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Les meilleurs albums 2022 selon PAN M 360 (4e partie)

· par Rédaction PAN M 360

Avec la pandémie qui semble se résorber, il s’est créé beaucoup de musique en 2022. Que faire pour trier le bon grain de l’ivraie?

Nous, de PAN M 360, pensons que nous ne sommes pas que des critiques et des journalistes culturels, mais aussi des prescripteurs de musique à une époque où il est plus compliqué que jamais d’identifier les meilleurs sons en circulation.

Alors ? Voici le 4e et dernier volet de notre Top 100 albums, 4e de 4 parties. Vous remarquerez qu’il n’y a pas de classement dans cette liste, pas d’ordre de style, pas de hiérarchie de sons, même pas d’ordre alphabétique.

Pourquoi ? Parce que nous pensons sincèrement que les mélomanes n’ont pas besoin de telles structures hiérarchiques pour qu’ils se fassent leur propre opinion après nous avoir fait confiance. Souhaitons donc que vous débusquerez de l’excellente nouvelle musique à la veille de la nouvelle année !

Joe Rainey
Niineta (mai)
37d03d
Pow wow, ambient, électronique, industriel, autochtone
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Pour les profanes, le chant pow wow peut sembler simpliste et redondant. Vraiment? Un artiste ojibwe de la Red Lake Nation infirme cette perception avec la sortie de Niineta, album excellent créé en collaboration avec un beatmaker au visage pâle et de bonne volonté. Ainsi, le chanteur autochtone Joe Rainey et son collègue blanc Andrew Broder ont oeuvré entre le Minnesota et le Wisconsin pour ainsi créer le prolongement parfait du chant traditionnel et de son impulsion rythmique dans un monde où l’harmonisation est souhaitée, où la musique de chambre instrumentale est nourrie par l’univers textural de la musique électronique aux tendances bruitistes et industrielles. Aucune édulcoration folklorique au programme de cette œuvre marquante, qui fera probablement école dans le renouveau culturel autochtone. (Alain Brunet)

Pierre Kwenders
José Louis and the Paradox of Love (avril)
Arts & Crafts
Électro, afrobeats, afro-pop, soul/R&B, soukouss, rumba congolaise, coupé-décalé
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On ne peut boucler l’année 2022 sans souligner la qualité de cet opus signé Pierre Kwenders (et dont le titre porte son véritable prénom), ce qui lui a valu le prestigieux prix Polaris. Au retour d’une tournée en Afrique centrale, plus précisément dans la République démocratique du Congo où il est né et a passé son enfance avant de s’établir à Montréal, l’artiste a réussi la création d’un album synthèse de son parcours musical, en solo et au sein du collectif Moonshine, véritable bouillon de transculture montréalaise. Afro-pop, afrobeats, nusoul /R&B, soukouss, rumba congolaise, coupé-décalé ou variété française sont au nombre des références délicatement amalgamées par l’artiste, le tout étoffé de collaborations internationales – Tendai Maraire, Branko, Win Butler, Michael Brun, Uproot Andy. (Alain Brunet)

Arcadia Quartet
Mieczysław Weinberg: String Quartets Nos. 1, 7 & 11 (Vol. 2) (mai)
CHANDOS
Classical, String Quarter
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La musique de Winberg, cet égal et presque jumeau musical de Chostakovitch, longtemps restée dans l’ombre de celle de son plus illustre compatriote, prend de plus en plus son envol et affirme son autonomie dans le plus large public, et ce avec raison. La musique de ce Polonais de naissance mais devenu soviétique après l’invasion nazie de son pays en 1939, est émotivement viscérale, musicalement loquace et discursivement très communicative, même si elle est souvent sombre. Comme celle de Chostakovitch, elle est le témoin direct de l’ère soviétique et de ses écartèlements socio-culturels et artistiques. Elle se veut à la fois savante et populaire, mais échoue plus souvent qu’autrement au devoir d’optimisme qui lui était dicté, transformant ce dernier en sarcasme incisif mais totalement lucide à propos de la société russe de son époque, soit le 20e siècle. (Frédéric Cardin)

Afrorack
The Afrorack (mai)
Hakula Kulala
Électro, afro-electro, techno, acid, trance, ambient
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Concepteur de synthétiseurs et producteur, l’Ougandais Brian Bamanya, alias Afrorack est derrière le premier synthétiseur modulaire DIY d’Afrique, soit un mur de modules et d’unités FX faits maison qu’il a carrément nommé l’Afrorack en en a fait son pseudo. Authentique pionnier du synthé modulaire en Afrique, il a fait évoluer une technologie quasi inexistante auparavant et conçue pour la musique occidentale, il a développé sa propre méthodologie et son propre langage musical et adapté les machines à ses besoins. Sur ces fonds technoïdes, ambient, minimalistes ou acid, il intègre dans ce premier album des rythmes de sa région, l’Afrique de l’Est, et propose ainsi des ambiances inédites avec ces outils de plus en plus utilisés sur ce continent. Cette démarche à elle seule vaut la peine d’être soulignée.(Alain Brunet)

Monica Pearce
Textile Fantasies (octobre)
Centre Disques
Classique, musique de chambre

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C’est la première fois que l’on me propose un lien entre des sons musicaux et des textures tactiles. Cela dit, si l’on fait l’effort de prendre du recul par rapport aux attentes suscitées par les textiles évoqués, on remarquera un cycle de pièces pour clavier (piano ou clavecin) et percussions d’une grande originalité, avec foisonnement de paysages sonores stimulants et de couleurs instrumentales excitantes. Textile Fantasies vous fera voyager dans des univers sonores aussi fascinants que curieux et séduisants. (Frédéric Cardin)

Julian Lage
A View with a Room (septembre)
Blue Note
Jazz contemporain
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Son style ne cesse de se raffiner. À 34 ans, Julian Lage fait partie de la jeune génération de guitaristes jazz, bien qu’il aie déjà plusieurs albums derrière la cravate. Pour moi, guitariste médiocre, jouer ultra rapidement comme Al Di Meola ou John McLaughlin me laisse indifférent (heureusement ils ont fait autre chose). C’est dans les ballades qu’on voit la capacité créative d’un guitariste jazz, et cet album nous en offre de magnifiques. Julian Lage se retrouve en communication totale avec Bill Frisell, 71 ans, prince de l’éclectisme guitaristique qui n’essaie jamais de lui voler la vedette. Juste donner plus de sens à sa prestation. Le bassiste Jorge Roder et le batteur Dave King (The Bad Plus) complètent la formation. Paradis de la guitare ! (Michel Labrecque)

Big Thief
Dragon New Warm Mountain I Believe in You (février)
4AD
Indie folk, folk-rock, americana

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Pendant une période de cinq mois, le groupe a écrit 45 chansons, ajoutant de nouveaux sons (violon, flûte, harpe à bouche) à leur intéressant répertoire de rock/folk indé. Et le résultat est une expérience d’écoute sublime, mais éclectique, qui puise ses influences dans le folk appalachien, le country folk, l’americana, l’indie rock, etc. Il suffit d’écouter la nature brute et le caractère ludique de Spud Infinity pour s’en convaincre. Au premier plan se trouve la voix prophétique et tremblante d’Adrianne Lenker, mais aussi celle du choriste et guitariste Buck Meek, qui ajoute une essence magnifique et bucolique à de nombreuses harmonies sur Dragon New Warm Mountain I Believe In You. (Stephan Boissonneault)

The Chats
Get Fucked (août)
Bargain Bin Records
Punk, Garage, Aussie

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K.I.S.S. ou Keep It Simple Stupid, voilà une devise que les trois teigneux mal sapés des Chats appliquent à la lettre depuis qu’ils se sont fait connaître avec leur premier EP en 2016. Sur ce deuxième album complet, le trio australien crache 13 titres courts et furieux, le pied au plancher. Boostés à l’adrénaline et sans doute plusieurs bières, les Chats sont là pour s’amuser, prêt à se battre pour leur droit à la fête. Get Fucked – titre sans équivoque – est plus rapide, plus furieux et plus direct que tout ce que les Chats ont fait auparavant. Un jouissif doigt d’honneur, digne du meilleur des Saints, Damned ou Ramones. À écouter le volume à bloc. (Patrick Baillargeon)

Björk
Fossora (septembre)
One Little Independent Records
Avant-Pop, Electronica

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La réussite de Björk tient à la qualité des liens établis entre différents genres musicaux, communautés et époques, de la noise à la musique ancienne. Tous peuvent s’accrocher à ses repères consensuels, et c’est encore le cas ici. Cordes, anches, percussions, chant choral, beatmaking et autres variables servent les mélodies incarnées et la voix saisissante de la brillante soliste et conceptrice. Fossora parle d’une diffraction poétique de sa condition actuelle de femme artiste, tributaire d’une éducation très ouverte par sa défunte mère, à laquelle elle rend hommage : Hildur Rúna Hauksdóttir était une militante féministe, une intellectuelle encline au nihilisme, une mère néanmoins aimante et responsable, malgré une vision du monde plutôt sombre. (Alain Brunet)

Salvador Chavajay 
Chavahaze (novembre)
Passport Discs, Nikamo
Classique, rap, musique traditionnelle maya
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Pianiste classique guatémaltèque, mais aussi rappeur qui a appris le français en travaillant dans les champs agricoles de la province, Salvador Chavajay arrive avec un album aussi inattendu que surprenant, réjouissant et original : du rap en langue maya (le tz’utujil) sur base mélodique d’oeuvres de Bach, Handel, Rachmaninov, etc.! Oui messieurs-dames. Ça marche, ça groove, ça fait du bien de la platitude mainstream qui affecte désormais tellement de hip-hop commercial. Poussé par Nikamo, le label de Samian, Salvador va vite faire parler de lui pas mal partout en 2023. Et ben oui, il assurera la première partie de la tournée de… Samian! Fabuleusement audacieux.  (Frédéric Cardin)

Mieczyslaw Weinberg 
Die Passagierin (The Passenger) (juillet)
NAXOS
Classique, opéra, période moderne
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Une œuvre majeure qui a tous les avantages : pertinente, poignante, moderne mais accessible, brève et concentrée. Des solistes imprégnés, un chef incandescent, une musique magistrale. Voici un drame bien trempé dans le sarcasme autant que le lyrisme ténébreux d’un maître raconteur.  (Frédéric Cardin)

John Luther Adams
Sila: The Breath of the World (septembre)
Wise Music
Contemporain / expérimental, musique symphonique
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On est emporté, bien que dans un étrange effet de ralenti, par ce monumental hommage à la puissance physique ET métaphysique du monde, tel que représenté par l’Étatsunien John Luther Adams (à ne pas confondre avec le post-minimaliste John Adams, tout court). Grandiosement, mais lentement, l’orchestre d’Adams respire et expire, vibre, illumine, mue et se transforme, comme s’il se faisait le porte-voix de la Terre entière, ou Gaia, un seul et unique organisme vivant. Frédéric Cardin)

Holy Fawn
Dimensional Bleed (septembre)
Wax Bodega
Post-rock, shoegaze, métal, stoner rock

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HOLY FAWN a conçu un album introspectif et lucidement lourd qui met à contribution des synthés, des échos vocaux et des sons cueillis sur le terrain afin rendre les passages métalliques vraiment exaltants (cris, toms de batterie explosifs et murs de guitares distorsionnées) d’autant plus doux. L’homonyme Dimensional Bleed en est un parfait exemple, avec son intro qui ressemble à quelque chose d’Explosions in the Sky et qui descend ensuite vers une sortie diabolique et gargantuesque. Sightless, le morceau le plus long de l’album, se construit et se construit également en une libération complète de bruit et d’émotion. (Stephan Boissonneault)

Talk Show
Touch the Ground EP (septembre)
Missing Piece Records
Post punk, dance rock, rock alternatif

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Touch The Ground EP sonne comme une discothèque dépravée, une discothèque où le DJ divague et perd la tête, mélangeant des basses lourdes avec un furieux laïus post-punk. Ce groupe britannique a un son étrange, se situant quelque part entre Shame et un groupe de rave qui aime les grooves industriels de formations telle The Sisters of Mercy. Il y a l’interaction entre une vraie batterie et une batterie techno 808, mélangée à des trilles de guitares brillantes et foudroyantes, tandis que Harrison Swann chantonne ses annonces discursives. ce qui donne parfois l’impression que sa gorge a été arrachée de son cou. C’est violent et grinçant, parfait pour les tendances narcissiques du post-punk. Mais c’est du post-punk pour danser. (Stephan Boissonneault)

Viagra Boys
Cave World (juillet)
Year0001
Post-punk, dance-punk, rock alternatif

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Nous sortons d’une des périodes les plus difficiles de l’histoire récente. Mais aussi, aux yeux du chanteur Sebastian Murphy, certains d’entre nous régressent vers nos débuts troglodytiques en tant qu’espèce. Malade physiquement et mentalement de ce qui se passe dans le monde, Murphy a été poussé à créer Cave World, un album qui aborde les théories conspirationnistes à la noix comme QAnon, ainsi que le racisme flagrant, l’homophobie et la folie plus générale qui se développe sous le sol de la Terre. Le tout sur fond de post punk saxophonique… comment ne pas aimer ? (Stephan Boissonneault)

Osees
Foul Form (août)
Castle Face Records
Garage punk, rock psychédélique

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Sur le dernier album des Osees, A Foul Form, John Dwyer a dû puiser dans mon cerveau subreptilien. Cet album est un punk lourd et stupide jusqu’à la moelle et me rend nostalgique des fêtes de skate/piscine et de maison de l’adolescence qui se terminaient par des murs cassés, des brûlures de tapis de cigarettes et des interventions bizarres de la police. C’est un hommage à l’époque de Black Flag, Wire et Crass, mais il ne se prend pas trop au sérieux et n’est qu’un amusement stupide. D’une durée de 20 minutes seulement, avec la plupart des chansons qui ne durent pas plus de deux minutes, les Osees ne s’éternisent pas. (Stephan Boissonneault)

Angel Olsen
Big Time (juin)
Jagujauwar
Americana, country, twang

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Avec Big Time, Angel Olsen a trouvé sa place au domaine de l’Americana country. Ce n’est pas la première fois qu’elle expérimente ce son country Americana, mais sur Big Time, la voix opératique d’Angel se marie merveilleusement bien avec la guitare lap steel, les crescendos de l’orgue country, les trilles de la mandoline et le mellotron chaud, synonymes de la country des années 70 comme Tammy Wynette ou Loretta Lynn. Elle a toujours voulu que ses disques donnent l’impression qu’un groupe joue en arrière-plan avec sa voix au premier plan, et son souhait est maintenant exaucé. (Stephan Boissonneault)

Thus Owls
Who Would You Hold If The Sky Betrayed Us (octobre)
Secret City
Expérimental, art rock, jazz contemporain
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Pour ce projet, Thus Owls a invité des musiciens à étoffer sa proposition, bien au-delà de la simple performance, on peut l’observer dans les bribes d’arrangements et d’improvisations de chacun. Ainsi, les saxophonistes Jason Sharp (basse, filtres électroniques), Adam Kinner (ténor, voix) et Claire Devlin (ténor, voix) se joignent au batteur Samuel Joly, au bassiste Marc-André Landry, le tout accompagné de Simon Angell (guitares, basse synthétique, basse) et d’Erika Angell (voix principale, claviers). Les artistes impliqués ici viennent du jazz contemporain, de la création électroacoustique, de l’avant-rock, de l’avant-folk et mélangent ces références afin d’atteindre autre chose. Ensemble, ils prolongent une forme d’art hybride, collaborative, très imaginative et font de réelles avancées. C’est un album qui marquera la scène indie montréalaise en 2022. (Alain Brunet)

Esmerine
Everything Was Forever Until It Was No More (mai)
Constellation
Expérimental, musique contemporaine, musique actuelle, post-rock
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Avec une discographie qui s’étend sur deux décennies, Esmerine s’est démarqué de ses contemporains par son style distinct de post-rock qui s’appuie fortement sur des éléments néo-classiques/chambreurs et sur la musique folklorique du monde entier. Everything Was Forever Until It Was No More est un album magnifiquement conçu et convaincant, qui témoigne de la pertinence du genre à l’ère post-pandémique. Voilà un album rafraîchissant et accessible dans un genre qui peut être intimidant. À l’exception de quelques longs morceaux, l’album se compose principalement de paysages sonores autonomes, mais il est préférable de l’écouter dans son ensemble si l’on veut en apprécier le flux et le reflux naturel, d’un thème à l’autre. (Varun Swarup).

Open Mike Eagle
a tape called component system with the auto reverse (octobre)
Auto Reverse
Alternative hip hop, art rap
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Le style bizarre, peu orthodoxe et souvent comique d’Open Mike, ainsi que son choix de rythmes lo-fi, rétros et simplistes, sont assez rafraîchissants en 2022. Écouter une chanson comme 79th and Stony Island, où Mike explique qui il est et pourquoi il est comme il est – un produit de son environnement de Chicago et de Crenshaw, à qui l’on a dit de sortir et de poursuivre le rêve américain (quoi que cela signifie de nos jours) – est compréhensible pour les gens ordinaires. La plupart des musiques de rap d’aujourd’hui consistent en des histoires d’amour insondables et autres histoires disneyesques, ou en de l’ultra-violence et des affaires de gangsters entre millionnaires et milliardaires. En revanche, les chansons de Mike Eagle comme I’ll Fight You et I Retired Then I Changed My Mind explorent sa mentalité unique tout en abordant des pensées et des sentiments réalistes que les gens ordinaires ont tous les jours. (CCJ Gabriel)

Mitski
Laurel Hell ( février )
Dead Oceans
Indie pop, synth-pop, électro-rock

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Mitski enveloppe ses chansons d’une musique plus ambitieuse, puis aborde subtilement les thèmes poétiques de sa “bande-son de transformation”. Toutes ces questions – et bien d’autres encore – sont explorées : l’incertitude de l’amour intime, la dépression, la rupture, la désillusion, les leçons tirées de l’adversité.  Il faut en déduire que l’univers de Mitski est d’abord celui d’une autrice de chansons ; son processus littéraire requiert une attention soutenue. (Alain Brunet)

Saba
Few Good Things (février)
Saba PIVOT, LLC
 Hip-hop, trap, jazz, neo-soul
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La pochette de Few Good Things illustre un black sexagénaire assis au pied d’un immeuble urbain, ceinturé d’une clôture Frost. Son regard est torve. Étrangement, sa tronche est entourée de fleurs. Étrangement? Excellent rappeur de Chicago, Saba a fort bien compris l’incertitude et la bizarrerie de l’existence humaine, qu’il explore poétiquement à travers son propre parcours dans la Windy City. Le narrateur évoque un parcours difficile, parfois dur, mais en rappelle aussi les privilèges acquis : logis, fringues, loisirs, oisiveté domestique… Few Good Things… Cela ne se fait pas dans l’allégresse pour autant, les questions restent nombreuses et sans réponse pour la plupart. Les angles d’observation sont variés et exprimés par un esprit vagabond, légèrement détaché de son sujet, intelligent et sensuel. Paradoxe assumé entre drame et légèreté de l’existence? Oui, c’est ça.  (Alain Brunet)

Cate Le Bon
Pompeii (février)
Mexican Summer
Pop baroque, indie, krautrock
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Pompeii est né de la volonté de Cate Le Bon de créer une musique qui ressemble à un tableau, avec des vagues indies de guitare Telecaster, des grappes de saxophones et clarinettes appariées, des échos de clavecin, des synthés en dents de scie et, bien sûr, la subtile voix de sirène de Cate Le Bon. Sans oublier les lignes de basse qui sont le ciment lui permettant de passer d’un intermède mystificateur à un autre carrément anormal. L’artiste prouve ici qu’elle est une “musicienne pour musiciens”, qui essaie constamment de se réinventer dans les genres indie rock/krautrock/pop baroque et qui sait néanmoins écrire des mélodies accrocheuses… et musicalement abstraites. (Stephan Boissonneault)

Tanya Tagaq
Tongues (mars)
Atlantic Records
Darkwave, ambient, bruitisme, expérimental, chant de gorge
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En dix chansons ou pièces musicales, Tongues traite avec virulence de nombreuses souffrances vécues par les autochtones canadiens, conséquences directes et indirectes de la colonisation occidentale. On y ressent la condition des victimes et le retour de la confiance, dans cette renaissance indigène… néanmoins en proie à la souffrance, pour les raisons que l’on sait. Dans ce contexte, la musique de Tanya Tagaq est donc moins conceptuelle, et plus viscérale que jamais. Le chant guttural inuit s’apparente au grognement du death metal, les rythmes deviennent plus lourds, les fréquences synthétiques prennent d’assaut nos oreilles, elle se rapproche parfois de la darkwave ou du synthpunk. Très chargés, parfois même violents, mais lancés dans une forme généralement succincte, les mots nous plongent dans un tourment et l’espoir autochtone “made in Canada”. (Alain Brunet)

Pressure Pin
Superficial Feature (avril)
Autoproduction
Art punk, post-hardcore, new wave

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Pressure Pin est un projet venu de nulle part, d’un certain Kenny Smith, soit le batteur du nouveau groupe de disco-art punk La Sécurité. Le mixage s’avère également fantastique avec une cacophonie de cuivres sous des guitares rugueuses. Les voix se présentent également comme des déclarations d’intérêt public, comme dans Complete Impulse Directive, où Smith identifie exactement ce qui ne va pas dans la société, en rimant dans une prose qui semble être un pur flux de conscience doublé d’un côté agité et surréaliste. Et les brèves pauses entre les prises de voix sont chaotiques de la meilleure manière imaginable. (Stephan Boissonneault)

Little Simz

No Thank You (décembre)

Forever Living Originals / AWAL

LISTEN HERE

Rap, grime, hip-hop instrumental, électronique, pop de chambre

Simbiatu Ajikawo, alias Little Simz, a annoncé la semaine passée et sorti dans la foulée son 5ème album NO THANK YOU, comme une surprise, avec la mention « emotion is energy in motion, honour your truth and feelings, eradicate fear, boundaries are important”. Cette phrase simple, efficace, est à l’image de la mentalité de la rappeuse, affirmant la volonté de la construction d’un soi solide. Pour cause, elle a produit cet album album son acolyte depuis les touts débuts, Inflo, qui n’est autre que la patte derrière SAULT, et insuffle encore à cet album une plus-value aux allures orchestrales et cinématographiques. Les percussions tantôt jazz, tantôt proches des traditions guerrières, et la voix de Cleo Sol forment le fil directeur d’un album humble mais complet.

Little Simz est une poétesse aguerrie (son Mercury Prize l’a prouvé), et tire de ses ancêtres (à base d’échantillons d’A Tribe called Quest et des Fugees) le lyrisme et la musicalité, faisant de son œuvre entière un objet nouveau et rempli de cachet, qu’elle déploie tout en détente dans le morceau Gorilla. La contrebasse et le glissement des violons traduisent sa nonchalance, au regard de la place qu’elle s’est créée dans un milieu qui tend à être masculin. Depuis le début de sa vingtaine, elle a su cultiver cette fidélité envers elle-même, et une intuition créatrice que je rapprocherais de celle de Kendrick Lamar, qu’elle sample aussi dans son morceau No Merci. Il n’y a pas de hasard à la rencontre de ces deux univers, le sien et celui de Lamar, puisque cette génération tend la main à la vulnérabilité et parvient à cueillir des émotions profondes par le medium du rap. C’est cette génération-là, riche de cultures mélangées et alerte à propos du danger d’ignorer les traumas, qui fait de l’écriture un exutoire et sublime le réel et son lot de misère mentale et sociale. Little Simz ne s’excusera pas et n’aura de grâce que pour la philosophie du wabi-sabi (de la philosophie japonaise visant à trouver la beauté dans l’imperfection) qu’elle invoque dans son dernier morceau comme étendard d’une vie imparfaite, dont la progression lente et sûre déploie l’espace nécessaire à l’amour, concluant d’un « it might just blossom into a new love », car à la fin, et envers et contre l’industrie musicale, fière de son indépendance, Little Simz a construit avec pudeur un empire sage, tendre et solide à la fois. (Anne-Sophie Rasolo)

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