La série Poema de l’Orchestre du Centre national des arts (CNA) d’Ottawa met en présence des poèmes symphoniques de Richard Strauss avec de nouvelles œuvres canadiennes commandées dans le but de dialoguer avec celles du compositeur allemand. Poema 1 Ad Astra mettait en relation Don Juan et Mort et transfiguration avec des œuvres de Kelly-Marie Murphy et Kevin Lau. Ici, c’est le fameux Also sprach Zarathustra qui est appelé à côtoyer une œuvre de Ian Cusson, 1Q84 Sinfonia Metamoderna. Énorme défi s’il en est un, le Zarathustra de Strauss étant un chef-d’œuvre incomparable, solidement assis sur un monument littéraire (Nietzsche) et développant lui-même un univers de profondeur symbolique à travers l’écriture foisonnante du compositeur. Au regard riche et complexe de Strauss, Cusson a décidé de se saisir lui aussi d’un chef-d’œuvre littéraire, le roman 1Q84 de Haruki Murakami. Ce roman de science-fiction symboliste et surréaliste raconte l’histoire de deux personnes vivant en 1984 et se retrouvant après des années de séparation dans un univers parallèle et à travers des identités métamorphosées.
Si dans Nietzsche l’humanité est confrontée à elle-même à travers l’expérience transcendante de la Nature, chez Murakami, c’est l’individu qui se fait face à travers des déchirements identitaires et dans un panorama d’infinies possibilités de choix et de conséquences, le Multivers.
La langue musicale de Cusson est ici déployée à travers des contrastes marqués mais pas déchirants. Des élans somptueux rappellent Strauss, on le devine. Mais les écarts texturaux entre un romantisme modernisé (à la Britten, disons) et un impressionnisme cristallisé prennent pied dans notre 21e siècle post-moderne pour donner vie aux personnages virtuels qui sont en quête de vérité, de lien et de sens dans un monde qui échappe à toute certitude. Quelques inflexions harmoniques et des commentaires de percussions nous indiquent également que cette histoire se passe au Japon. 1Q84 est une œuvre pleine de sens que j’ai beaucoup aimé réécouter plusieurs fois.
La version de Zarathustra de Shelley et de l’Orchestre du CNA ne manque pas de panache ni de muscle, preuve que cet ensemble a progressé depuis une vingtaine d’années. Sans être une révélation, c’est tout de même une version qui mérite l’écoute.
Un agréable dialogue entre deux époques et deux littératures avec la musique pour médiatrice.























