ouvrir ce cercle de samba à tous. Merci énormément Fabiana Cozza pour vos sages et généreux propos. Bon séjour au Québec!

Fabiana Cozza se produira au Théâtre Fairmount à l’occasion de Nuits d’Afrique le jeudi 21 juillet à 21 h. Achetez vos billets ici!

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