« Écouter » la peinture et « regarder » la musique. Voilà ce que Yuli Turovsky, violoncelliste, chef et fondateur d’I Musici de Montréal, aurait un jour dit au jeune compositeur Airat Ichmouratov. Ce dernier fait usage de cet appel à la synesthésie (la capacité d’appréhender des stimuli avec un autre sens que celui avec lequel on les perçoit habituellement) dans les œuvres présentées sur cet album. Les talents d’orchestrateur du Québécois d’origine russe ne sont plus à présenter, ni son aisance mélodique et dramatique. Provenant d’une famille d’artistes, principalement théâtrale, Ichmouratov imprègne ses partitions d’une forte énergie narrative. Son style néo-romantique assumé, parsemé d ‘occasionnelles couleurs épicées, plonge les mélomanes dans des aventures sonores dignes des meilleures musiques de film. L’invitation faite par son mentor Turovsky n’a donc pas été vaine. Ichmouratov savait instinctivement comment nous faire regarder sa musique, et écouter les images qu’il souhaite partager avec nous.
The Ninth Wave, une partition teintée d’un impressionnisme somptueux, est inspirée d’un tableau de la tradition romantique russe, qui montre un frêle esquif bravant une mer agitée, dans des couleurs vives qui marient habilement ombre et clarté. La musique est également agitée, mais pas de façon agressive. Les ‘’vagues’’ sonores s’enchaînent sans se heurter frontalement, jusqu’à se calmer, peut-être pour la nuit, dans une finale apaisée et mystérieuse.
Le Concerto pour alto no 2, op. 41, «Rennsteig» nous amène complètement ailleurs. Il est construit dans un esprit néo-baroque, encore une fois totalement assumé. L’idée centrale est celle d’un jeune Bach déambulant dans les paysages du légendaire sentier du Rennsteig, qui s’étend d’Eisenach jusqu’à la vallée de la Werra. Ichmouratov dessine un décor imaginaire mais réaliste sur ce que le jeune génie aurait pu vivre en se promenant tranquillement, émerveillé par son monde à mi-chemin entre l’urbanité et la nature. Ici, donc, un scénario intérieur entièrement inventé par le Québécois, et illustré de très belle façon par une écriture qui frôle le pastiche, mais n’y trébuche pas en en faisant quelque chose de kitsch et un peu bébête. C’est tout le talent de Ichmouratov. On pourrait évoquer comme cousin spirituel l’excellent Georges Delerue, dans ses propres partitions pseudo-classiques/baroques (le thème de la Nuit américaine, par exemple). La Russo-Québécoise Elvira Misbakhova joue avec la conviction nécessaire, appuyée solidement par Les Violons du Roy.
Ce réjouissant programme se conclut avec le Concerto no 1 pour violoncelle, cordes et percussions, op. 18, interprété par Stéphane Tétreault, en belle forme. Pour celui-ci, Ichmouratov revient à un langage néo-romantique décoré d’ornementations folkloriques, tout en y accrochant des détails surprenants tels une porte qui s’ouvre et se ferme! Pourquoi? Pour illustrer trois tableaux de Natasha Turovsky, fille de Yuli et depuis longtemps peintre reconnue pour ses oeuvres colorées teintées de symbolisme, voire de surréalisme. Le premier mouvement est lié au tableau Intrigues, dans lequel des personnages fantomatiques sortent, ou entrent, par de nombreuses portes, comme pour incarner un mode de manigances et de cachotteries. D’intrigues, donc. Ichmouratov évoque celles-ci à travers une écriture qui fait appel parfois à la légèreté (des intrigues amusantes, sans malices) ou ailleurs à quelque chose de plus mystérieux, menaçant (intrigues politiques?). Et, c’est moi ou, à la toute fin, le thème central du mouvement prend une drôle de ressemblance avec le thème de Darth Vador (et l’Empire) dans Star Wars?
Le deuxième mouvement prend appui sur le tableau Repentance, lequel évoque pour Ichmouratov une période très sombre de l’histoire russe, celle des années 1930 et 1940 placées sous la férule impitoyable de Staline et la tragédie de la Deuxième Guerre mondiale. Le fil conducteur est une mélodie hébraïque au violoncelle, déployée avec une grande émotion, un peu comme dans From Jewish Life de Ernest Bloch. La conclusion se noue avec une très belle idée : un chant orthodoxe russe vient épouser le premier thème, afin de suggérer une communion multiconfessionnelle dans la même tragédie. Émotionnellement puissant.
Le dernier mouvement s’intitule Moto Perpetuo, le même titre que le tableau à la source de cette partie. Je laisse le compositeur décrire sa musique :
«Moto perpetuo», forme un contraste frappant de couleur et de caractère. Tirant son inspiration du tableau éponyme de Natasha Turovsky, il fait ressortir la virtuosité de l’instrumentiste tout en reflétant avec éclat les nuances vibrantes et les déplacements dynamiques représentés dans l’œuvre d’art. Une ouverture dans le style d’une fanfare est suivie d’une scène où les objets semblent s’animer. Introduit en douceur, un thème caractéristique du rondo est ensuite mis en valeur par un solo de violoncelle agité d’un mouvement perpétuel. Ce flux continu de notes peut être décrit comme un moto perpetuo, terme italien désignant une séquence ininterrompue de notes rapides jouées à un rythme soutenu.
Il s’agit en effet d’un changement de ton et de caractère total avec le mouvement précédent. C’est surtout une occasion de laisser Stéphane Tétreault s’amuser pleinement et démontrer ses capacités de virtuoses, ce qu’il fait avec brio.
Il n’est pas nécessaire de se demander pourquoi la musique d’ Airat Ichmouratov est jouée si souvent un peu partout dans le monde : il offre des moments musicaux qui combinent à la fois le plaisir et l’intelligence, une certaine simplicité encadrée dans une technique et un raffinement impeccables, et surtout une habileté exceptionnelle à raconter des bonnes histoires.























