Deuil national: « Les Cowboys Fringants c’est nous autres »
par Alain Brunet
« Les Cowboys c’est nous autres », a dit hier le ministre de la Culture et des Communications du Québec. Généralement, je ne cite pas un ministre évoquant des lieux communs dans de telles circonstances mais… cette fois, pour une fois, un ministre a choisi la bonne ligne.
À gauche, à droite, au centre, les personnalités publiques s’expriment depuis mercredi PM. Le PM, acronyme d’une autre signification, a d’ailleurs tweeté une « poésie » de l’étoile filante, le maire de Québec y est allé d’une longue et vibrante apologie sur les ondes radio-canadiennes, le maire de Repentigny (où les Cowboys ont grandi) a exprimé son admiration et ses condoléances, sans compter le chef péquiste, l’auguste vétéran chanteur Michel Rivard, l’humoriste (et animateur sortant du gala de l’ADISQ) Louis-José Houde, d’autres artistes connus et tous ces fans mettant en œuvre des hommages spontanés, à commencer par celui de l’Assomption ou vivait Karl Tremblay avec sa petite famille.
Tous les médias traditionnels convergent naturellement vers ce deuil aujourd’hui, les drapeaux sont en berne, des funérailles nationales sont évoquées. Bref, c’est très gros! Beaucoup plus important que je ne l’aurais cru. Il s’agit de toute évidence de la plus retentissante mort prématurée d’un chanteur québécois de souche et blanc de peau depuis celles de Gerry Boulet en 1990 et de Dédé Fortin en 2000. À bien y penser, cette réaction collective est encore plus considérable.
À entendre les hommages officiels qui déferlent, Karl Tremblay a la stature des plus grandes figures de proue de la chanson québécoise francophone, toutes époques confondues. Que dire de plus ? Rien pour l’instant. Vraiment pas l’occasion des évaluations historiques. Toutefois…
En tant que chroniqueur musique, j’ai assisté aux débuts fulgurants des Cowboys Fringants puis je m’en suis lassé rapidement comme d’autres citoyens las d’une québécitude blanche et francophone faisant du sur-place. Ce n’était pas tant l’œuvre des Cowboys, éminemment respectable, que ce qu’ils pouvaient incarner.
Démobilisation? Déconnexion? Snobisme ?
Sûrement une déception et une démobilisation quant à la mollesse d’une nation québécoise ayant voté non à deux reprises, n’ayant plus le même élan, de plus en plus insulaire, de plus en plus encline à la fermeture et à un anti-intellectualisme navrant.
Sûrement une posture montréalaise aujourd’hui plus proche du cosmopolitisme et de l’interculturalisme. Personnellement, ça m’a détourné des chansons des Cowboys Fringants que je m’applique à écouter aujourd’hui dans le contexte de ce décès tragique – puisque Karl Tremblay n’avait que 47 ans.
Sûrement une déconnexion volontaire de la mouvance keb de souche et l’adoption progressive de valeurs mondialistes au détriment d’un nationalisme étroit qui s’ouvre si peu avec la nouvelle vague à l’ère PSPP.
Sûrement un snobisme perçu par celles et ceux qui croient encore au projet québécois francophone tel qu’il fut mis de l’avant dans les années 60 et 70.
Quoi qu’il en soit, il faut faire acte d’humilité aujourd’hui et reconnaître sans hésiter la profondeur des chansons écrites par Jean-François Pauzé, interprétées par Karl Tremblay et les collègues des Cowboys Fringants dont Marie-Annick Lépine, sa compagne bien-aimée et mère de ses enfants.
Il faut reconnaître cette sagesse populaire exprimée dans ces chansons réalistes du Québec francophone. Regards lucides et limpidement exprimés sur notre continent, sur notre identité culturelle, sur nos conditions sociales, sur la politique, sur l’environnement, sur l’amitié, l’amour, la vie.
Il faut surtout reconnaître les valeurs progressistes mises en chansons des Cowboys Fringants, fidèles au nationalisme d’ouverture, à ce centre-gauche optimiste et presque candide, à ce projet de souveraineté politique imaginé par René Lévesque et le Parti Québécois, il y a plus d’un demi-siècle.
À l’évidence, cette posture a été adoptée par les Cowboys Fringants, devenus puissant miroir d’un peuple bien au-delà de leur œuvre. Et c’est pourquoi ce répertoire a frappé dans le mille pendant plus d’un quart de siècle, et ce jusqu’au concert désormais mythique donné en juillet dernier au Festival d’été de Québec dont la conclusion fut marquée par les ultimes remerciements de Karl Tremblay : « Nous étions les Cowboys Fringants », questions d’annoncer son départ imminent dans une autre dimension.
“Nous étions les Cowboys Fringants”… Vraiment ? À l’évidence, les kebs de souche sont tous aujourd’hui des Cowboys Fringants, où qu’ils se situent dans le spectre, quoi qu’ils pensent de l’état des choses en Amérique francophone, quelle que soit leur motivation à poursuivre cette aventure autrefois palpitante, telle qu’elle fut imaginée à une époque révolue pour certains…. mais toujours en cours pour l’immense majorité keb franco, force est d’admettre.
Bien avant Madonna, Suzy Solidor, la sulfureuse icône des années 1930
par Claude André
Si l’on associe dans l’imaginaire collectif les premières célébrations de masse de la beauté à Marylin Monroe et la mise en marché de l’audace féminine à Madonna, la mise en avant de l’homosexualité font davantage référence à des figures plutôt masculines, comme Freddie Mercury ou Elton John. Cependant, il y eut en France une pionnière qui embrassa ces trois concepts à la fois, et ce, dès… les années 30!
Née en 1900 à Saint-Malo et décédée 83 ans plus tard à Cagnes-sur-Mer, Suzy Solidor sut s’imposer au point de devenir la grande figure iconique des Années folles. Avant-gardiste, elle obtient son permis de conduire à l’âge de 16 ans, chose très rare pour une femme à l’époque, ce qui la conduisit à s’engager comme ambulancière quelques mois avant l’armistice de la Première Guerre mondiale.
Une attitude de frondeuse anticonformiste qui caractérisera toute sa vie. Ou plutôt ses mille vies, faudrait-il dire.
Dotée d’une beauté sculpturale et athlétique, cette future artiste, née d’une fille-mère, sut très vite utiliser les arts visuels, peinture et photographie, pour créer sa propre légende.
C’est ainsi qu’elle fut, non seulement portraiturée deux fois plutôt qu’une par Francis Bacon, mais aussi plus de 200 fois notamment par, excusez du peu, Jean Cocteau et Tamara de Lempicka, dont le tableau d’inspiration cubiste de 1933, intitulé Portrait de Suzy Solidor et conservé au château-musée Grimaldi de Cagnes-sur-Mer, est devenu très célèbre.
Dans ce musée d’art moderne et contemporain, l’exposition temporaire Suzy Solidor, une vie d’images présente des portraits, des archives et, surtout, le fruit de récentes recherches dans divers fonds photographiques qui ont permis de découvrir plus de 300 clichés, dont plusieurs nus, qu’il est loisible d’admirer jusqu’au 6 novembre. « Je suis plus à peindre qu’à plaindre », disait avec humour celle que l’on surnomma « la Madone des matelots » pour ses chansons de marins.
Partie de Saint-Malo pour Paris à l’âge de 20 ans afin d’y embrasser une carrière dans le mannequinat, Suzy Solidor fait la rencontre de l’antiquaire Yvonne de Bremond d’Ars qui l’initie à l’art et à la vie mondaine, et avec laquelle elle vit une relation amoureuse pendant 11 ans.
Émancipée sur tous les plans, elle est une habituée des plages de Deauville, où elle se rend en maillot à paillettes pour le plus grand plaisir des photographes de tout acabit.
Elle a 33 ans lorsqu’elle ouvre son premier cabaret, « La Vie parisienne”. Succès immédiat auprès d’une clientèle homosexuelle mais pas seulement. Celle qui s’est lancée dans la chanson se démarque par sa voix grave, « qui vient du sexe » comme le dira son ami Cocteau, et sa coiffure à la garçonne qu’elle teindra en blond en plus d’épiler ses sourcils et de sensualiser ses lèvres charnues d’un rouge vif.
Queer avant la lettre, ses amours se vivent au grand jour, ou plutôt à la grande nuit, dans son établissement nocturne où se croisent Cocteau, Marlene Dietrich, Joseph Kessel ou Charles Trenet, qu’elle lancera sur scène. Si elle ne dédaigne pas les garçons, elle a un penchant plus marqué pour les demoiselles. Comme en témoigne cet extrait de sa sulfureuse chanson « Ouvre » :
Ouvre tes jambes, prends mes flancs Dans ces rondeurs blanches et lisses Ouvre tes deux genoux tremblants Ouvre tes cuisses
Ouvre tout ce qu’on peut ouvrir Dans les chauds trésors de ton ventre J’inonderai sans me tarir L’abîme où j’entre
Dans son cabaret fréquenté par de nombreux officiers allemands pendant l’Occupation, elle interprète en version française la célèbre chanson allemande de « Lili Marleen », et ce, au grand plaisir des nazis, mais aussi des Alliés par la suite.
En plus de chansons d’amour dont certaines sont composées par Marguerite Monnot, la célèbre complice de Piaf.
C’est probablement parce qu’elle chanta à station Radio-Paris, une antenne collabo, et aussi qu’elle y lut un texte insultant pour le roi d’Angleterre, que Suzy Solidor fut traduite devant la commission d’épuration des milieux artistiques, à la Libération.
Exil et retour
On lui infligea un simple blâme accompagné d’une interdiction d’exercer pendant cinq ans en dépit, paraît-il, du témoignage favorable de quelques résistants.
Elle s’exila aux Etats-Unis, puis revint à Paris en 1954, y ouvrit le cabaret « Chez Suzy Solidor » près des Champs-Élysées, avant de se retirer six ans plus tard sur la Côte d’Azur.
Celle qui fut aussi actrice et romancière ouvrit un cabaret à Cagnes-sur-Mer, qu’elle décora de 224 de ses portraits. Il y a 50 ans cette année, elle en offrit à sa ville d’adoption une quarantaine, que l’on peut voir dans cette expo temporaire. Il est d’ailleurs assez fascinant de comparer les styles artistiques qui se côtoient face à un même et unique modèle.
En France, Susy Solidor aura ouvert la voie à Catherine Lara, Juliette et, plus près de nous, Aloïse Sauvage et Hoshi. Au Québec, si d’autres chanteuses penchent aussi pour les amours saphiques, la chose semble encore plutôt discrète, mise à part Safia Nolin. Il faut dire que même 90 ans après les tabous brisés par Suzy Solidor, plusieurs ont encore du mal à vivre et laisser vivre, comme en témoignent les nombreuses et déplorables insultes et menaces de mort reçues sur les réseaux asociaux par l’excellente Hoshi. Cela dit, rendons à Suzy ce qui revient à Solidor en termes de courage, d’intuition et d’avant-gardisme éclairé.
De passage à Paris, alors que j’avais encore en tête l’hommage rendu à l’homme à tête de chou par la formation Strictly Gainsbourg au Verre Bouteille, situé sur le Plateau Mont-Royal, à Montréal, j’ai évidemment saisi l’occasion de visiter l’expo qui lui est consacrée au Centre Georges Pompidou jusqu’au 3 septembre.
Il est frappant de constater, pour le quinqua que je suis, à quel point le précurseur Gainsbourg appartient à une époque qui ne pourrait plus avoir cours aujourd’hui, tant la doxa a changé.
Notamment en raison de la culture de l’annulation, dont les principaux soldats ne sauraient supporter de laisser la voix libre à certaines de ses provocs, comme La Marseillaise en version reggae (appropriation culturelle, alors que l’objectif était justement de décloisonner l’hymne français), brûler un billet de 500 francs à la télé (il aurait pu le donner à des nécessiteux, pardi!) ou propos disgracieux à l’endroit de Catherine Ringer qui, non seulement lui a pardonné, mais n’a pas hésité à interpréter l’une des plus belles reprises du classique Je suis venu te dire que je m’en vais .
« Il se souciait beaucoup de ce que les gens ressentaient et pensaient lorsqu’on le critiquait. Tellement de choses l’ont beaucoup blessé. Notamment les attaques antisémites qui l’ont visé. Durant la Seconde Guerre mondiale, où il a dû porter l’étoile jaune, mais aussi, bien après, en 1979 quand sa réinterprétation reggae de La Marseillaise lui a valu d’être accusé de vouloir faire de l’argent avec l’hymne national », rappelait sa fille Charlotte dans une entrevue accordée au Guardian1 en 2019.
Dans une ère où les « progressistes » ont souvent raison, mais souvent torts aussi, certains semblent confondre une approche morale, qui est en fait un retour à des valeurs élisabéthaines qui s’ignorent, et progrès social.
Nombre de ces parangons de vertu ont l’air d’ignorer que l’art a aussi vocation à transgresser certains tabous et à déranger, plutôt que de conforter. Gainsbourg faisait les deux. Et avec un doigté encore inégalé.
Étoile jaune
Peut-être parce qu’il était un fils d’immigrant ayant porté l’étoile jaune (Guimbard sur ses faux papiers) , le jeune Ginsburg, influencé en cela par Boris Vian qui avait surmonté sa timidité pour monter sur scène, sut manier la langue française de façon exceptionnellement ludique, voire jubilatoire.
C’est aussi ce que nous rappelle cette expo, modeste sur le plan du contenu, mais néanmoins fascinante. Ainsi, pour Gainsbourg, il s’agissait d’abord et avant tout de trouver le titre d’une chanson. « Le mot exact”, qui est aussi le nom de l’exposition, et le gros du travail était effectué, puisqu’il articulait ensuite son texte autour.
Passé maître dans le maniement de la langue et de l’allitération (« […] j’avoue, j’en ai bavé pour vous […] »), Gainsbourg était aussi un musicien accompli et, s’il a qualifié la chanson d’art mineur dans une célèbre dispute télévisée avec Guy Béart, il l’a sans doute transformée en art majeur.
Inspiré par les célèbres doubles littéraires du 19e siècle, que l’on retrouve chez Maupassant, Oscar Wilde ou Edgar Poe et qui figurent dans sa bibliothèque, Gainsbarre « a brouillé les pistes en incarnant un chanteur narrateur ambigu », nous rappelle l’expo. Faisant ainsi figure de visionnaire en regard des médias de masse à une époque où il pressentait leur pouvoir s’amplifier.
Amateurs de poésie latine autant que de théâtre élisabéthain, les poètes favoris de l’artiste demeurent Rimbaud et Baudelaire, mais il avait aussi un penchant pour les écrits provocateurs du marquis de Sade, les romantiques et, notamment, les symbolistes. Fort de sa culture avec un grand C, l’artiste ne dédaignait pas pour autant la pop culture et dans sa maison bientôt musée de la rue Verneuil, il s’entourait de bios de musiciens, de romans policiers, de bédés, de livres d’art, de photos et de cinoche, marquant ainsi « sa création dans un vaste réseau d’intertextualité ».
Noceur invétéré, ce dandy trash qui se parfumait au Van Cleef & Arpels collectionnait les cartes de membres de boîtes de nuit, mais aussi les autographes de célébrités rencontrées au hasard de ses pérégrinations nocturnes, dont celle de Muhammad Ali, et ne conservait souvent que la page dédicacée des livres qui lui étaient offerts.
En espérant que cette expo se déplace sous le ciel du Québec, je ne saurais trop vous recommander de surveiller le prochain spectacle de Thibaud de Corta, Bruno Rouyère, André Désilets, Valéry St-Gelais, Pascal Gingras et la pétillante figure sixties Rose-Marie dans un prochain spectacle au Verre Bouteille ou ailleurs.
Salut, vieille canaille.
Crédit photo: Christian Simonpiétri pour le Centre Pompidou
Marre de mourir ? Pharoah Sanders, Ahmad Jamal, Jean-Louis Murat, Tina…
par Alain Brunet
J’ai toujours détesté écrire sur les morts lorsque mes patrons me l’ordonnaient. Chaque fois, je finissais par le faire et admettre cette tâche incontournable des journalistes culturels dans les médias traditionnels. Oui, cette tâche était essentielle et le demeure: en général, le public ne se fait pas prier pour lire sur la vie des artistes (au-delà de leurs préférences) qui viennent de passer à une autre dimension.
Sous mon radar funèbre récemment, le grand Wayne Shorter dont j’ai fait l’apologie. Mais j’avais omis, inconsciemment j’imagine, de souligner la disparition du saxophoniste Pharoah Sanders en septembre 2022, et plus récemment du pianiste Ahmad Jamal. La mort récente de l’auteur-compositeur-interprète français Jean-Louis Murat, un des plus grands de la chanson française des années 80,90,2000, 2010, 2020, me rappelle ce blocage que je dois une fois de plus combattre. Et que dire de la disparition de Tina Turner, autre clou dans le cercueil de ma résistance à cette pratique incontournable de la commémoration.
Rappelez-vous le récent enregistrement du producteur électronique Floating Points, avec le London Symphony Orchestra et Pharoah Sanders pour soliste principal. Le saxophoniste coiffait sa carrière et reconfirmait l’impact colossal sur les jazzophiles. Chez les moins de 40 ans, plusieurs le portaient même en plus haute estime que John Coltrane ou Wayne Shorter, des musiciens pourtant supérieurs. Pharoah Sanders était un homme d’un instinct exceptionnel, ayant su capitaliser sur ses capacités techniques spectaculaires (overblowing, harmoniques, sons multiphoniques) qui compensaient sur son articulation mélodique et sa piètre envergure compositionnelle. Depuis les années 60, en fait, Pharoah Sanders a répété les mêmes mantras saxophonistiques et solidifié son propre mythe en collaborant avec de jeunes artistes qui le vénéraient comme ils vénèrent Sun Ra, un de ses premiers employeurs.
Il y a quelques semaines mourait Ahmad Jamal, un des plus doués musiciens de toute l’histoire du jazz, dont la longévité exceptionnelle aura permis d’asseoir sa réputation de génie pianistique. Pour l’avoir interviewé et assisté à plusieurs de ses concerts, je puis témoigner de ce talent d’exception. L’homme fut consacré dans les années 50, à la même époque d’Oscar Peterson alors considéré comme un supravirtuose du jazz. Plus audacieux, plus aventureux, plus moderne et tout aussi virtuose que son collègue canadien, Ahmad Jamal n’obtint pas ce statut colossal avant le dernier tiers de sa carrière qui s’est conclue à l’âge de 92 ans. Une fois de plus, on constate que les visionnaires, aussi talentueux soient-ils, mettent beaucoup plus de temps à s’imposer… trop souvent après leur mort. Heureusement, ce ne fut pas le cas du brillantissime Ahmad Jamal, par ailleurs l’un des premiers jazzmen afro-américains convertis à l’Islam au milieu du siècle précédent.
Du jazz moderne, on doit expressément passer à la chanson française car la mort précoce de Jean-Louis Murat cette semaine est un choc pour tous les fans de chanson française qui se respectent. Une embolie pulmonaire aurait eu raison de cet artiste d’exception, enclin à l’autarcie et la misanthropie. Ses propos jugés sexistes sur la chanteuse pop Angèle lui ont récemment valu les foudres du jeune public. Libre penseur, antithèse du citoyen consensuel, Murat n’en était pas à ses premiers commentaires sur ses collègue, ayant naguère dénigré Johnny Hallyday et Jean-Jacques Goldman pour les raisons qu’on imagine. Murat avec qui j’ai maintes fois sympathisé, n’était pas un gentil garçon pour le commun des mortels. Plusieurs auront retenu de lui son côté grognon et méprisant, intransigeant face à la bêtise, au point de se faire vraiment mal comprendre ou percevoir. Tant pis pour ces observateurs sommaires, car Murat a été un des plus grands auteurs et compositeurs de chanson de notre époque, l’Histoire le confirmera j’en ai l’intime conviction. Connaissance profonde des chansons francophones et anglophones, connaissance profonde des mots, connaissance profonde des sons, hyperlucidité, pessimisme, sensualité, audace, travail acharné. Merci Jean-Louis.
Et puis… que dire de plus sur Tina Turner, que la planète entière vient de glorifier pour les bonnes raisons ? PAN M 360 rend aussi hommage à cette victime devenue lionne, modèle de résilience pour quiconque subit la violence conjugale. Mais d’abord et avant tout, Tina Turner fut une reine pop-rock-R&B des années 80 et 90, sa contribution au showbiz de masse est indéniable. Pour avoir rédigé des comptes-rendus de ses spectacles à l’époque, je puis témoigner de son ascendant et de son autorité sur scène.
À tous ces artistes d’exception, RIP. Retournons vite au présent et à l’avenir.
Suite et fin de l’ère Levasseur: les meilleurs moments du 39e FIMAV
par Alain Brunet
Sous la codirection de Michel Levasseur et de Joanne Vézina, le Festival international de musique actuelle de Victoriaville fait désormais partie du passé. Au terme de l’événement tenu de jeudi à dimanche et conclu par deux programmes exceptionnels signés John Zorn, le couple se retire dans ses terres après que Levasseur eut concocté vaillamment les programmations de 39 festivals depuis l’aube des années 80. Dimanche soir au Carré 150, Michel Levasseur fut louangé par John Zorn lui-même et du coup ovationné par le public. Difficile d’imaginer meilleure sortie côté jardin, au terme d’un tel sacerdoce !
Et après? Les remplaçants de la direction sortante seront nommés en septembre et une nouvelle programmation sera alors mise en chantier pour la suite des choses. Pour l’instant, personne ne sait qui sera recruté et quelle sera la nouvelle facture du FIMAV, jusque là marqué par les personnalités et la vision de leurs dirigreants : un festival ouvert aux changements lents, événement de petite taille, intransigeant et radical, farouche défenseur de la culture en région, néanmoins destiné aux férus de courants marginaux : free jazz, jazz contemporain, impro électronique, drone, hardcore/métal alternatif, avant-rock, bruitisme.
Facile de prévoir que la direction actuelle ne laissera quiconque « dénaturer » ce qui a été accompli depuis les années 80, mais ne pourra non plus empêcher de nouveaux influx créatifs qui en changeront forcément la donne à moyen terme… s’ils arrivent bien sûr à leurs fins, c’est-à-dire financer et promouvoir dans les Bois-Francs ces musiques hyper nichées et qui attirent des publics restreints parmi les mélomanes les plus pointus, disséminés pour la plupart au nord-est du continent.
Levasseur l’a répété dimanche au terme de son FIMAV, cette 39e programmation n’avait pas été conçue dans un esprit de retraite, mais… l’inconscient s’est probablement exprimé : la dimension rétrospective de cette programmation (John Zorn, Fred Frith, Elliott Sharp, François Houle, Lori Freedman, etc.) sautait aux oreilles le week-end durant, et il n’y avait absolument pas lieu de se plaindre car les vétérans invités ont été à la hauteur.
VOICI LES MEILLEURS MOMENTS DU 39E FIMAV SELON PAN M 360
CRÉDITS PHOTOS: MARTIN MORISSETTE
MASADA ET JOHN ZORN
Parmi les meilleurs moments de ce long week-end, les deux programmes offerts par John Zorn ont été les plus mémorables et ont coiffé l’événement de son génie. Bientôt septuagénaire, le musicien new-yorkais offrait 3 plateaux distincts en 2 programmes, regroupant parmi les meilleurs interprètes au service de sa musique. La plus récente mouture de du fameux Masada Quartet regroupait le guitariste Julian Lage, le batteur Kenny Wolleson, le contrebassiste Jorge Roeder et Zorn évidemment au saxophone alto. Le leader a multiplié les consignes en temps réel et ainsi étoffé les thèmes, ponts et conclusions de ses œuvres interactives. Sémitisme mélodique (médirerranéen, moyen-oriental), rythmes jazz, latins ou funk à la Horace Silver, free-jazz parfaitement intégré à des structures thématiques héritées d’Ornette Coleman : voilà les traits fondamentaux de Masada que l’on connaissait déjà, mais cette fois décliné par d’autres personnalités qui lui donnent un nouveau souffle, particulièrement le guitariste Julian Lage qui a servi à son employeur de superbes réparties. Quand on parle d’un concert par-fait, qui se grave pour toujours dans le cortex… wow.
JOHN ZORN ET DEUX TRIOS
Le programme précédent présentait d’autres œuvres de John Zorn, deux trio fort différents. Côté piano, on peut aisément affirmer que Brian Marsella figure parmi les quelques supra-virtuoses du jazz actuel ayant parfaitement intégré toutes les phases de son histoire contemporaine tout en en conservant les origines stylistiques, soit swing, bebop ou hardbop. Façon jazz, donc, ces pièces exigeantes de Zorn pour trio acoustique ne pouvaient trouver meilleurs interprètes. L’articulation parfaite de Brian Marsella était soutenue par le jeune batteur Ches Smith, top niveau et le contrebassiste d’exception qu’est Jorge Roeder. En seconde partie de programme, le bon vieux John Medeski (à l’orgue Hammond B3 et aux synthés) était accompagné du guitariste Matt Hollenberg et du batteur Kenny Grohowski. Formation classique du trio jazz pour orgue, certes, mais ce qu’en fait Zorn mène assurément ailleurs, en y conférant entre autres des séquences bruitistes ou carrément hardcore-métal. Impressionnant.
FRANÇOIS HOULE
Autre preuve de longévité au 39e FIMAV, on retient le concert du clarinettiste François Houle, qui nous a permis de nous délecter de cette relation scellée en temps réel avec le pianiste britannique Alexander Hawkins et de la batteure Kate Gentile. Jazz contemporain au programme : Houle chosit la clarinette de basset pour outil principal, dont il peut modifier le son au moyen d’un jeu personnel de pédale d’effets et autres bidules électroniques. Sa proposition mélodique est étoffée par la riche et très vaste palette stylistique d’Alexander Hawkins aux ivoires et le jeu à la fois virtuose et très personnel de Kate Gentile à la batterie. Moments calmes et aériens, moments de ruptures violentes, moments de grâce, remarquables montées et baisses d’intensité, vocabulaire étoffé tant dans l’articulation du discours que dans son galbe textural, complicité idéale entre les interprètes. Le meilleur de François Houle!
LORI FREEDMAN
La veille (samedi) la clarinettiste montréalaise Lori Freedman, une des habituées du FIMAV, présentait une de ses plus brillantes propositions, soit BeingFive, quatre musiciens occidentaux basés à Berlin et regroupés autour de la Canadienne. Concert de haute subtilité, sorte de pâte feuilletée d’effets variés émanant de la clarinette (Freedman), de la trompette (Axel Dörner), de la percussion (Yorgos Dimitriadis), de la contrebasse (Christopher A. Williams) et de l’électronique (Andrea Parkins et tous ses collègues). L’idée ici était de passer environ une heure à la recherche des meilleures superpositions dans une optique de ténuité, minceur, délicatesse. Les sons atypiques venus d’instruments typiques de la musique contemporaine traversée par le jazz ont mené à plusieurs destinations, on retiendra cette longue séquence fondée sur le chuchotement en souffle continu et autres clapotis circonspects.
VOID PATROL
Un peu plus tard dans la soirée de samedi, retrouvailles avec Elliott Sharp, guitare, Colin Stetson, saxos, Billy Martin, batterie, Payton MacDonald, marimba et vibraphone. Sous le nom Void Patrol, cet ensemble a sorti un premier album en juin 2022 et ainsi généré de l’intérêt auprès des festivals rompus aux musiques actuelles. Pas tout à fait certain que le résultat soit parfaitement ficelé par l’initiateur du projet, Payton MacDonald. Une direction plus serrée et des objectifs communs mieux définis et des expressions individuelles mieux circonscrites auraient permis de conclure à une prestation excellente, alors qu’elle s’est plutôt avérée correcte.
GUY THOUIN
On se souviendra aussi de la re-consécration tardive du percussionniste octogénaire Guy « Yug » Thouin, pionnier québécois des musiques improvisées associées au jazz contemporain et au free jazz. C’était super de contempler la verdeur de cet homme de 83 ans, aucunement amoindri (ou si peu) par l’âge et dont le pouvoir attractif a généré environ 300 séances audiovisuelles From the Basement. Ainsi, la légende vivante fut entourée de quatre saxos ténor (Elyze Venne-Deshaies, Félix-Antoine Hamel, Andréa Mercier, Aaron Leaney), d’une harpe avec filtres électroniques (Marilou Lyonnais-Archambault), du contrebassiste Pablo Jiménez, de la pianiste avec filtres électro Belinda Campbell et du guitariste Raphaël Foisy. Sorte d’orchestre chambre free jazz, l’Ensemble Infini se réunissait une première fois devant public avec le soutien chaleureux d’un public venu à sa rencontre. Bien sûr, il y a encore du travail à faire pour mener le tout aux cimes convoitées. Les thèmes peuvent être peaufinés, les solos épurés, la cohésion d’ensemble améliorée, mais les ingrédients d’un éventuel album sont là. Pour mener ce projet jusqu’au bout, la direction d’orchestre et les arrangements d’Élyze Venne-Dehaies sera cruciale et on n’a pas fini d’entendre parler de cette jeune tenorwoman dont le leadership naturel ne fait aucun doute.
FRED FRITH
Figure emblématique du FIMAV, le guitariste Fred Frith ne s’y était pas pointé en près d’une décennie, et son retour sur scène n’avait rien d’empoussiéré. La maturité, l’âge et l’érosion de toutes les rigidités ont fait de Fred Frith un musicien encore plus accompli qu’il ne l’est depuis les années 70 du groupe mythique Henry Cow. Le dernier cycle de son travail serait-il le meilleur de tous? Il est permis de le croire, car tout ce qu’on a entendu vendredi dernier était magnifique. La symbiose de ces collègues réunis depuis plusieurs années (Frith, guitare, Jason Hoopes, basse, Jordan Glenn, batterie) et de leur invitée spéciale (Susana Santos Silva, trompette) était plus que patente. On parle ici sans conteste d’un des plus grands accomplissements de Fred Frith, de quoi rassurer tous les septuagénaires enclins à la créativité et la sagesse acquise.
ZOH AMBA
Jeudi soir, la jeune Américaine Zoh Amba , 23 ans, révélait son indéniable talent de tenorwoman. Déjà un discours personnel, déjà une grande expressivité parmi les meilleurs musiciens de l’improvisation libre. Elle était entourée du renommé contrebassiste Thomas Morgan et de deux jeunes musiciens de talent, soit le pianiste Micah Thomas et le batteur Miguel Marcel Russell. Cet ensemble se démarque d’abord pour sa verve et sa maîtrise des codes free, et bien sûr pour sa soliste dont le rayonnement devrait s’accroître au fil des années à venir. Facile de prévoir qu’elle deviendra une star des festivals d’avant-garde, dont le FIMAV nouvelle mouture à compter de l’an prochain.
ISABELLE CLERMONT – CAMILLE BRISSON
Vendredi PM au chic Centre des Congrès de l’hôtel Victorin, les Trifluviennes Isabelle Clermont (harpe, arts visuels, électroniques) et Camille Brisson (flûte, arts visuels, électroniques), présentaient leur Collectif Tendancielle, soit un fondu enchaîné de tableaux-installations assortis de performances humaines devant public. Design des sons, design des formes, exécutions, exploration, humour. Le premier tableau portait l’enregistrement en boucle d’un « small talk » caricatural entre deux bourgeoises en crinoline, multipliant les clichés empoussiérés de l’idée qu’on peut se faire snobisme. La scénographie de cette performance avec décors, costumes et éclairages se transformera en un dialogue sommaire entre flûte traversière, harpe modifiée et autres effets bruitistes. On se dirigera plus tard vers le plus créatif des tableaux au programme, soit l’usage des effets de réverbération, percussion, textures et bruits émanant d’une vaste batterie de cuisine. Force est d’observer que ce touffu work in progress prête aussi à différentes interprétations critiques des rapports sociaux. Échevelé, créatif, divertissant.
MONTRÉAL AU SOMMET DE LA NUIT : UNE AUTRE NUIT EST POSSIBLE
par Salima Bouaraour
La Nuit. Une temporalité spatiale à conquérir. Un nouveau territoire de l’infini. Stigmatisée comme le lieu de toutes les insécurités, son image souffre d’un paradoxe ancestral. Convoitée pour les plaisirs qu’elle offre, elle est aussi surveillée ou interdite en raison d’être perçue comme un espace de dépravation où seule la répression apaise les peurs. Et, pourtant!
La Nuit est multidimensionnelle, créative, rassembleuse, ingénieuse et la portée de ses activités fait rayonner des métropoles à l’internationale. En 2020, étant pleinement consciente du potentiel incroyable de Montréal, l’administration Valérie Plante lance un grand chantier de réflexion sur la vie économique nocturne. Le Sommet, organisé par MTL24/24 depuis 2020, s’inscrit dans cette lancée. Cette année, 40 conférenciers, locaux et internationaux, ont été invités par Mathieu Grondin et son équipe à déployer connaissances, recherches, expériences et possibilités inspirantes afin de réinventer nos espaces et nos temporalités. Comment laisser place à la réconciliation voire la symbiose harmonieuse du jour et de la nuit plutôt que de nourrir leur dualité?
Cette première journée du 17 mai ne fait plus seulement lancer des pistes de réflexion ou d’échanges mais expose indéniablement les voies de multiples réalisations concrètes à l’avenir fructueux. Après Berlin, New York, Tokyo et Stockholm, c’est à Montréal de faire l’objet de l’étude Creative Footprint (CFP) menée par le VibeLab, s’alignant ainsi avec les quatre autres villes internationales. Pour plus de détails sur les résultats de l’étude, consultez l’entrevue de Diana Raiselis, chercheure principale de CFP Montreal.
Une succession d’exposés sur les réussites des projets de développement des activités nocturnes prend place. On y découvre que les communautés réinvestissent les espaces le long des berges des fleuves comme celui de la Spree, en Allemagne. Le HOLZMARKT BERLIN est devenu un espace dynamique et florissant avec une belle rentabilité grâce à la gestion par la communauté de la nuit (bars, clubs, restaurants).
Les questions concernant l’aménagement urbain et architectural sont centrales à cette édition du Sommet qui porte sur l’espace de la nuit « nox spatium ». Les chercheurs des night studies comme Luc Gwiaździński (École Nationale Supérieure d’Architecture de Toulouse) revisitent les notions enseignées au sein même des écoles. La nuit doit être pensée et intégrée dans la conception intrinsèque de la ville dès la gestation d’un projet ou d’un aménagement. Il faut penser à unir diurne et nocturne sur les bancs des universités. Ça aidera davantage à changer les mentalités. Les villes doivent être pensées et construites dans leur globalité et non plus de manière segmentée.
La présentation de projets en périphérie de la ville comme le Parc Culturel à La Haye de PIP Den Haag (Steven Van Lummel et David Schoch) nous montre comment des parcs ou des terrains pourraient être exploités davantage et mis au service de la nuit.
$teven Ra$pa, cofondateur du Burning Man a partagé sa vision d’une vie civique nocturne lié à la réussite du Black Rock City, dans le Névada, USA.
Cette première journée d’échange s’est conclue sur la projection du documentaire GOD SAID GIVE’EM DRUM MACHINES retraçant l’histoire de la Techno à Détroit.
Les décisionnaires ont toutes les clés en main pour nous assurer une cohabitation nocturne sereine et prospère!
Ne plus assister à un show de Depeche Mode, écouter Memento Mori
par Alain Brunet
Lorsque j’ai vu les prix suggérés pour assister au show de Depeche Mode (minimum de 200$ pour une place minimalement potable), je m’étais déjà braqué depuis une mèche. Je reste aujourd’hui juché bien haut dans les rideaux. À moins d’être assigné professionnellement pour couvrir un tel événement, consacrer de telles sommes à un show d’aréna représente pour moi une déviance profonde du showbizz de masse.
Et vous croyez encore qu’on ira tous gratos au Centre Bell, nous les scribes de la zizique? Détrompez-vous. Seuls les très très gros médias peuvent être admis à des événements si prisés du marché, sauf de rares exceptions. Il en sera de même pour Bruce Springsteen, dont le progressisme économique en prend pour son rhume avec le prix exorbitant pour prendre part à son escale montréalaise. La nostalgie se paie très chèrement, le Boss n’y fait pas exception.
Ainsi, au lieu de payer 4 ou 5 billets pour des concerts de très grande qualité, des centaines de milliers de fans mettent tous leurs œufs dans ce panier de multi-millionnaires, avec le sentiment d’avoir vécu une soirée unique. À ce prix, difficile de voir les choses autrement…
La tendance à cette consommation d’aliénés s’alourdit depuis un quart de siècle au moins, époque où les Stones se sont pris soudain pour le Cirque du Soleil ou Disney World, suivis de U2, Madonna, Beyoncé, The Weeknd, Taylor Swift, la plupart des mégastars consensuelles… En 2023, l’écart entre les champions de la méga production et le reste de la gent musicale, soit la presque totalité des musiciens sur Terre, ressemble étrangement à l’abîme entre ces milliards d’humains et quelques milliers de très chanceux qui n’ouvrent leurs goussets que pour mieux assurer leur reproduction (très) limitée.
J’ai donc résisté quelques jours avant de me taper le nouveau Depeche Mode, marqué par les jours sombres et la perte du comparse Andy Fletcher au printemps 2022. Mes perceptions quant à Depeche Mode sont généralement positives, cette approche synth-pop-coldwave-électro-rock-industriel-musique de films, toujours pesante et dramatique à souhait, a fait école depuis son émergence il y a une quarantaine d’années. Dave Gahan et Martin Gore maintiennent le cap et ne proposent que très peu de variations nouvelles à leur recette.
Les innovations de Memento Mori, paru il y a 2 semaines, sont plutôt insignifiantes, alors que tout ce qu’on aime de la célébrissime formation anglaise est généralement maintenu : basses synthés puissantes, énormes charges texturales, usage inspiré de la distorsion pour claviers, voix de crooner dramatique, on en passe. Du bon Depeche Mode en somme, sauf exception. Quant au pompage de nos portefeuilles pour tripper vintage, on repassera.
Thierry Larose serait-il l’auteur-compositeur-interprète de l’heure en Amérique francophone? Poser la question… La sortie imminente de Sprint !, son deuxième album studio, suscite l’admiration de la critique patentée. Déjà, apprenait-on samedi sur les ondes de la SRC, soit à l’excelente émission Tout peut arriver de Marie-Louise Arsenault, les fans du jeune homme savaient déjà par cœur toutes ses nouvelles chansons rendues publiques il y a quelques jours à peine. Ainsi s’exclame-t-on qu’il puisse évoquer le peintre romantique Eugène Delacroix dans sa chanson Portrait d’une Marianne, on accueille avec emphase sa maîtrise précoce d’une langue malmenée. Thierry Larose s’avère effectivement un parolier au-dessus de la (faible) moyenne francophone québécoise. Force est d’observer son usage plus qu’acceptable d’un français québécois de bon aloi, c’est-à-dire régionalement savoureux mais sans erreurs syntaxiques ou grammaticales, sans usage erroné des termes, apparaît ici comme une démarche d’exception. Mais bon, ne boudons pas notre plaisir dans un contexte peu favorable à l’émancipation du français. Manifestant un véritable sens de la parole, Thierry Larose se prémunit ainsi de « vieillir plus vite qu’une mauvaise blague », pour reprendre un des nombreux exemples de sa plume acérée. Musicalement, toutefois… Thierry Larose m’apparaît comme un artiste plutôt conformiste, les actualisations de Sprint s’avèrent minces et peu aventureuses. C’est de la pop classique assortie de quelques épices pop-punk ou synthpop, Génériques pour la plupart, ces musiques portées par une voix frêle et haut perchée se trouvent néanmoins au service de textes vraiment inspirés. Ce déséquilibre flagrant entre notes et mots ne nuit donc pas à son auteur-compositeur, ladite chanson “à texte” ayant ses qualité propres. À ce titre, Thierry Larose mérite toute notre attention.
Quel français parlons-nous ? Quel français parlerons-nous ?
par Alain Brunet
Sur Terre, 93 millions d’êtres humains ont le français pour langue maternelle, 321 millions parlent le français et le parleront tant et aussi longtemps qu’ils y trouveront leur compte en s’y sentant inclus dans le respect et l’équité.
Sur une population humaine de 8 milliards, la proportion de la langue maternelle française dépasse à peine 1% et le nombre de locuteurs francophones représente 4%. Au Canada, on indique que la proportion de francophones est passée de 22,2 % à 21,4 % entre 2016 et 2021, soit une somme de 8,3 millions de personnes qui parlent le français sur 39 millions d’habitants. Du quart de la population canadienne il n’y a pas si longtemps, les francophones sont passés au cinquième, cette proportion décline comme on le sait depuis trop longtemps déjà.
Lorsqu’une langue est fragilisée ou carrément menacée, c’est aussi l’écosystème culturel de la planète qui l’est, c’est une vision du monde, un angle d’observation de la réalité humaine, une sensibilité propre. Alors oui il faut et il faudra vraiment se remuer pour faire en sorte que cette proportion cesse de baisser. À quel prix?
Au prix de l’inclusion réelle des humains qui se joignent à la famille francophone, au prix d’une relance rigoureuse de l’éducation du français. Maîtriser sa langue n’est pas une démarche futile et snob, y voir une perte de temps camoufle mal les complexes de locuteurs mal outillés.
Prenons la francophonie d’Amérique. Écoutez attentivement vos porte-paroles, dirigeants, spécialistes, professionnels. Plusieurs parlent un français mal maîtrisé sans en comprendre certaines règles grammaticales ou syntaxiques. Même du côté de l’élite, les usages erronés des mots et les erreurs de formulation sont monnaie courante, les liaisons sont très souvent bancales, on en passe et des meilleures. Bref, le français d’Amérique bat de l’aile jusqu’au faîte de la pyramide.
Cela étant dit, posons ceci : la créolisation d’une langue n’a rien de néfaste en soi. Bon gré mal gré, elle reflète le brassage réel des cultures et des générations, sans diffraction. On le constate dans le rap keb, l’exemple le plus frappant de la mouvance actuelle. Le franglais qui y prédomine est un reflet direct de la réalité urbaine et aussi de la porosité de la langue française en Amérique dans un contexte de précarité de sa littératie et du faible niveau de ses locuteurs, même parmi les plus éduqués. Alors la dernière chose à faire est de dénigrer les métissages linguistiques comme certains le font erronément. La première chose à faire est plutôt d’améliorer la santé du français et de le rendre plus attractif.
Ce phénomène est un peu moins marquant en Europe francophone, il y est néanmoins tangible depuis un demi-siècle avec cette accélération de la mondialisation culturelle au profit de la langue anglaise.
Ce déclin annoncé et vérifié du français est aussi celui de toutes les langues directement liées à l’influence anglo-américaine dans un environnement numérique mondialisé, mais il ne relève pas seulement de ce facteur, contrairement à ce que soutiennent plusieurs nationalistes obtus.
Vouloir communiquer dans une langue « mondiale », qu’il s’agisse d’un anglais créolisé ou d’une langue inventée comme l’espéranto, ne passe pas par le français qu’il faut néanmoins nourrir et protéger. À travers cette communication mondialisée, des communautés de toutes régions, toutes nations et toutes langues partagent des valeurs communes qui peuvent l’emporter sur les enjeux régionaux ou nationaux. Et ce partage de valeurs à l’échelle planétaire connaît actuellement une courbe ascendante, même si les forces de la crispation sont tangibles dans toutes les populations du monde.
Quelle langue parleront les francophones de souche ou d’adoption dans plusieurs générations, si les humains arrivent à trouver un minimum de sagesse pour se rendre jusque-là ?
Fort possiblement, ils parleront un français modifié régionalement et, très probablement, ils parleront aussi une deuxième langue d’adoption, créolisée à l’échelle internationale. Laquelle l’emportera ? L’humanité restera-t-elle empêtrée dans cette sempiternelle dynamique de conquêtes successives de langues dominantes de peuples dominants? En cette Journée internationale de la francophonie, la question mérite d’être posée.
Un soir avec l’OSM et… Godspeed You! Black Emperor
par Alain Brunet
Depuis le début de mon parcours professionnel, j’ai nourri cette valeur de l’éclectisme extrême. Pourquoi donc? Pour faire l’expérience totale de la musique une vie durant, pour que la flamme ne s’éteigne jamais jusqu’au dernier jour. Et pour éviter d’alimenter cette nostalgie des fans qui prennent de l’âge et qui affirment en toute ignorance que c’était bien meilleur dans les années 70 et autres inepties du genre – on vient à peine de l’observer avec le 50e anniversaire de l’album The Dark Side of the Moon, n’est-ce pas ?
Et c’est exactement pourquoi j’ai fondé PAN M 360, qui progresse lentement et sûrement depuis sa mise en ligne il y a trois ans.
Près d’un demi-siècle plus tard, j’ai encore cette intime conviction que cette valeur doit être encore nourrie au quotidien, que cette nourriture pérennise notre passion et notre ouverture d’esprit. Bien sûr, je n’en fais pas une valeur absolue : il faut respecter les mélomanes qui choisissent une ou quelques zones d’exploration musicale sans s’aventurer ailleurs. On n’a pas tous la même soif de musique, certes, mais je crois encore possible aujourd’hui de valoriser une authentique vue d’ensemble de la création sonore mondiale, de ses concepts les plus complexes à ses plus naïfs.
Prenons l’exemple de la soirée de jeudi.
La Maison symphonique était remplie à pleine capacité par des mélomanes qui ne savaient en rien, sauf exceptions, que le MTELUS faisait aussi salle comble avec Godspeed You ! Black Emperor. Et c’était à peu près pareil dans l’autre amphithéâtre face au répertoire investi par l’OSM. Mon jeune collègue Stephan Boissonneault, qui avait couvert le fameux groupe la veille, vivait à mes côtés sa première immersion avec l’OSM et je me réjouis qu’il ait sincèrement apprécié cette éclatante prestation.
Depuis son arrivée à MTL, on savait d’emblée que la direction de maestro Rafael Payare serait fort différente de celle de son prédécesseur (Kent Nagano). Or, on a observé jeudi soir, au lendemain d’un triomphe new-yorkais au Carnegie Hall (vastement médiatisée par la presse traditionnelle), que le chef vénézuélien avait atteint sa vitesse de croisière avec un OSM revigoré par cette nouvelle relation.
Toutefois, on aurait pu craindre que l’approche du maestro soit « over the top », pour reprendre cette expression anglaise qui n’a pas d’équivalent français. Mais non. Du moins, pas cette fois. Les couleurs éclatantes d’un orchestre ayant été (parfois) trop retenu par le passé exprimaient clairement cette nouvelle émancipation. Vibration plus intense, certes, mais pas au détriment de la subtilité et du raffinement.
Ainsi, la très exigeante et très athlétique Symphonie n 5 de Gustav Mahler témoignait d’un fort bel équilibre des forces , équilibre différent de ce qu’on avait entendu auparavant chez Nagano, pourtant un maître (différent) du répertoire mahlérien. Les cuivres et les bois s’avèrent plus musclés sous la gouverne du maestro vénézulien, les cordes aussi sont plus incisives dans l’ensemble, les percussions plus intenses que jamais. Cet équilibre entre puissance, éclat et subtilité est d’ores et déjà un trait fondamental dans la manière Payare.
Même l’œuvre contemporaine de Dorothy Chang, compositrice sino-américaine transplantée à Vancouver (et prof à UBC), faisait paraître plus de relief qu’on ne l’aurait imaginé, vu le caractère un tant soit peu générique de cette oeuvre de dix minutes jouée en début de programme.
On l’a aussi constaté dans l’exécution du Concerto no 2 pour piano et orchestre de Belà Bartok, composé en 1930 soit trois décennies après la cinquième Symphonie de Mahler. Chez Bartok, nous sommes déjà en pleine modernité, les arrangements témoignent de nouvelles constructions harmoniques qui font aujourd’hui partie de l’imaginaire mélomane. Évidemment, il fallait un soliste de la trempe de l’Israélo-Américain Yefim Bronfman, interprète de très haute tenue pour rendre compte du discours bartokien, tant dans les séquences percussives, parfois carrément violentes, au clavier ou dans les montées et descentes chromatiques exécutées à une vitesse folle, que dans dans les séquences lentes et introspectives exigeant un phrasé soyeux et circonspect.
Cette alternance des extrêmes est typique de la modernité en Europe de l’Est, un siècle plut tôt. Les parties orchestrales de ce concerto exigent une implication totale des cuivres et de la percussion, le dialogue de l’OSM avec le soliste se veut plus qu’intense. Dans ce contexte, Rafael Payare était l’homme de la situation pour lier le tout. On a vu jeudi sa facture s’imposer pour de bon, bien au-delà de la lune de miel vécue avec les mélomanes de Montréal depuis son arrivée en pleine pandémie.
Au terme de cette expérience réussie à souhait, mon collègue et moi-même nous sommes dirigés au MTELUS où se produisait plus tard Godspeed You! Black Emperor, soit pour un deuxième soir consécutif. Stephan Boissonneault avait été si frappé par ce qu’il avait entendu la veille (lisez son compte-rendu) qu’il voulut s’y présenter de nouveau. Alors? Pour ma part, c’était mon énième de GY!BE, que je suis depuis sa fondation au milieu des années 90.
Fleuron montréalais depuis plus d’un quart de siècle, la formation aurait pu devenir prisonnière de sa facture originelle, ce qui n’est heureusement pas le cas. Avant ce hiatus de 7 ans dans les années 2000 et même à la reprise desactivités au tournant de la décennie suivante, GY!BE construisait sa musique à la manière d’un arc, courbe sinusoïdale où l’intensité paroxystique se trouvait au milieu de l’œuvre. Depuis quelques années, on fait les choses différemment. On le constate, notamment avec G_d’s Pee at State’s End! , septième album de la formation paru il y a deux ans, et on l’a observé jeudi soir.
D’abord et avant tout, la force de GY!BE résulte d’un collectif, aucun instrumentiste n’y manifeste une grande virtuosité dans l’articulation ou de la rapidité d’exécution, quelques musiciens du groupe peuvent néanmoins compter sur une formation académique d’assez bon niveau. Mais tout se passe ailleurs que dans l’excellence technique au sens classique, soit essentiellement dans l’expertise texturale à travers la saturation et l’amplification extrême, et dans la quête d’un son global cohérent et inspiré. Cela étant, il y a encore plus maintenant : outre le son proverbial de Godspeed, on y observe maintenant des fragments de traditions celtiques, baroques ou même orientales, la trame dramatique se fonde désormais sur un enchaînement d’œuvres distinctes plutôt qu’un seul massif.
Voilà la preuve de l’intelligence compositionnelle d’Efrim Menuck et de ses acolytes, le tout assorti d’un solide point de vue dissident, posture critique et radicale face au pouvoir en place, le tout appuyé par une déferlante de projections cinématographiques de manifestations violemment réprimées par les forces de l’ordre.
On sort ragaillardi d’une telle performance et on se dit que l’OSM, Mahler, Bartok, Chang et Godspeed You! Black Emperor peuvent faire bon ménage. Il n’en tient qu’à nous pour en établir les liens. Et c’est exactement pourquoi PAN M 360 existe. Et vive l’éclectisme extrême.
Un soir de l’été 2015 à la Maison symphonique, Wayne Shorter se produisait avec cet excellent quartette qui en avait prolongé la vie créative sur scène, contre toute attente. Ce soir-là, cependant, on avait senti que c’était le début de la fin. À l’évidence, le maître n’avait plus la maîtrise absolue de ses instruments (ténor et soprano) qu’on lui connaissait même à un âge avancé, ses réparties improvisées n’étaient plus aussi alertes et circonspectes qu’elles ne l’avaient été sa vie durant, soit depuis ses débuts avec les Jazz Messengers du batteur Art Blakey.
On devinait que les sourires complices de ses acolytes cachaient une tristesse certaine, je m’étais dit alors que c’était mon dernier concert de Wayne Shorter. Le revoir sur scène ainsi diminué ? Nenni. Cet immense compositeur, improvisateur et interprète ne serait plus jamais ce qu’il avait été: pendant plus de 60 ans, l’un des plus brillants de cette musique qu’on nomme encore jazz.
Huit ans après ce triste constat de ses pertes de facultés, quelques mois avant d’atteindre le cap des 90 ans, Wayne Shorter s’est éteint. Encore aujourd’hui, le grand public et même le grand public du jazz ne le mettront peut-être au panthéon des incontournables. Personnage discret, peu loquace, néanmoins intéressant dans ses propos (pour lui avoir parlé à maintes reprises, j’en témoigne), il s’exprimait d’abord par ses accomplissements.
Ses qualités de créateur et sa curiosité intellectuelle l’ont notamment mené à changer le jazz après son âge d’or hardbop, soit en y injectant plus de musiques modernes de tradition classique occidentale et plus de musiques modales non occidentales à la lignée dont il est issu. Jusqu’aux années 50, le jazz avait certes intégré les musiques classiques post-romantique et modernes, surtout impressionnistes. Ça s’entendait avec attention, de Duke Ellington à Bill Evans en passant par premier quintette de Miles Davis, notamment dans ses collaborations avec l’arrangeur Gil Evans. Wayne Shorter, lui, témoignait d’une connaissance encore plus profonde des avancées modernes et contemporaines de la musique classique et en usait brillamment sans que ces couleurs ne l’emportent dans son œuvre essentiellement jazz.
Pourquoi Wayne Shorter est-il moins cité que les grandes icônes du style ? Fort probablement parce qu’il n’avait pas la flamboyance médiatique d’un Miles Davis dont il fut pourtant le compositeur déterminant au sein du fameux quintette des années 60 – Herbie Hancock, piano, Tony Williams, batterie, Ron Carter, contrebasse, Miles, trompette, Wayne, saxos. Sans lui, ce quintette historique n’aurait pu compter sur les compositions d’une telle apothéose acoustique: Nefertiti, Footprints, E.S.P, Fall, Pinocchio, Iris, Orbits, Dolores, Prince of Darkness, Limbo, Vonetta, Parephernalia.
Sous étiquette Blue Note, le saxophoniste menait une carrière parallèle, ses albums solo s’inscrivent dans le même esprit du Miles Davis Quintet, mais avec un impact moindre pour les raisons qu’on vient de formuler. Il faut donc écouter de nouveau ces enregistrements essentiels au jazz des années 60, particulièrement JuJu, Speak No Evil, Adam’s Apple, Super Nova. Comme il le faisait chez Miles, Wayne Shorter y traçait alors la voie post-hardbop tout restant fidèle aux thèmes mélodiques et aux harmonies consonantes pendant qu’Ornette Coleman, Cecil Taylor, John Coltrane, Pharoah Sanders, Albert Ayler et tant d’autres admettaient l’atonalité et l’arythmie dans leurs propositions.
Fin des années 60, les fameuses séances d’électrification du jazz menées par Miles Davis ont constitué la communauté fondatrice du jazz-rock rebaptisé jazz-fusion par la suite, pour le meilleur et pour le pire. Sa complicité avec le claviériste et compositeur autrichien Jozef Zawinul, concepteur central pour l’album mythique de Miles Davis, In A Silent Way, enregistrement fondateur s’il en est.
La fondation de Weather Report avec Joe Zawinul fut le prolongement le plus intéressant des premiers opus électriques de Miles (In A Silent Way, Bitches Brew, Jack Johnson, On The Corner, Big Fun). Les premiers enregistrements, Weather Report (homonyme) et Sweetnighter, étaient très proches de ce son , l’identité de la formation s’était ensuite précisée avec I Sing the Body Electric, Mysterious Traveler, Tale Spinnin’, albums dont la cote ne cessera de monter avec le temps si vous voulez mon avis. En 1976, on assistait à autre tournant avec l’opus Black Market et l’arrivée en force de Jaco Pastorius au sein de WR. Cette entrée spectaculaire du superbassiste coïncidait avec un son plus proche des musiques africaines et afro-antillaises, mises de l’avant par Zawinul et endossées par le groupe. Avancée ou édulcoration ? Avancée au début, édulcoration par la suite…
D’aucuns déploraient alors la posture trop effacée de Shorter en tant que soliste et leader conceptuel, posture qu’il conserva jusqu’à la fin du groupe. Les choses s’étaient progressivement gâtées avec des albums vraiment trop sucrés, soit après la sortie de l’opus Heavy Weather en 1977, certes le plus connu de la discographie WR. Par la suite, on assista au déclin, soit jusqu’en 1985 avec la sortie du très quelconque Sportin’Life.
S’ensuivit une renaissance de Wayne Shorter en tant que leader et compositeur, pendant que Zawinul poursuivait l’oeuvre de WR en embauchant plusieurs virtuoses non occidentaux – le batteur ivoirien Paco Sery, le bassiste mauricien Linley Marthe, le bassiste camerounais Richard Bona, etc.
De la mi-70 jusqu’à sa mort, le génie de Wayne Shorter fut progressivement reconnu par les jazzophiles de toutes tendances, du champ gauche au champ droit.
Cette reconnaissance s’imposait d’abord avec le mémorable Native Dancer sorti en 1974, un album mettant en vedette le chanteur brésilien Milton Nascimento et dont le concert donné à Montréal beaucoup plus tard, soit à la fin des années 80, fut l’un de ses plus éblouissants. Les albums Atlantis (1985), Phantom Navigator (1986), Joy Rider (1988) et High Life (1994) furent les prolongements shorteriens d’une esthétique tributaire de Weather Report mais sans l’impulsion afro-pop de Zawinul – qui avait atteint ses limites.
Au tournant du millénaire, il était permis de croire que tout avait été dit par chaque entité du fameux tandem à l’origine de Weather Report.
Or, Wayne Shorter se préparait à nous offrir de grandes surprises en constituant un nouveau quartette acoustique, fondé essentiellement sur l’improvisation en temps réel: Danilo Perez, piano, Brian Blade, batterie, John Patittuci, contrebasse. La contribution de ce quartette dépassa largement les attentes, des concerts mémorables se sont enchaînés jusqu’au déclin annoncé en 2015. Ici et maintenant, le leader intégrait les moult thèmes et progressions harmoniques de ses compositions engrangées dans sa boîte crânienne. On retient les albums Footprints Live! (2001), Alegria (2003), Beyond the Sound Barrier (2004), Without A Net (2010). Et l’on ne compte pas les travaux de Shorter dans la musique de chambre, un angle qu’on aurait voulu plus nourri étant donné les résultats probants.
Exemplaire, remplie à souhait, cette existence créative de Wayne Shorter, un adepte du bouddhisme nichiren, fut marquée par quelques tragédies, soit la courte vie d’une enfant lourdement handicapée et la mort prématurée de sa deuxième épouse Ana Maria, dans un accident d’avion. À ce titre, le musicien fut fidèle à lui-même, très discret publiquement sur ce qui , somme toute, ne nous regarde pas. Côté Wayne, ce qui nous regarde… s’entend.
La COVID a dûrement touché Igloofest, un festival unique de par sa nature, de par ses planchers de danse enneigés et ses nuitards givrés – modérément, on le présume. Annulé les deux derniers hivers, le festival fut neutralisé par les pics d’éclosions du virus planétaire, et voilà le retour attendu. Igloofest retrouve son allant et redonne au Vieux-Port un lustre hivernal hors du commun.
Il faisait bon, jeudi, contempler de nouveau les rafales de neige se poser sur des milliers de tuques et capuchons au-dessous desquels des milliers de caboches et leurs popotins se faisaient aller à qui mieux mieux. Contexte hivernal par-fait au pied de la Scène Sapporo.
Pendant 90 minutes bien tassées, le producteur et DJ australien Flume a fait la neige et le bon temps, coiffant sa perfo d’une pluie de lasers à l’approche de 23h. Qui, au juste, aurait boudé son plaisir dans ce contexte de retrouvailles ? Mixtion tonique de bass music et de pop mondialisée, la musique au programme exclut toute prise de tête. Assortie de quelques interventions vocales par la collègue et compatriote Kučka, la manière Flume que l’on dit parmi les initiateurs de la sous-tendance future bass, s’adresse justement à une portion congrue du grand (et jeune) public venu à sa rencontre.
Oui, on imagine les fans plus âgés ou plus exigeants, mutékiens ou akousmiens, froncer les sourcils, faire la moue et autres gorges chaudes. On peut fort bien ne plus carburer à ce type de pop EDM, construction prédigérée consistant à réduire la charpente d’une chanson archi-prévisible pour ensuite l’allonger de longs sédiments électroniques et l’assortir d’effets spéciaux, éclairages hi-tech, lasers, projections triées sur le volet. Il faut tout simplement admettre que le fast food peut parfois rassasier, faire du bien… à condition bien sûr qu’on ne s’en nourrisse pas quotidiennement. Inutile d’ajouter que Flume, star mondiale affublée de sa proverbiale combinaison de motocycliste de compétition, n’a que faire de ces considérations.
Depuis sa fondation en 2007, l’événement montréalais a présenté un mélange équilibré de propositions, certaines faciles et conviviales et d’autres plus complexes, plus relevées artistiquement. Jeudi soir, par exemple, on pouvait assister au set de la Montréalaise (originaire de Toronto) Lia Plutonic, que notre collègue Salima Bouaraour nous a fait découvrir cet automne – lire l’interview.
Néanmoins, on a pu faire un brin de jasette avec cette artiste douée de la relève house, au terme de sa performance donnée sur la scène Vidéotron entre 20h et 21h.
« J’aime faire un mélange de couleurs nouvelles dans l’esthétique house, j’aime aussi référer aux sources du genre, en allant par exemple côté Chicago dans les années 90. Mais je ne réfléchis pas outre-mesure lorsque je mixe ou produis, j’y vais à l’instinct, je me lâche », a-t-elle expliqué tout sourire, satisfaite du travail accompli.
Au-delà du métier de DJ / productrice qu’elle souhaite pratiquer au cours des mois à venir, Lia Plutonic nous apprenait qu’elle terminait un premier cycle universitaire en psychologie, qu’elle envisageait maîtrise et doctorat à moins que la musique… Y a-t-il lieu de s’étonner que son sujet de recherche préféré en psycho soit le psychédélisme et ses drogues en voie de devenir thérapeutiques ? On pense notamment au champignon magique chargé de psilocybine ou encore au célébrissime LSD, psychédélique hallucinogène et psychostimulant d’origine hémisynthétique.
Poser la question… Il fallait à être à Igloofest pour la poser !
Alors? Plus qu’acceptable pendant une quinzaine d’années côté Igloofest, cet équilibre entre divertissement léger et dance floor intelligent est-il aussi valable en 2023 avec la popularité acquise chez ces festivaliers qui, très souvent, ne savent pas devant qui ils se trémoussent ? Difficile de juger d’entrée de jeu, car il y a tant d’artistes à découvrir au cours des quatre week-ends consécutifs, dont le premier est bien entâmé.
À très court terme, en tout cas, une fièvre du vendredi soir et une autre du samedi sont à prévoir dans des conditions plus que clémentes, réchauffement climatique oblige.
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