Pays : Canada (Québec) Label : Analekta Genres et styles : musique contemporaine Année : 2026

Choeur et instrumentistes de l’OSM – New Jewish Music/Nouvelle musique juive, vol. 5

· par Frédéric Cardin

Les Prix Azrieli de musique ont été créés en 2014 par Sharon Azrieli, également à la tête de la Fondation Azrieli, l’une des organisations philanthropiques juives les plus actives et prestigieuses au Canada. Basé à Montréal, l’organisme est partenaire depuis les débuts avec l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) pour l’exécution des œuvres lauréates. 

Panorama canadien

L’édition 2024 faisait la part belle aux chœurs, présents dans chaque partition choisie. Ça débute avec une œuvre pulsatile du Canadien Jordan Nobles, kanata, pour ensemble vocal a capella. Dans une musique qui vibre et respire grâce à des textures palpitantes, un peu comme chez Steve Reich (je pense surtout à l’introduction de Music for 18 Musicians), Nobles évoque, dit-il, la ‘’vastitude et la puissance sereine des paysages canadiens’’. C’est beau, inspirant, aérien. 

Racines georgiennes

Josef Bardanashvili est Israélien d’origine géorgienne. Dans son Light of Path, Bardanashvili convoque quelques réminiscences des chants traditionnels georgiens (magnifiques!), mais dans des constructions harmoniques modernes, souvent dissonantes, bien que sans exagération jusqu’au-boutiste. Les cinq mouvements sont basés sur autant de psaumes du Livre des Psaumes biblique, et témoignent de divers états de la foi : du doute à l’extase. 

De toute évidence, le doute fait le plus de place aux textures harmoniques rugueuses contemporaines, alors que l’extase finale, plutôt céleste, marie l’école grégorienne ancienne avec la tradition culturelle du compositeur et un modernisme sérieux. L’œuvre est écrite pour chœur avec accompagnement de saxophone, percussions et piano, mais on entend à peine les instruments, qui fusionnent très étroitement avec les voix, créant ainsi une trame vocale joliment ‘’colorée’’. Une musique hautement savante et aboutie. 

Mémoire judéo-arabe et la foi selon Maïmonide

Yair Klartag est Israélien. The Parable of the Palace est inspiré de l’allégorie du même titre rédigée par le philosophe juive médiéval Maïmonide, dans laquelle l’intellectuel propose l’image d’un palais comme Royaume de Dieu, et différents hommes qui sont soit loin du palais, plus proches, à l’intérieur ou carrément près du roi. Ces images évoquent, on l’aura compris, les divers niveaux de foi selon qu’on est infidèle, sceptique, ou pleinement croyant. Concept simple, voire simpliste, mais qui a fait école et qui est, cela dit, bellement écrit. Je ne suis pas un grand partisan de ce genre de propagande prosélyte qui rabaisse systématiquement les objecteurs et les tenants d’autres philosophies ou croyances spirituelles, mais le but n’est pas ici de commenter un texte vieux de presque mille ans, aussi marquant ait été son auteur. Dans ce cas, la musique suffira. 

Et celle-ci est riche et complexe, avec des techniques vocales étendues, allant des murmures aux chuintements, glissements, harmonies grinçantes et envolées lumineuses. De plus, la partition est chantée en ancien judéo-arabe, une langue désormais éteinte! Quatre contrebasses appuient cette construction sophistiquée, qui offre aux ensembles choraux qui voudront s’y attaquer quelques beaux défis. 

Plongée dans la cosmogonie aztèque

En finale de programme, Simetrías Prehispánicas (Pre-Hispanic Symmetries), pour chœur mixte et ensemble instrumental du Mexicain Juan Trigos. Celui qui a côtoyé Franco Donatoni, entre autres, rend ici hommage à la cosmogonie aztèque de ses ancêtres en utilisant des fragments de textes en espagnol et en langue nahuatl évoquant la culture préhispanique du Mexique. L’œuvre est divisée en huit courts mouvements aux couleurs et aux harmonies étonnantes. Oui, la création d’un univers sonore étrange crée adéquatement un sentiment de plongée dans une culture fondamentalement ‘’autre’’ et atemporelle car sans accroche précise au monde occidental, même ancien. 

Il est vrai qu’on pourrait dire cela de la Chine, par exemple. Mais dans le cas des cultures précolombiennes, c’est différent. Ce sont des mondes symboliques très riches que nous n’avons pas eu le temps ‘’d’apprivoiser’’. Aussitôt que nous les avons rencontrés, ils ont disparu (par notre faute, ne l’oublions pas). 

Juan Trigos utilise très efficacement la palette d’outils créatifs de la musique savante contemporaine mais d’une manière qui ne se contente pas de se noyer dans l’abstraction. Au contraire, tous gestes harmoniques, coloristiques, timbraux et vocaux sont organisés dans un schéma narratif très facilement compréhensible et même attractif. Le jury a eu l’oreille heureuse en reconnaissant l’originalité et la force expressive de cette partition.

Un riche héritage dont nous faisons partie

Le Choeur et les instrumentistes de l’OSM offrent des lectures soignées, très réussies et incarnées  Un bravo ressenti.

Les Prix Azrieli de musique placent Montréal au centre d’un mouvement de créativité contemporaine important. L’art et la pensée juive ont offert au monde une quantité remarquable de chefs-d’œuvre. C’est une tradition que nous devrions tous être fiers de pouvoir revendiquer grâce à cette initiative qui s’y inscrit pleinement, avec rigueur et vision. Montréal et le Québec font ainsi partie d’une longue et prestigieuse lignée. 

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