indie rock

Sur l’identité montréalaise d’Arcade Fire, après quelques migrations et le départ de Will Butler

par Alain Brunet

La sortie prochaine de WE, sixième album studio d’Arcade Fire, met en lumière certains changements importants au sein de la formation.

Via Twitter, on apprenait samedi (19 mars) que le multi-instrumentiste et compositeur Will Butler, frère de Win comme on le sait, avait quitté le groupe à la fin de l’année dernière, soit après avoir participé au nouvel enregistrement.

« Il n’y avait pas de raison particulière, si ce n’est que j’ai changé – et que le groupe a changé – au cours des presque 20 dernières années. Il est temps de faire de nouvelles choses. »

En parallèle, on sait que Will Butler a entrepris une carrière solo il y a quelques années, on lui doit les albums Policy (2015) et Generations (2020), sous étiquette Merge Records.

« Je travaille sur un nouveau disque et j’organise quelques concerts cet été. Je travaille sur la musique d’une pièce de David Adjmi (tellement bonne). Quelques autres projets en cours… », ajoutait Will Butler sur son compte Twitter.

Voilà un phénomène typique dans une communauté. Certains y perdent de l’intérêt, ne s’y retrouvent plus et optent pour une autre voie.

Par ailleurs, lorsqu’on visionne attentivement le nouveau clip d’Arcade Fire, The Lightning I, II, on voit que le compositeur, multi-instrumentiste et chanteur Richard Reed Parry, certes une des figures centrales du fameux groupe, n’y figure pas. En fait, l’explication se trouve dans les crédits à la fin, car on y apprend que ce clip est dédicacé à sa mère Caroline Balderston Parry, décédée en février à l’âge de 77 ans. Ceci expliquerait cela.

En interview chez PAN M 360, pour son projet symphonique avec Bell Orchestre il y a quelques mois, Richard Reed Parry indiquait que seuls deux membres d’Arcade Fire (lui-même et Tim Kingsbury) résident désormais à Montréal, que Regine Chassagne et Win Butler vivaient en Louisiane et les autres auraient aussi quitté Montréal vers diverses destinations. Il n’était toutefois aucunement question d’une implosion du groupe ou de sa propre démission, mais bien d’une dispersion géographique des vies privées. Le départ de Will Butler, en ce sens, ne doit pas porter à interprétation.

Fondé en 2003 par sept jeunes musiciens venus au Québec du Canada et des États-Unis pour leurs études universitaires, Arcade Fire sera toujours associé à Montréal mais ses membres sont peut-être davantage citoyens du monde en 2022. On n’oubliera jamais que ses membres ont été et restent fidèles à leur identité montréalaise, mais ce long et glorieux cycle montréalais fait désormais partie du passé.

Avec un tel impact international, la formation a été immanquablement traversée par des changements de dynamique, changements de priorités individuelles, changements relationnels, etc. Dans la plupart des cas, la stabilité d’un groupe de musique populaire n’est pas inoxydable, une formation peut néanmoins rester pertinente tant et aussi longtemps que ses membres cruciaux poursuivent ensemble une œuvre créative et innovante.

C’est ce qu’on saura le 6 mai prochain.

Bandcamp absorbée par Epic Games : nouveau capitalisme

par Alain Brunet

Le 2 mars, on apprenait que l’entreprise californienne Bandcamp, qui gère la plateforme en ligne de vente et écoute par excellence de la production indépendante mondiale, était absorbée par Epic Games, une entreprise de Caroline du Nord qui a connu une rentabilité exponentielle ces dernières années, notamment avec son jeu en ligne Fortnite.

Or Epic Games croirait toujours à la nécessité pour les créateurs de disposer de plateformes « équitables et ouvertes » et leur permettre « de conserver la majorité de leur argent durement gagné ». 

Fondée en 2008, la plateforme Bandcamp avait de son côté supplanté MySpace en faisant découvrir et consommer la production indépendante mondiale. Le modèle d’affaires s’était imposé par la formule de prix fixés par les artistes eux-mêmes, et par le prélèvement d’une commission de 15 % des ventes d’albums, nettement plus avantageuse pour les artistes que ce qu’offrent les géants du Web, c’est-à-dire des commissions pouvant aller jusqu’à 95 % des revenus, dans les pires des cas. Bandcamp est ainsi devenu rentable en 2012. Selon la société (pas très portées sur les statistiques rendues publiques), 5 millions d’albums ont été achetés sur Bandcamp en 2019. Voilà un exemple de ce succès mais aussi de ses limites, car les revenus de l’écoute en continu sont inexistants, et donc le principal mode de consommation de la musique de rapporte rien via Bandcamp. Qu’en sera-t-il désormais? On s’en reparle dans quelques mois ou années.

Nous sommes en 2022 et Bandcamp est assurément la plus puissante alternative équitable aux géants du Web et à leurs plateformes aux contenus infinis : Spotify, Apple Music, Amazon Music, YouTube Music, Deezer…

Les gamers en sont probablement conscients depuis longtemps, mais les fans de musique apprennent que la communauté du jeu vidéo a aussi son Bandcamp. Depuis 1991, Epic Games prélève une commission de 12 % aux créateurs, alors que ce serait 30 % chez Apple. La réussite d’un modèle cousin de Bandcamp est forcément plus redoutable économiquement, puisque l’industrie du jeu vidéo est beaucoup plus rentable que celle de la musique. Et c’est pourquoi Epic Games s’est enrichie considérablement après avoir lancé son fameux Fortnite et autres jeux free-to-play; on parle d’une progression fulgurante sur les marchés. L’entreprise vaudrait aujourd’hui 28 milliards $ US… ce qui n’est plus exactement un phénomène marginal! Soulignons au demeurant que cette société est d’ailleurs détenue à 40 % par la multinationale chinoise du jeu Tencent. Extrêmement riche, Epic Games peut compter sur une communauté de 160 millions d’utilisateurs.

Si on s’en tient à la version officielle, l’avantage de l’acquisition de Bandcamp par Epic Games reposerait sur la capacité de cette dernière à implanter des technologies de pointe, beaucoup plus performantes que celles actuellement utilisées par Bandcamp, afin de maximiser le référencement et les modes de consommation des utilisateurs. Qui plus est, l’intérêt marqué de la compagnie pour le métavers, soit le déploiement d’un vaste univers 3D fondé sur une toile d’espaces interconnectés, exige des investissements que Bandcamp ne pouvait assumer.

Inutile d’ajouter que la logique habituelle du marché conduit généralement les entreprises performantes à entrer en bourse dans le meilleur des cas, ou être absorbées par des entreprises plus puissantes. Principe de base du capitalisme…

En se posant comme des gestionnaires de la vaste communauté des musiques indépendantes, ces entreprises se positionnent intelligemment face aux géants du Web dont la propension au non-partage des revenus est désormais archiconnue. Dans le cas de ces entreprises en ligne, donc, cette perception de communauté s’avère toutefois trompeuse. Même si elles offrent des services aux créateurs.trices avec un meilleur retour sur l’investissement (des ventes du téléchargement et non du streaming), Bandcamp et Epic Games demeurent des entreprises à but lucratif, certes innovantes mais purement capitalistes. Leurs fondateurs avaient de nobles intentions au départ, l’objectif ultime de leur démarche était néanmoins de rentabiliser leurs entreprises. 

Doit-on s’attendre au maintien à long terme de cette mentalité d’un partage équitable des revenus?

Il faudra miser là-dessus, faute d’alternatives globales… puisque personne dans le monde de la création ne consacre l’énergie nécessaire à organiser des réseaux de diffusion pouvant atteindre une telle ampleur et en répartir équitablement les revenus. N’empêche… Imaginez si les 28 milliards $ US d’Epic Games appartenaient aux artistes qui constituent la matière première de cette rentabilité phénoménale, on pourrait alors parler d’une communauté réelle, qui pourrait éventuellement rivaliser avec les géants du Web.

On peut rêver… mais la réalité est tout autre.

Encore une fois, cette acquisition de Bandcamp par Epic Games nous rappelle cruellement que le monde de la création n’a pas cette culture de l’auto-organisation. Très majoritairement, les artistes se concentrent sur leurs oeuvres, assurent leur survie et ne réfléchissent pas à ces considérations, avec les résultats navrants que l’on sait : produits jetables après usage, revenus faméliques, carrières éphémères, abandon de la profession…

Lorsque tu n’arrives pas à t’organiser, tu te fais organiser.

SOURCES CONSULTÉES :

Los Angeles Times: Bandcamp’s Attempt to Take on Spotify, by the Numbers

The Guardian: Bandcamp sells to Epic: can a video game company save independent music?

Pitchfork: What Bandcamp’s Acquisition by Epic Games Means for Music Fans and Artists

Le 8 mars n’est pas la Journée internationale des femmes…

par Elsa Fortant

mais bien la Journée internationale des droits des femmes. Deux mots qui font toute la différence. Aujourd’hui encore, les discriminations rencontrées par les femmes sont bien réelles : statut précaire, écart de rémunération basée sur le genre, absence de parité, manque de représentativité, harcèlement et plafond de verre pour n’en citer que quelques-unes. Ces inégalités s’aggravent lorsqu’on prend en compte d’autres facteurs de discrimination comme la race, l’âge, l’orientation sexuelle ou le handicap. On les retrouve dans toutes les sphères de la société et le secteur des arts et de la culture n’y fait pas exception. Depuis quelques années, les initiatives féministes activistes dans l’industrie musicale se multiplient. En voici quelques exemples.

En 2018, KeyChange, un organisme européen qui lutte pour une industrie musicale plus diversifiée et plus égalitaire, faisait une annonce sans précédent : 45 festivals internationaux, parmi lesquels MUTEK, s’engageaient à atteindre la parité des sexes dès 2022. Aujourd’hui, la liste compte 235 festivals1. On pourrait se rassurer et se dire que la prise de conscience est réelle. Mais il reste du pain sur la planche. La représentativité et l’équilibre des genres dans les programmations – bien que cruciale – n’est que la pointe de l’iceberg. C’est aussi une façon d’attirer l’attention sur des discriminations genrées d’ordre structurelle. En effet, la marginalisation des femmes dans le milieu musical ne date pas d’hier et continue de se jouer tant la sphère familiale que professionnelle, à travers notamment, la reproduction des stéréotypes de genre. Ils peuvent expliquer, en partie, pourquoi 89% des harpistes sont des femmes et qu’elles sont 11% seulement aux trompettes2.

Le rapport  Situation des femmes dans les industries artistiques et culturelles au Canada. Examen de la recherche 2010-20183  préparé pour le Conseil des Arts de l’Ontario et publié en 2018 nous apprend que, selon l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011 la moitié des musicien-nes et chanteur-euses sont des femmes. À l’échelle de la province, les chiffres manquent. On ne peut se baser que sur ceux des associations disciplinaires comme la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) dont 1/3 des membres sont des femmes ; allant jusqu’à 49% à l’Union des artistes. Est-ce que les programmations de festivals reflètent ce chiffre ? Pas du tout, comme le confirme la journaliste Laurianne Croteau en 2019 dans un article publié chez Radio-Canada4. En moyenne seulement 23% des artistes programmé-es dans les 28 festivals québécois retenus par la journaliste sont des femmes.

Par ailleurs, le rapport ontarien affirme que « les salaires annuels des femmes dans l’industrie de la musique sont inférieurs de 27% aux salaires annuels moyens déclarés dans le segment des enregistrements sonores de l’industrie de la musique au Canada5 ». Les femmes et les personnes issues de la diversité culturelle sont aussi sous-représentées dans les postes de cadres supérieurs, de direction et de direction artistique, particulièrement dans les orchestres prestigieux.

Après ce constat plutôt accablant, que peut-on faire à titre d’individu pour faire avancer la cause ? Écouter, s’informer aux bons endroits et partager le message. Les initiatives présentées ci-dessous sont aussi pertinentes pour les artistes femmes qui souhaitent s’inscrire dans un réseau solidaire.

Women In Music Canada (WIMC)

WIMC se consacre à la promotion de l’égalité des sexes dans l’industrie de la musique par le soutien des artistes et travailleuses culturelles à travers la formation, l’accès à des ressources, la valorisation des parcours individuels et la publication de recherche. À l’occasion du 8 mars 2022, l’organisme publie un plan d’action intitulé « Action plan and framework : advancing gender balance in the Canadian music industry6 ».

DIG ! : différences et inégalités de genre dans la musique au Québec

DIG ! est un projet mené en partenariat entre le milieu de la recherche et celui de la pratique. Il rassemble cinq organisations : MTL Women in Music, F*emmes en musique (F*EM), la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ), Lotus Collective Mtl Coop, et Shesaid.so MTL. Vanessa Blais-Tremblay7, professeure associée au département de musique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) est à la direction scientifique de ce grand réseau qui a pour objectif de développer des outils qui pallient aux inégalités structurelles de l’industrie de la musique. L’équipe de recherche a ainsi cartographié les ressources – financement, santé, formation, etc. – en musique au Québec. Découvrez la carte inclusive.

MTL Women In Music

Créé il y a 5 ans par Sara Dendane et Kyria Kilakos, MTL Women In Music fait partie du réseau Women In Music (WIM) créé à New-York en 1985. Leur contenu signature : les brunchs réseautage. Elles organisent aussi des événements musicaux et des ateliers pour le développement de carrière. Parmi leur membrariat mixte, on retrouve des patron-nes d’étiquettes de disques, des gérant-es d’artistes, des musicien-nes, des avocat-es, des ingénieur-es d’enregistrement, des relationnistes de presse, des propriétaires de studios, des éditeur-ices de musique, des spécialistes du marketing numérique et plus encore.

Shesaid.so Montréal

Le réseau international Shesaid.so, créé à Londres en 2014 est aujourd’hui présent dans 18 villes autour du monde et compte plus de 12 000 membres. Le « chapitre » Montréal s’écrit officiellement depuis 2021, grâce à l’engagement des travailleuses culturelles et/ou artistes Farah Sintime, Émilie Gagné, Fatoumata Camara, Flora Garnier, Lola Baraldi et Pomeline Delgado. Leur objectif : créer un espace inclusif qui en rassemble les communautés à travers des programmations de concerts, de conférences et des activités de réseautage.

1 La liste complète des festivals engagés est disponible ici : https://www.keychange.eu/directory/music-organisation-profiles/category/Festival, consulté le 8 mars 2022.

2 Les chiffres sont issus des données de la GMMQ, cités dans l’article du Devoir https://www.ledevoir.com/culture/musique/636612/musique-front-commun-pour-la-parite-dans-le-monde-de-la-musique, consulté le 8 mars 2022.

3 Le rapport complet est disponible sur le site du Conseil des Arts de l’Ontario, https://www.arts.on.ca/oac/media/oac/Publications/Research%20Reports%20EN-FR/Arts%20Funding%20and%20Support/OAC-Women-the-Arts-Report_Final_FR_Oct16.pdf, consulté le 8 mars 2022.

4 Accessible au https://ici.radio-canada.ca/info/2019/08/festivals-musique-femmes-programmation-artistes-quebec-osheaga/ , consulté le 8 mars 2022.

5 Le rapport complet est disponible sur le site du Conseil des Arts de l’Ontario, https://www.arts.on.ca/oac/media/oac/Publications/Research%20Reports%20EN-FR/Arts%20Funding%20and%20Support/OAC-Women-the-Arts-Report_Final_FR_Oct16.pdf, consulté le 8 mars 2022, p.49.

6 Accessible au https://www.womeninmusic.ca/images/PDF/Women_in_Music_Research_and_Action_Plan_-_030822.pdf?fbclid=IwAR2S3CIWotssoyf4bcx0Yw3caI8JiOADZbhNgMptwbvFSco7vygjnx4mW7I, consulté le 8 mars 2022.

7 Pour écouter son passage à l’émission radiophonique Bon pied, bonne heure! au sujet de la parité hommes-femmes dans les festivals de musique : https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/bon-pied-bonne-heure/segments/entrevue/393355/parite-hommes-femmes-vanessa-blais-tremblay?fbclid=IwAR1bApPtx4WyzEXkGjA7_kek5rJi0ia8kq5KAcxt9DFipDTTNwy5ynBN_AI, consulté le 8 mars 2022

hip-hop / pop-rock / Premières Nations / rap keb

Samian, la langue française et la « mentalité coloniale »

par Alain Brunet

Le Festival international de la chanson de Granby (FICG) se trouve dans une position délicate après avoir invité l’artiste autochtone Samian à y donner un spectacle essentiellement francophone. Or, son œuvre récente, celle de l’album Nikamo qu’il promeut sur scène actuellement, est exprimée en anishinabemowin.

Via son profil FB, Samian a dénoncé cette condition préalable à son invitation à Granby, sa dénonciation de la « mentalité coloniale » a eu l’effet d’une traînée de poudre. Pas d’explosion à l’horizon mais…

Le festival de Granby a eu tôt fait d’affirmer son ouverture au dialogue après la sortie de Samian, ce dernier s’est aussi dit ouvert à poursuivre la conversation… La marque de l’événement est néanmoins égratignée un tantinet, le rappeur a d’ores et déjà gagné la bataille de la conversation publique, sauf peut-être chez les ultranationalistes de souche qui y verront un affront à cette majorité linguistique au Québec – qui se perçoit également (avec raison) comme une minorité linguistique au Canada et une infime minorité linguistique sur le continent nord-américain.

Musicien, auteur, compositeur, rappeur, acteur, Samian a conquis le marché local depuis 2007, forcément francophone en majorité. Sa deuxième langue étant le français et non l’anglais, Samian fait naturellement partie de l’espace public keb franco, au même titre que l’Innu Florent Vollant qui a naguère généré un impact de masse au sein de la population francophone d’Amérique. Jusque là, tout va bien.

Or, cet accueil de l’art populaire autochtone par le Québec francophone devient douteux lorsqu’une institution dont l’objet essentiel est de promouvoir la chanson francophone, soit en y lançant de nouvelles carrières, impose à un ami non francophone du Québec francophone d’exprimer son art dans la langue de la majorité.

Si on considère Samian comme un ami des Kebs francos, peut-on le contraindre pour autant à devenir francophone à 100%, ce qu’il ne sera jamais ? Bien sûr que non. Même si le nom civil du rappeur est Samuel Tremblay, le nom de son père allochtone – sa mère est pure autochtone et sa grand-mère maternelle aurait aussi contribué à son éducation autochtone dans son Abitibi natale. Même s’il a signé plusieurs textes en français avant de renouer avec sa culture ancestrale pour ainsi participer à la grande renaissance de la culture autochtone partout au Canada.

Samian est un artiste métis, à la fois québécois francophone et anishinàbemiwin de la Première Nation Abitibiwinni. Ses choix identitaires sont les siens et nous devons les respecter. Point barre.

Que nos institutions et nos décideurs n’aient pas encore acquis les réflexes de cette reconnaissance au quotidien est devenu gênant ces dernières années, carrément honteux dans certains cas. En matière de gestion de la culture dans l’espace public, les Québécois francophones (dont je suis) n’en sont pas à leur premier écart de conduite dans la perception et le traitement de leurs minorités – on pense évidemment aux fameuses maladresses de SLAV et au débat subséquent autour de l’appropriation culturelle. Bien au-delà de cette saga, on sait désormais que le colonialisme et le racisme systémique (toujours nié par certains) font aussi partie de l’inconscient collectif de la population québécoise francophone, elle-même jadis victime d’une réelle oppression culturelle, sociale et politique. Quoi qu’en disent tous les Mathieu Bock-Côté de ce monde, il ne s’agit pas ici de draper dans la rectitude politique en adoptant une telle posture. Il s’agit ici de l’assomption de notre réalité présente et future.

Encore aujourd’hui au Québec francophone, les personnalités publiques issues des minorités culturelles et linguistiques sont mieux acceptées lorsqu’elle s’expriment en français avec un accent keb. Sinon, ça devient plus ardu, même pour celles et ceux issu.e.s des minorités s’exprimant dans un français normatif, moins incarné dans la francophonie de souche en Amérique. Aberrant en 2022. À ce titre, l’épisode Granby en est un autre de notre inconscience, on ne peut plus s’en excuser avec un sourire candide.

Permettons-nous d’insister: Samian est un Québécois à part entière, nous lui devons respect pour sa langue et sa culture ayant marqué ce territoire bien avant l’arrivée de Radisson en Amérique. L’avenir de ce territoire sera florissant et harmonieux à la seule condition qu’une cohabitation respectueuse et une collaboration dynamique de ses communautés culturelles et linguistiques puissent y prévaloir à court, moyen et long termes. Et cette cohabitation commence avec les Premières Nations, peuples fondateurs de ce pays au même titre que ses colonisateurs européens.

Samian le sait. Le savons- nous ?

LES SOURCES DE CETTE CHRONIQUE SONT LES SUIVANTES:

SRC : Le rappeur anichinabé Samian dénonce le quota de français imposé par le FICG

La Presse: Festival international de la chanson de Granby / Les organisateurs veulent dialoguer avec Samian

classique occidental

Boycottages et bannissements : au-delà de Gergiev

par Luc Marchessault

En quelques jours, Valery Gergiev est passé de chef d’orchestre le plus couru au monde à paria. Les administrateurs du Teatro alla Scala de Milan ont lancé le bal, le matin du 24 février 2022. La veille, Gergiev y avait dirigé la première représentation de l’opéra La Dame de pique de Tchaïkovski. La Scala a sommé le maestro russe de se déclarer contre l’invasion de l’Ukraine, à défaut de quoi sa collaboration avec le célèbre théâtre d’opéra prendrait fin.

Le Carnegie Hall de New York a emboîté le pas en remplaçant le chef russe par Yannick Nézet-Séguin, pour ses concerts du 25, 26 et 27 février avec le Wiener Philharmoniker. Les orchestres philharmoniques de Munich, de Paris et de Rotterdam ont suivi. En Suisse, le Verbier Festival a écarté Gergiev, qui y était directeur artistique. Puis, son imprésario européen l’a largué.

Tout juste une semaine auparavant, Daniel Froschauer, violoniste et directeur du Wiener Philharmoniker, déclarait au New York Times que Gergiev participerait aux concerts du Carnegie Hall « (…) à titre d’artiste, pas de politicien; nous ne sommes pas des politiciens, nous tentons de créer des ponts ». En septembre 2021, Clive Gillinson, directeur administratif et artistique du Carnegie Hall, soutenait Gergiev en ces termes, lors d’une entrevue avec le même New York Times : « Pourquoi les artistes seraient-ils les seuls au monde à ne pas avoir droit à des opinions politiques? Selon moi, on ne devrait juger les gens qu’en fonction de leurs talents artistiques. »

La liberté d’opinion et d’expression constitue un fort noble principe. La realpolitik aura cependant forcé messieurs Froschauer et Gillinson à le renier. Ce n’est pas la première fois que ça se produit, ce ne sera pas la dernière non plus. Puis, compte tenu des circonstances, on peut difficilement les en blâmer : lorsqu’un artiste appuie les dirigeants d’une nation qui ordonnent à leurs troupes d’en envahir une autre, souveraine, on se trouve devant un cas de force majeure.

Or, s’agissant du chef d’orchestre Valery Gergiev, les musicophiles sont en droit de se poser certaines questions. Tout d’abord, pourquoi les programmateurs et autres administrateurs de salles de concert ne l’ont-ils pas largué avant? Le bonhomme a une feuille de route assez gratinée merci; les journaux l’exposent à qui mieux mieux ces jours-ci, mais des analystes la commentent depuis longtemps, comme en fait foi cet article du Monde paru en septembre 2008.

On ne mettra pas en doute la sincérité et la bonne foi de messieurs Froschauer, Gillinson et autres directeurs d’opéras et de festivals quant à leur désir de poser un geste de solidarité avec le peuple ukrainien. Si symbolique soit ce geste, parce que la realpolitik susmentionnée entre encore une fois en jeu, sous un autre angle : entre vous, nous et la boîte à bois, on aura beau congédier tous les Valery Gergiev et les Denis Matsouïev – pianiste virtuose russe qui a aussi été remplacé pour les concerts du Carnegie Hall – qu’on voudra, ces actions auront peu ou pas d’échos au Kremlin et, par conséquent, sur le théâtre des opérations en Ukraine.

À la Scala de Milan, la veille de l’invasion, l’entrée de Valery Gergiev avait suscité beaucoup d’applaudissements, mais aussi un léger chahut. Puis le mot-clic #CancelGergiev s’est mis à circuler. Lorsque les chars russes se sont mis en branle, les décideurs culturels de New York, Milan et Munich ont dû conférer avec leurs conseillers. Les plus cyniques diront qu’il devait se trouver, parmi ceux-ci, davantage d’experts en relations publiques que de spécialistes en éthique et en morale.

Ce qui nous amène à la deuxième question que peuvent se poser les musicophiles : que fait-on avec Valery Gergiev? On s’était déjà posé la question au sujet de feu Michael Jackson, de James Brown, de Phil Spector, de Marylin Manson, de R. Kelly et de Bertrand Cantat, notamment. Chacun de ces cas peut susciter un dilemme moral chez l’auditeur. Différents facteurs entrent en ligne de compte. Au premier chef, la sensibilité, les principes et les convictions de chacun. Vient ensuite la gravité des gestes, qui s’étendent des accointances et propos condamnables aux meurtres prémédités. Puis, la proximité ou l’éloignement temporels : à l’écoute des œuvres du compositeur italien Carlo Gesualdo, pas grand-monde ne s’émouvra du fait qu’il a assassiné sa première femme et son amant il y a de cela 432 ans. Enfin, l’attachement à l’œuvre jouera un rôle crucial dans ce dilemme et les interrogations qui en résultent.

Au bout du compte, ces éléments influeront sur la capacité du musicophile de faire abstraction, ou non, du péché de l’artiste. On peut, par exemple, ne pouvoir pardonner à Cat Stevens-Yusuf Islam de s’être prononcé en faveur de la fatwa lancée contre Salman Rushdie, puisqu’il est d’une ironie impardonnable que l’auteur, compositeur et interprète d’une chanson à succès intitulée Peace Train ait relayé l’appel d’un théocrate sanguinaire au meurtre d’un écrivain. Libre à chacun de boycotter l’œuvre ou les prestations, donc.

Pour ce qui est de Valery Gergiev, on ne le reverra sans doute pas s’installer au pupitre de sitôt « en présentiel ». Quant à l’œuvre du maestro, répartie sur des dizaines et des dizaines d’enregistrements audio et vidéo, elle est impossible à effacer. Par ailleurs, on n’a détecté aucun signe selon lequel les plateformes d’écoute en continu songeraient à se débarrasser de leurs contenus Gergiev. Les supports intangibles atténuent sans doute l’indignation. Donc, on écoutera ou on n’écoutera pas Gergiev et les orchestres qu’il a dirigés, en fonction de ce qui précède, ainsi que selon ce que nous dictent notre âme, notre conscience et notre cœur. Peut-être que ceux-ci nous inciteront à opter pour un chef plus rassembleur comme Zubin Metha, rayon musique orchestrale, ou alors pour de la musique populaire qui rassérène, comme cette Complainte pour Sainte-Catherine que chantaient Anna et Kate McGarrigle : « Y’a longtemps qu’on fait d’la politique – Vingt ans de guerre contre les moustiques »…

J’aime le streaming

par Patrice Caron

Je sais, je sais, j’ai été jadis un pourfendeur particulièrement intense de cette forme de diffusion de la musique. J’avais la conviction que les artistes étaient mal rémunérés et qu’à plus ou moins brève échéance, ça aurait des conséquences sur la variété de musique disponible et la qualité sonore et artistique de celles-ci.

On ne le voit pas, pour le moment du moins.

En tout cas, il n’y a jamais eu autant de musique disponible et les sorties se disputent notre attention à chaque heure de chaque journée. C’est facile d’en perdre le fil et de se replier sur notre bonne veille collection de disques en se disant que, de toute façon, il ne se fait plus de bonne musique. Ce n’est évidemment pas vrai, reste que chaque génération déplore les goûts de la suivante et les plateformes d’écoute en continu (Spotify, QUB, Tidal, etc.) incarnent parfaitement cette fissure.

Les mélomanes/collectionneurs ont rejeté d’emblée cette forme de commercialisation de la musique, évoquant la qualité du son, des absences dans le répertoire et dans la nature même du modèle d’affaires. Critiques légitimes et méritées.

Quand on connaît la mécanique des droits, on comprend ces absences dans le répertoire et … que c’est d’abord la responsabilité des ayant droits, car ce sont eux qui décident au final. Et c’est la même chose pour quiconque y figure. À moins d’y être contraint par contrat avec sa maison de disques ou son distributeur, l’artiste a le choix d’y être ou pas. Avec un accord tacite sur la rémunération. Il peut en être insatisfait… qui veut moins d’argent dans la vie? Mais c’est ça la condition pour être sur le plus grand réseau de diffusion de musique à l’heure actuelle. Et comme on a besoin d’être entendu pour faire des concerts, vendre des vinyles ou des t-shirts, l’artiste fait ses choix en conséquence.

Certains ont le luxe de s’en priver, comme Neil Young, maintes fois millionnaire et dont la carrière ne compte pas sur une génération qui consomme sa musique sur Spotify. D’autres les boudent par conviction et utilisent plutôt des plateformes comme Bandcamp, profitant d’un bassin de mélomanes qui achètent encore des fichiers MP3, donc plus investis dans le soutien concret de leurs artistes préférés. Et ça fonctionne, pour ceux qui se plaignent qui ne se fait plus de bonne musique, ouvrez Bandcamp, passez-y une heure et vous ne direz plus jamais ça. Pas évident quand on cherche quelque chose de spécifique, les absences sont beaucoup plus prononcées ici, mais pour soutenir la création actuelle, surtout associée à la marge, c’est l’outil idéal en ce moment.

Le retour du vinyle est venu contenter les collectionneurs, les manufacturiers, les détaillants et les artistes nostalgiques du support. C’est un peu paradoxal qu’à une époque ou on déplore la sur-consommation et le gaspillage, on ramène un support énergivore et encombrant, qui demande tout un équipement supplémentaire pour obtenir ce fameux meilleur son promis par ses disciples. C’est beau, je l’avoue, je me fais encore avoir par une belle pochette qui s’ouvre sur une superbe illustration de la musique qui s’en vient. Je suis encore excité quand c’est un vinyle de couleur bien pesant et j’y plante mon aiguille avec la salive qui me dégouline sur le menton. Si ça a un meilleur son? Je ne sais pas. Ça doit dépendre de la musique qu’on écoute, parce que si c’est mal réalisé au départ, ça va sonner le cul partout. Et l’inverse est tout aussi vrai.

Si au début de la numérisation de la musique, on tombait souvent sur des choses qui sonnaient comme si c’était transmis par fax, on en est plus la. Les réalisateurs s’adaptent à la façon dont la musique sera diffusée, du moins ceux qui pensent à ça, et ça fait la différence. C’est pourquoi la musique produite à l’époque de tel ou tel support sonne bien sur ce support. Que ce soit le vinyle, la cassette ou le CD. Avec des exceptions, parce qu’il n’y a pas toujours un chef derrière la console, mais chaque support a ses forces et ses faiblesses au niveau du son et ça revient aux réalisateurs d’en mesurer les contours et d’en dessiner les formes.

La façon d’écouter ces supports sont aussi adaptés à la sonorité de chacun, tel ou tel haut parleur est plus adapté aux vinyles ou aux CD, ou si tu es plus dans l’électro ou le rock, bref ça prend une certaine combinaison pour arriver au son idéal. C’est pourquoi on a eu les Ipods, le temps que les téléphones puissent offrir le même son. Avec les écouteurs adaptés, les haut-parleurs bluetooth et autres Sonos, calibrés en fonction de l’origine des fichiers. À moins d’être un mélomane à l’oreille aiguisée, la qualité du son n’est pas un facteur. S’en plaindre en dit plus sur l’âge des utilisateurs que sur leurs standards d’audiophile.

J’ai embarqué dans le train Napster, ensuite KaZaA, Apple et Bandcamp, mais j’ai longtemps résisté à Spotify par conviction, mais j’ai fini par céder. Et je suis maintenant abonné à Spotify, QUB et Tidal. Je sais que c’est un peu trop mais chaque plateforme a des avantages et pour le moment, ça fait la job. C’est-à-dire, avoir toute la musique possible à portée de pouce. J’ai des milliers de vinyles, CDs, cassettes et DVD mais même si j’ai tout ça, c’est plus simple et rapide de l’écouter sur mon cellulaire. Et ce que je n’ai pas, je l’ai quand même. Sans encombrer ma vie d’un autre cossin à utilisation limitée. Pour une fraction de prix de ce que je dépensais jadis, j’ai accès à des millions d’albums dont je ne soupçonnais même pas l’existence. J’achète encore à l’occasion des vinyles, souvent parce qu’ils sont beaux et des fichiers MP3 sur Bandcamp ou Apple pour l’avoir dans mes affaires en cas de fin du monde, genre. Mais 99% de ce que j’écoute en ce moment passe par l’une ou l’autre des plateformes auxquelles je suis abonné.

Il est déplorable que les revenus associés soient si faméliques pour les artistes mais il faut savoir qu’au départ ce sont les majors de la musique enregistrée qui ont négocié les termes des ententes avec les plateformes et que les autres n’ont pu qu’embarquer dans le train en marche sans voix au chapitre. Certaines sociétés de perception de droits ont réussi à négocier de meilleures conditions, mais tant qu’on a pas de levier de négociation, c’est-à-dire le nombre d’artistes représentés ou le nombre d’écoutes générées, et si possible les deux, difficile d’obtenir l’attention de ceux qui décident. Il ne reste qu’a espérer que la loi de probabilité joue en votre faveur. Et comme je l’ai mentionné plus haut, ça donne aussi accès à une banque inégalable d’auditeurs, c’est pourquoi plusieurs ont fait le calcul que ça valait la peine de perdre quelques sous pour gagner plus de clics.

J’avoue néanmoins ressentir encore de la culpabilité à consommer la musique sur ces plateformes. Je compense en assistant aux shows, en achetant le t-shirt ou les publications de mes artistes préférés. En espérant qu’un jour ça soit plus équitable pour tous mais comme la vie ce n’est pas équitable en soi, je ne me priverai pas de la plus grosse bibliothèque de musique au monde en attendant que ça arrive.

classique occidental

Gergiev et Poutine… relations douteuses à l’heure de l’invasion russe

par Alain Brunet

Comme tous les humains de bonne volonté, nous, passionnés de musique, devrons observer attentivement les conséquences de cette invasion en Ukraine par le régime Poutine.

Instrumentistes, compositeurs, beatmakers, chanteurs, amateurs, connaisseurs, pédagogues, musicologues, producteurs et tourneurs ressentiront quelque chose d’étrange… chaque fois que s’exprimera un artiste russe au cours des jours, mois et années qui viennent.

Qu’adviendra-t-il, par exemple, des grands musiciens russes vénérés sur la planète classique ? Que feront désormais ces artistes dont la carrière est essentiellement fondée sur le rayonnement international, particulièrement en Europe et en Amérique du Nord ? On pense ici aux pianistes Daniil Trifonov, Evgeny Kissin, Denis Matuev, au violoniste Maxim Vengerov, à tant d’autres.

Le malaise s’installe déjà ce week-end avec ce remplacement du maestro russe Valery Gergiev par le Québécois Yannick Nézet-Séguin au pupitre de l’Orchestre philharmonique de Vienne. L’orchestre autrichien doit se produire à New York, soit trois soirs d’affilée au Carnegie Hall à compter de vendredi.

Lorsqu’on connaît peu la musique classique, ce remplacement de Valery Gergiev, un proche avoué de Vladimir Poutine, est un geste légitime et justifié, un geste qui tombe sous le sens. Ceux qui, cependant, connaissent la valeur du maestro russe n’ont pas exactement la même réaction, bouleversés par l’idée qu’un artiste d’un tel talent partage le délire conquérant de Vladimir Poutine, fiction historique devenue réalité tragique.

Valery Gergiev ne nous a-t-il pas conviés aux plus formidables programmes symphoniques au cours des dernières décennies? Les orchestres ne lévitent-ils pas sous sa direction ? Quiconque a assisté aux concerts donnés par l’orchestre du Théâtre Mariinsky sait quel maestro fabuleux il est, et de quel orchestre fabuleux il est le directeur artistique. Pour l’avoir déjà interviewé, je puis vous affirmer avoir eu affaire à un être brillant à n’en point douter, un être à la fois bum et raffiné, à la fois brutal et délicat, à la fois patriote et et citoyen du monde, sans conteste un des grands maîtres vivants du répertoire russe des périodes romantique, moderne ou contemporaine.

Ce cas est plus qu’intéressant, car Valery Gergiev, aujourd’hui honni par l’Occident, incarne ce paradoxe russe que vivent aujourd’hui les artistes formés à l’époque soviétique, purs produits de l’autoritarisme stalinien de tradition communiste.

Essayons donc de comprendre.

Le chef d’orchestre a 68 ans, il fut éduqué dans les années 70 par les meilleurs pédagogues d’une culture classique extrêmement solide en Union soviétique. Au tournant des années 1990, le jeune maestro avait pu compter sur le soutien du maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak et de son premier adjoint , un certain Vladimir Poutine, afin de construire une nouvelle salle de concert, inaugurée en 2006, et d’un opéra ultramoderne le Mariinsky II, inauguré en 2013 – rappelons que l’architecte de l’édifice est le Canadien Jack Diamond, celui-là même qui a dessiné les plans de la Maison symphonique de Montréal et dont la facture est très proche de celle de l’amphithéâtre russe.

Gergiev connaissait donc Poutine avant son ascension fulgurante au faîte de l’État russe. Tous deux, ils ont été ébranlés par la mort de l’empire soviétique, ils ont assisté à sa chute et l’instabilité qui s’ensuivit. Et, comme tant d’intellectuels et d’artistes soutenus par le régime soviétique, Gergiev a probablement vécu une certaine humiliation face à la fragilisation provisoire de la société russe, revigorée par le régime actuel jusqu’à ce que… Artiste phare du régime Poutine, Gergiev n’a jamais caché son amitié et son soutien à l’ex-adjoint du maire, ex-haut gradé du KGB devenu président à vie d’un pays qualifié de démocrature, amalgame entre démocratie de surface et dictature dans les faits. Rappelons en outre que Valery Gergiev dirigeait l’orchestre symphonique à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Sotchi, applaudi en direct par son président à vie. On devine donc pourquoi Gergiev a d’ores et déjà refusé de condamner l’invasion russe en Ukraine… quelques années après avoir approuvé l’annexion de la Crimée en 2014. À moins d’une volte-face dramatique qui l’exclurait illico de sa position avantageuse dans la nomenklatura russe, le maestro assumera ses choix pour la suite des choses.

Cette posture est compréhensible, néanmoins inacceptable d’un point de vue démocratique et progressiste. En restant fidèle à son pote Poutine, en tout cas, Gergiev risque fort de mettre un terme à sa carrière en Occident. Abruptement. Déjà largué par la puissante agence Felsner Artists à Munich, il pourrait être exclu de ses responsabilités avec l’orchestre Philharmonique de Munich dont il est le directeur artistique, ses liens avec l’orchestre Philharmonique de Vienne et autres Scala de Milan pourraient être rompus définitivement. Sa direction d’orchestre pourrait désormais se limiter aux zones d’influence russe, aux marchés dominés par l’allié chinois, par l’allié turc ou autres zones où périclite la culture occidentale. Ça fait beaucoup de monde encore, direz-vous, c’est le nouveau monde de la musique classique, direz-vous, mais … perdre sa notoriété dans l’ancien monde fera très mal à Valery Gergiev. Il en paiera le fort prix pour le reste de son existence.

Présumons que cet immense artiste russe a réfléchi à cette question de dénoncer les velléités impérialistes, autoritaires et sanglantes du régime Poutine. Présumons que le plus marquant des chefs russes de notre époque refuse d’exprimer quelque condamnation à l’endroit de l’État russe parce qu’il en partage les valeurs patriotiques et conquérantes. Présumons qu’il s’est résigné à renoncer à sa carrière occidentale.

Présumons qu’il assume cet étrange paradoxe… et que cette position l’aspire dans le côté sombre de la force.

folk-rock / grunge / hard rock / post-punk

Mark Lanegan trouve enfin la paix

par Patrick Baillargeon

Pourquoi le décès du chanteur Mark Lanegan touche tant de gens ? Depuis l’annonce de son départ, les hommages et mots d’amour inondent les réseaux sociaux et les médias. Pourtant, ce sombre géant ayant grandi avec le grunge n’a jamais connu le succès populaire d’un Nirvana ou d’un Soundgarden alors qu’il évoluait avec les Screaming Trees. Sans le single Nearly Lost You, qu’on retrouvait sur la bande-son du populaire film Singles, les Screaming Trees seraient presque totalement passés sous le radar. En fait, c’est la carrière solo de Lanegan, et son brillant passage au sein des QOTSA, qui a surtout marqué l’imaginaire collectif, particulièrement celui de ceux et celles sensibles aux anges déchus.

Mark Lanegan incarnait le loser magnifique que le rock, le blues, le folk, le jazz et ses dérivés affectionnent tant. Sa dégaine de toxico magnétique, sa voix rauque d’écorché vif, ses textes souvent poignants ou déchirants, ses musiques aux différentes teintes de gris et de bleus; ballades assassines, blues de fin du monde ou rock et post-punk d’outre-tombe… tout chez Lanegan respirait la mélancolie, et la splendeur du spleen. Touché par la grâce, Lanegan c’était le romantisme rock à son paroxysme, un Cohen en plus sinistre, un Nick Cave qui n’aurait jamais trouvé la rédemption, un Tom Waits au penchant plus prononcé pour la seringue que la bouteille.

Lanegan était un survivant, lui qui aurait dû mourir 100 fois avant son heure. Et durant toute cette période de sursis, entre ses débuts au sein des Screaming Trees en 1986 jusqu’à son dernier album Straight Songs of Sorrow de 2020, en passant par ses nombreux projets parallèles, sans compter ses écrits, il nous a gratifié d’une œuvre incandescente, authentique et cathartique, comme si il sentait que la grande faucheuse n’était jamais bien loin derrière et que ce disque, ce poème, ce livre ou cette collaboration était peut-être son chant du cygne.

Mark Lanegan n’a pas succombé à ses nombreux excès ou de s’être récemment acoquiné avec le COVID. Non, il est simplement mort d’avoir trop vécu. Grâce à son œuvre foisonnante, il est désormais immortel.

https://www.youtube.com/watch?v=AbeYN6KScjM

(photo: David Levene)

americana / bluegrass / country / country-rock / indie rock / punk rock / rock / rock psychédélique / rockabilly / surf

Dallas Good : mort d’un pilier du rock canadien

par Luc Marchessault

Dallas Good est décédé le jeudi 17 février 2022. Il avait 48 ans. La Faucheuse ne s’était pas montrée aussi cruelle avec le rock canadien depuis le décès de Gordon Downie à 53 ans, en 2017. Cause du décès : une maladie coronarienne tout juste diagnostiquée. Dallas Good et son frère Travis ont formé The Sadies en 1994 avec le bassiste Sean Dean et le batteur Mike Belitsky. Dallas est tombé, tout jeune, dans la potion de musique de racines concoctée par les légendaires Good Brothers, c’est-à-dire son père Bruce et ses frères Brian et Larry. Pour les musicophiles friands de rock pointu où l’americana se mue en canadiana, Dallas Good était une véritable icône. Sa voix, qui exhalait une chaleur et un charme pastoraux, était irrésistible et immédiatement reconnaissable. Ses doigts produisaient des vibrations pures et obsédantes. Les éloges fusent de partout, du vieux loup de mer classic rock Randy Bachmann au multi-instrumentiste et compositeur Richard Reed Parry (Bell Orchestre, Arcade Fire), qui a réalisé avec les Sadies un album devant voir le jour ce printemps et dont un extrait, Message to Belial (voir le clip ci-dessous), a été lancé récemment.


Dallas Good et les Sadies ont acquis, en une presque trentaine d’années, un statut fort rare chez les groupes rock, soit celui d’entité créatrice à la fois supérieure et féconde, ainsi que d’accompagnateurs que tout le milieu s’arrache. À preuve, les Sadies furent musiciens attitrés ou collaborateurs de la formidable Neko Case, de feu le graveleux ménestrel R’n’B Andre Williams (il faut réécouter leur album Red Dirt), de Jon Langford (The Mekons), de John Doe (si Country Club n’est pas un des meilleurs albums americana-rock des 20 dernières années…) et du susmentionné Gordon Downie (And the Conquering Sun). Les 3 et 4 février 2006, The Sadies s’était organisé une sorte de Will the Circle Be Unbroken ou de Last Waltz sans adieux au Lee’s Palace de Toronto. Garth Hudson, éminent survivant aux doigts toujours aussi magiquement lestes de la vraie Last Waltz, y participait tout comme Jon Spencer, André Ethier (The Deadly Snakes), les Good Brothers ainsi que Margaret Good – maman de Dallas et Travis –, Kelly Hogan, Gary Louris (The Jayhawks), Neko Case et une foule d’autres musiciens dont Blue Rodeo et Steve Albini. En 2010, Garth Hudson leur avait rendu la politesse en les conviant au concert devenu album Garth Hudson Presents: A Canadian Celebration of The Band. Dallas et ses collègues avaient eu l’honneur d’accompagner Neil Young sur This Wheel’s On Fire et d’exécuter une version bien sentie de The Shape I’m In. Les quatre compères des Sadies étaient aussi membres de facto du supergroupe canadien The Unintended, en compagnie de Rick White (Eric’s Trip, Elevator) et Greg Keelor (Blue Rodeo).


On s’en voudrait de ne pas souligner que Dallas Good incarnait la coolitude rock la plus noble : doté d’une silhouette mince et élancée ainsi que d’un faciès taillé à la hache et un rien patibulaire, Good était constamment accoutré d’un complet impeccablement ajusté, souvent de type « Grand Ole Opry » en plus discret. L’homme, qui ressemblait un peu à un personnage de croque-mort de western semi-ironique, était humble, calme, affable et, surtout, diablement talentueux et inventif. Avec son frangin Travis et leur section rythmique, ils ont créé leur propre genre musical en hybridant le country, le bluegrass, le psych-rock, le blues, le punk, le rock’n’roll, le surf-rock, le rockabilly et quelques autres sous-genres. Au fil de leur existence, Dallas et les Sadies ont gagné l’admiration de musicophiles et musiciens rock, au nord et au sud du 49e parallèle. C’est toutefois à l’échelle du rock canadien que leur contribution s’avère exceptionnelle : comme naguère Blue Rodeo et les Tragically Hip, ils ont servi de liant à d’innombrables projets musicaux, auprès d’une foule de musiciens de tendances diverses. L’apport majeur de Dallas Good au monde de la musique rock demeura, bien sûr. Or, la disparition d’un musicien-créateur comme lui, dans la force de l’âge, ne peut qu’être infiniment triste.


Photo de Dallas Good : David Bastedo.

Tempête Spotify : quels seront les impacts?

par Alain Brunet

Mercredi, l’action de Spotify a été l’objet de turbulences, soit après la publication de prévisions jugées décevantes sur les marchés… et bien sûr, après la controverse au sujet de son balado vedette, The Joe Rogan Experience dont plusieurs réprouvent la propension à la désinformation sur certains sujets scientifiques, à commencer par la COVID-19.

Lien de cause à effet?

Voyons d’abord les résultats en bourse : la plateforme de musique en ligne a beau avoir fait mieux que prévu au quatrième trimestre 2021, sa marque ayant été clairement affectée par la défection de Neil Young et, de ses ex-collègues de l’ex-supergroupe folk CSNY, sans compter Joni Mitchell, Barry Manilow, India.Arie, et, au Québec, le vénérable Gilles Vigneault. Évidemment, on ne compte pas les artistes locaux ou confidentiels, dont le retrait des oeuvres ne fait pas de vagues sur Spotify, du moins pour l’instant.

Le Suédois Daniel Ek, cofondateur de Spotify, nous assure que son entreprise sera plus vigilante à l’avenir, Joe Rogan a aussi fait ses promesses concernant sa rigueur douteuse en matière d’information scientifique, un de ses sujets préférés dont se délectent 11 millions d’usagers Spotify en moyenne, pour chacun de ses balados.

À la clôture de Wall Street mercredi, le titre de la société suédoise, cotée à New York, perdait 10,22 % et valait 172,30 $US. Cette tempête médiatique est-elle annonciatrice d’un déclin plus prononcé de la plus puissante plateforme d’écoute en continu sur Terre? Voyons voir :

Aux dernières nouvelles, soit à la fin de 2021, Spotify pouvait compter sur plus de 406 millions d’utilisateurs actifs, dont 180 millions optent pour un abonnement payant. Or, on constate que la croissance du nombre d’abonnés aurait ralenti malgré une croissance. Les prévisions de l’entreprise au premier trimestre 2022 sont de 418 millions d’utilisateurs, dont 183 millions de forfaits premiums, ce qui ne renverserait pas la tendance à la décélération de cette croissance néanmoins phénoménale. Au quatrième trimestre 2021, le chiffre d’affaires de Spotify était de 3 892 784 630 $ canadiens, ce qui représente une progression de 24 % au cours de l’année dernière.

Cela étant, Spotify continue de surfer sur une progression à peine affaiblie en ce début d’année, et surtout sur le potentiel de sa rentabilité éventuelle… sans faire de profits nets. Aussi étonnant que cela puisse paraître auprès des gens n’ayant pas suivi de près sa progression, la plateforme suédoise a bouclé l’année 2021 sur une perte nette de 56,5 millions $ canadiens. Il faut vraiment comprendre que, depuis sa fondation en 2008, Spotify n’est toujours pas rentable dans l’économie réelle! On comprendra donc que ses actionnaires souhaitent l’implantation de produits plus rentables, lui permettant d’atteindre l’équilibre budgétaire. D’où l’expansion spectaculaire de son secteur consacré aux balados… avec les dommages collatéraux que l’on connaît depuis quelques jours.

En ce qui a trait à ce léger repli sur les marchés, Spotify ne fait pas de corrélation avec l’impact des critiques essuyées sur la désinformation dont la plateforme fait l’objet, particulièrement le fameux balado de Joe Rogan, qui attire une moyenne de 11 millions d’utilisateurs. Le big boss trentenaire (et milliardaire!) Daniel Ek se dit à la recherche d’un « équilibre entre l’expression créative et la sûreté de nos utilisateurs ». Ben coudon… Mark Zuckerberg, qui a fait bien pire que Spotify en matière de désinformation avec Meta / Facebook, nous a déjà fait cette promesse loin d’être évidente à tenir. Ces plateformes géantes ne sont-elles pas des créatures multiformes aux millions de tentacules, dont les dérives sont extrêmement difficiles à gérer?

Quoi qu’il en soit, promet-on chez Spotify, tous les balados traitant de près ou de loin la pandémie seraient désormais liés à des informations scientifiquement crédibles. Or, on sait que Joe Rogan a énormément de succès à interviewer les moutons noirs de la science, soit des chercheurs ou théoriciens réprouvés par la communauté scientifique ou les organismes officiels, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Des vedettes de cette zone dissidente, tels le virologue Robert Malone ou le psychologue et chercheur Jordan Peterson, conspués par leurs pairs pour leur opposition à différents consensus scientifiques, représentent pour plusieurs ceux qui disent « les vraies affaires » que camoufle le pouvoir institutionnel.

Quoi qu’on pense de ces errances éthiques ou encore de l’opposition au consensus scientifique, doit-on prévoir un vaste exode des usagers de Spotify ou des artistes de la musique dont on sait la rémunération famélique côté streaming, sauf une infime minorité de multimillionnaires parvenus?

Le scandale de la désinformation chez Spotify, plus complexe qu’il n’y paraît, serait-il un véritable déclencheur, révélateur du traitement inéquitable de la création au profit de la diffusion en ligne?

À suivre… Des données subséquentes nous permettront peut-être de nous faire une tête à ce titre. Pour l’instant, en tout cas, il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit… pendant que d’aucuns voient dans ces gestes posés par les « vieux artistes » un combat d’arrière-garde. Les plus méprisants vont jusqu’à s’en moquer, annonçant à la blague la défection imminente d’Alys Robi, Frank Sinatra ou Jean-Sébastien Bach. C’est dire…

Ce texte s’inspire de données publiées par AFP, Les Affaires et CBC.

Au sujet de Joe Rogan, nouvel enjeu de Spotify

par Alain Brunet

Samedi, la grande Joni Mitchell a retiré son répertoire de Spotify, en soutien à son ami de longue date, atteint de la polio. Cette défection faisait suite à celle de Neil Young, survenue plus tôt la semaine dernière comme chacun sait. D’autres « gros noms » américains ont emboîté le pas, on pense ici aux Foo Fighters et au vétéran Barry Manilow. Au Québec, notre Gilles Vigneault national a aussi posé le geste.

L’élément déclencheur de cette sortie côté jardin virtuel est un animateur de balados extrêmement populaire.

Joe Rogan en mène large aux États-Unis. Encore faut-il s’enquérir de sa pratique avant de condamner Spotify de manquer de rigueur et d’éthique.

Après une étude plus approfondie de son profil biographique, qualifier de conspirationniste et de fasciste ce célébrissime descripteur de l’UFC et communicateur tous azimuts serait manifestement réducteur, voire erroné. Pour vous en enquérir, écoutez The Joe Rogan Experience sur Spotify, un balado qui n’est pas sans qualités.

Ses invités sont parfois controversés ou carrément répréhensibles, mais d’autres sont des experts de grande qualité, toutes professions et champs de recherches confondus : archéologues, biologistes, théoriciens de l’évolution, psychologues, champions de sport, cinéastes, acteurs, auteurs, théologiens, mycologues, astrophysiciens, dont le mathématicien-physicien britannique et prix Nobel sir Roger Penrose.

Joe Rogan se définit socialement libéral.

Il promeut les droits des homosexuels, les droits des femmes, les soins de santé universels et le revenu minimum garanti. Il promeut aussi le droit de consommer des drogues récréatives et croit aux vertus du LSD, des champignons psilocybines et du DMT pour l’éveil et l’exploration de la conscience. Il pratique également la privation sensorielle dans une cabine d’isolement, une autre voie d’élévation pour la conscience.

Joe Rogan soutient les droits des armes à feu et, of course, le deuxième amendement de la Constitution américaine. Chasseur fervent, il fait partie du mouvement « Eat what you kill » et réprouve l’élevage industriel des animaux à des fins de consommation, il croit que nous devons chasser les animaux dont nous voulons nous nourrir, comme ce fut le cas avant l’arrivée de l’agriculture.

Partisan de la liberté d’expression à tout prix, il ne se gêne pas pour critiquer la culture de l’annulation du point de vue de droite dans l’industrie de la télévision et du cinéma.

Libertarien économique, Rogan avait soutenu le candidat libertarien Ron Paul lors de la campagne présidentielle américaine de 2012. Il a voté pour le candidat libertarien Gary Johnson lors de l’élection présidentielle américaine de 2016.

Or, Rogan a aussi soutenu Bernie Sanders, 80 ans, figure emblématique de la gauche démocrate, lors des primaires présidentielles du Parti démocrate de 2020. Il a aussi appuyé la candidature de la démocrate hawaïenne Tulsi Gabbard à la présidence. Or, il a finalement voté pour la candidate libertarienne Jo Jorgensen. Rappelons en outre Bernie Sanders avait alors subi les pressions de la Human Rights Campaign afin qu’il rejette le soutien de Joe Rogan, un cadeau empoisonné d’une certaine façon. Son flirt avec la gauche (populiste?) du parti démocrate a donc été bref… le temps de croire à un système de santé gratuit et universel? Pas très libertarien!

Un peu confus sur la notion de patriotisme, Joe Rogan a déploré que les progressistes américains aient souhaité que l’ex-président Donald Trump échoue à sa tâche parce qu’ils n’appréciaient pas sa personnalité. Il s’est, plus tard, inquiété de l’âge et des capacités cognitives de Joe Biden, 79 ans, plus jeune que Bernie Sanders qu’il a pourtant appuyé… Ce dénigrement n’est pas sans rappeler celui de Donald Trump à l’endroit de l’actuel président américain qu’il nommait ad nauseam Sleepy Joe. Rogan a même déclaré qu’il préférerait voter pour Trump, vu la démence présumée du leader démocrate.

Concernant la COVID-19, les incongruités médiatiques de Joe Rogan ont été mises en lumière lorsque, par exemple, il a suggéré que les personnes jeunes et en bonne santé ne devaient pas s’inquiéter de contracter le COVID-19. Il fut alors accusé par Anthony Fauci de véhiculer des commentaires trompeurs concernant les vaccins, ce qui lui valut une autocritique apparemment bien sentie, croyant néanmoins que les mesures contraignantes comme le passeport vaccinal constituaient « un pas de plus vers la dictature » . Ouf.

Le 1er septembre 2021, Rogan a été testé positif à la COVID 19, déclarant par la suite qu’il suivait un régime nouvel-âgeux incluant des anticorps monoclonaux, de la prednisone, de l’azithromycine, une perfusion de NAD, une perfusion de vitamines, ainsi que de l’ivermectine, un médicament habituellement pris pour traiter les infestations parasitaires et non approuvé par les experts médicaux comme un traitement efficace contre le COVID-19. L’énorme pouvoir d’influence de Joe Rogan aurait été directement lié au phénomène croissant de l’automédication à une forme d’ivermectine vendue sans prescription… ce qui aurait mené à l’hôpital plusieurs apprentis sorciers.

En janvier 2022, 270 scientifiques, médecins, professeurs et professionnels de la santé ont écrit une lettre ouverte à Spotify pour exprimer leur inquiétude quant aux « affirmations fausses et socialement nuisibles » du balado The Joe Rogan Experience et ont demandé à Spotify « d’établir une politique claire et publique pour modérer la désinformation sur sa plateforme ».

Les 270 signataires soutenaient que Joe Rogan « diffuse de fausses informations, en particulier concernant la pandémie de COVID-19 » et plus particulièrement un épisode très controversé dans lequel intervient le Dr Robert Malone (#1757, diffusé le 31 décembre dernier), qui aurait comparé à l’Holocauste les politiques contraignantes pour faire face à la pandémie. Il fut aussi affirmé dans ce balado de Joe Rogan que le public était hypnotisé par les leaders de la société.

Alors? Non, Joe Rogan n’est ni Donald Trump ni Maxime Bernier ni Alexis Cossette-Trudel, on en convient. Il n’est pas un fasciste, il est plutôt un libertarien économique et progressiste social. Intelligent et curieux, il peut s’adresser à l’intelligence de son immense audience. Mais… il est aussi un provocateur qui aime transgresser les règles d’éthique , en invitant trop souvent des penseurs controversés, enclins à des théories farfelues et des hypothèses non corroborées par la science.

On peut dire que Joe Rogan peut être aussi un puissant vecteur de fausses informations. Écoutez seulement le début de son récent podcast sur la ruée d’un convoi de « 50 000 camions à Ottawa » venus protester contre les mesures vaccinales. 50 000 camions!!! Fait alternatif, il va sans dire.

Le plus hallucinant de tout ça, c’est que cette posture ambiguë, voire tordue, lui confère un statut d’impartialité et de libre penseur. Vraiment?!! Wow. Ça en dit long sur la connaissance populaire de cette notion.

Les données factuelles de ce texte s’abreuvent aux sources suivantes : Spotify, Wikipedia, The New York Times, The New York Times, Los Angeles Times.

Neil Young largue Spotify… qui sera le prochain?

par Alain Brunet

Ainsi donc, nous rapportent AFP et tous les médias le moindrement sérieux en Occident, Spotify se fait larguer par Neil Young. Et paf, tiens toi. La marque de la fameuse plateforme reçoit une baffe, et voilà un oeil au beurre noir pour l’image.

Ainsi donc, le monument canadien retire ses 47 albums solos et nombreux extras du répertoire Spotify, au grand dam de ses 2,4 millions d’abonnés et 6 millions d’auditeurs mensuels, sur la plateforme dont il retirait 60 % de ses revenus de l’écoute en continu. Sur son site Web, l’artiste se réjouissait en outre du soutien de sa « très grande et solidaire maison de disques » Warner Brothers – Reprise Records.

Force est d’observer que Neil Young se pose comme le dénonciateur du laxisme de Spotify en matière de désinformation populiste. Le fameux chanteur, musicien et songwriter s’inscrit en faux contre la diffusion sur la plateforme du balado de Joe Rogan, animateur libertarien et descripteur spécialisé des arts martiaux extrêmes (UFC) enclin au complotisme.

« Spotify est devenu un lieu de désinformation potentiellement mortelle sur la COVID-19. Des mensonges vendus contre de l’argent », martèle en outre Neil Young, outré par le succès d’un balado d’un tel populisme à saveur conspirationniste… Et numéro 1 sur Spotify en 2021. L’épisode du 31 décembre dernier aurait été d’autant plus dénoncé par une cohorte de 200 scientifiques, pour les informations mensongères et théories du complot véhiculées à The Joe Rogan Experience (JRE). Qui plus est, Joe Rogan se fait reprocher de tenir des propos erronés sur la pandémie de COVID19. Il aurait même désapprouvé la vaccination chez les jeunes et fait la promotion d’un traitement non autorisé, soit l’ivermectine, médicament destiné à soigner la faune intestinale, administrable chez l’humain mais surtout prescrit par les… vétérinaires!

Toujours selon AFP et autres médias de référence, l’entente de Joe Rogan avec Spotify est estimée à 100 millions de dollars… D’où le claquage de porte côté Neil Young, qui n’en revient pas d’un tel investissement par la plateforme.

Neil Young pose donc un geste courageux et nous propose de relancer le débat sur les débordements populistes tolérés par les plateformes. À peine endigué sur Facebook / Meta, le scandale permanent de ce choix controversé mais extrêmement lucratif pour Spotify et Joe Rogan, qui consiste à endosser la diffusion de tels contenus pourris. Est-il besoin d’ajouter que ces ordures médiatiques sont prisées par des millions de pauvres crédules ayant le fort sentiment d’y « faire leurs recherches ».

Neil Young s’oppose donc à cette hypocrisie en tant que citoyen progressiste… et aussi multimillionnaire dont la fortune est déjà considérable, et dont le répertoire se trouve néanmoins sur toutes les plateformes. Perdre 60 % de ses revenus du streaming est certes courageux, le geste est louable, mais Neil Young est très riche, il a 76 ans, et se trouve actuellement sur toutes les autres plateformes de streaming (Apple Music, Deezer, Amazon, etc.). Ses coffres étant bien garnis, il ne se met vraiment pas en danger en refusant les revenus de Spotify.

Néanmoins, la marque Spotify a reçu une baffe, cette prise de position fera peut-être boule de neige. Qui, au fait, sera le prochain à claquer la porte?

Crédit photo : Per Ole Hagen

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