Cet album de Bruce Liu est arrivé il y a quelques mois déjà, mais mon retard aura l’avantage de coller de plus près à la seule visite que fera le jeune artiste dans sa province natale, soit le 16 octobre prochain au Club musical de Québec. Profitez bien de cette chance, gens de la capitale. Liu sera aussi à Toronto le 30 octobre. À noter, donc.
Horaire des concerts de Bruce liu
L’album lui-même est construit comme l’air du temps tend à le suggérer à tous les producteurs de ce monde : dans un éclectisme justifiable par une ligne directrice (un concept) qui sous-tend une certaine atmosphère générale (un ‘’mood’’). Il n’y a rien de mal à cela. Contrairement à d’autres commentateurs, je ne prendrai pas la moitié de mon texte pour me crinquer contre la chose, en rêvassant inutilement au ‘’bon vieux temps’’ des albums où il n’y avait que des sonates, pures et dures. Je n’ai pas assez de temps dans la vie pour le perdre avec ces sottises psycho-rigides.
Bref, Lunaris se veut un parcours dans lequel Bruce Liu défend l’exploration de diverses itérations du sentiment lunaire, qu’il se traduire en ‘’nocturne’’ (Chopin), en ‘’rêve’’ (Cage), ou explicitement en Lune (Beethoven, bien que le véritable lien soit factice car le compositeur n’a jamais nommé lui-même sa fameuse sonate no 14 ‘’à la Lune’’….), et j’en passe.
Et comme tout parcours thématique, plutôt que théorique ou encyclopédique, les juxtapositions peuvent parfois étonner, d’un strict point de vue musicologique. La grammaire stylistique, pour les oreilles ultra pointilleuses, peut être bruyamment fautive. Cela dit, si on se place dans la peau d’un auditeur lambda (c’est-à-dire probablement 98 % des personnes qui écouteront l’album), le dénivellations incommodes et autres bosses stylistiques du voyage proposé n’auront absolument aucun impact sur le plaisir de l’expérience totale, à condition que l’investissement de l’artiste soit à la fois honnête et qualitativement élevé.
C’est en général le cas avec les pièces que joue Bruce Liu ici. Il débute avec une lecture exquise du Nocturne op.27 no 2 de Chopin, qui semble flotter sur un clair de lune estival (pardonnez du peu). Le choix de ce Nocturne n’est pas totalement gratuit, étant donné que la Sonate no 14 en do dièse mineur, ‘’Clair de Lune’’, de Beethoven, qui suit immédiatement, est elle aussi cataloguée du numéro d’opus 27, no 2. Tant qu’à choisir…
Liu, conséquemment, reste empreint de l’atmosphère qu’il avait favorisée dans le Chopin, en amorçant sa lecture de la sonate avec une remarquable douceur, comme une rêverie éthérée. Un choix esthétique qui ne convaincra pas les plus irréductibles, mais qui à le mérite d’être raccord avec le thème, et qui jette un autre éclairage, pas mauvais du tout, sur cette pièce emblématique. C’est dans le 3e mouvement que Liu se débarrasse de son pyjama duveteux pour montrer la musculature saillante de son jeu technique. Une finale excitante qui indique que la nuit n’a pas à se limiter à des ambiances dormitoires.
La Rêverie de Debussy fait contraste. Peut-être même un peu maladroite, mais le lyrisme est beau sous les doigts du pianiste. S’ensuit un Prélude de Bach, curieusement inséré, puis une pièce pop, Tokka, d’Agnes Obel, qui fait plutôt néoclassique. Jolie, comme une naïve diversion.
Une deuxième sonate signée de Beethoven arrive en renfort, la Do majeur op. 53, ‘’Waldstein’’. Son autre sous-titre, rarement utilisé, est ‘’L’Aurore’’. Le lien est poussif, et fait ressortir la faiblesse conceptuelle de l’ensemble. Mais, Bruce Liu en tire une performance scintillante et superbement maîtrisée, construite avec une attention excitante aux menus détails et aux tempos vifs. On dira ce qu’on voudra sur sa place dans le programme, sa présence est musicalement très satisfaisante.
Comme avec un léger sourire, la délicate transformation par Federico Mompou de la célèbre ritournelle ‘’Au clair de la lune’’ apporte un contrepoint bienfaisant que n’importe quel jeune parent devrait offrir à son enfant.
Le premier des 6 Kleine Klavierstücke de Schoenberg vient souffler une brise de fraîcheur, un peu frisquette même, dans l’air jusqu’alors molletonné alors que l’Étude no 4 du premier livre de Ligeti intensifie ledit courant d’air en le rendant plus piquant, sous les doigts super lestes de Liu. On devine que le jeune homme serait un interprète assez brillant de ce répertoire.
La Sonate no 4 en fa dièse majeur, op. 30, de Scriabine, nous ramène en territoire onirique. Liu s’y montre réceptif aux velléités mystiques du compositeur et dessine un tableau sélénien panaché, miroitant.
Comme un retour à la douceur du nid douillet après une sortie dans l’air froid et dénudé, Hivernale, extrait du Rossignol éperdu de Reynaldo Hahn, offre un réconfort caressant, subtilement construit par Liu. Le pianiste conclut ce parcours en fin de compte très intimiste et personnel avec la pièce Dream de John Cage. Une pièce minimaliste, basée sur des accords simples qui s’enrichissent de leurs résonances mutuelles, qui a été composée pour une chorégraphie très confidentielle de Merce Cunningham.
Si la logique des enchaînements proposés dans Lunaris n’est pas toujours optimale, Bruce Liu nous informe, à travers ce programme éclectique, qu’il sait toucher à une grande variété de répertoire et de compositeurs de façon inspirée.
On en retient surtout que l’on aimerait beaucoup l’entendre plus souvent dans Scriabine et dans Ligeti, entre autres.





















