×

Turning Jewels Into Water : Rituel, mais pas habituel

Interview réalisé par Rupert Bottenberg

Transformer un flux de rythmes et de sons pour évoquer d’autres réalités, voilà ce que fait Turning Jewels Into Water. Le duo des Brooklyniens Ravish Momin (percussions) et Val Jeanty (électronique), tous deux éducateurs et musiciens explorateurs chevronnés, nous entretient de sa vision commune sur l’album Our Reflection Adorned by Newly Formed Stars, à paraître le 21 août sur le label FPE.

Genres et styles : électronique

renseignements supplémentaires

Photos de TJIW : Ed Marshall Photography

« Jeanty, se souvient Momin, a été la première personne que j’ai rencontrée capable de donner à l’électronique cette vibration spirituelle. Je n’avais encore jamais ressenti cela. À New York, ce que je connaissais de l’électronique expérimentale se limitait aux blips et aux bruits stridents ou à beaucoup de techno en quatre/quatre. C’était donc formidable d’entendre des expérimentations ancrées dans les rythmes haïtiens et d’avoir tout cela en numérique. »

« Travailler avec Momin a été passionnant, dit Jeanty, car dans la culture indienne, la musique est très spirituelle. Nous avons donc eu cette connexion instantanément. Il est aussi très progressiste, allant jusqu’à utiliser des déclencheurs au moyen d’Ableton Live et ça me plaît. C’est super d’avoir des aspirations similaires pour ce qui est de rester connecté à la culture, mais de le faire avec des instruments électroniques. »

PAN M 360 a correspondu avec TJIW pour en savoir plus long sur son travail.

PAN M 360 : Lorsque nous avons publié le clip d’Our Reflection Adorned by Newly Formed Stars, nous en avons profité pour créer une nouvelle catégorie dans notre base de données : la musique pour tambours. Cela ne veut pas dire que la musique n’est faite que de tambours, mais plutôt qu’elle est axée sur ceux-ci et sur les percussions. Pensez-vous que le terme s’applique bien à TJIW ?

Turning Jewels Into Water : Bien sûr ! de nombreux ensembles musicaux, de l’afrobeat à la salsa, sont dotés d’une importante section de percussions – ce qui est nécessaire pour propulser la musique. Bien que les percussions soient un élément essentiel, elles ne sont pas la seule chose qui définit la musique, il y a beaucoup d’autres éléments mélodiques et harmoniques en jeu. De la même manière, je suis plus enclin à considérer notre musique comme de la musique folk « de nulle part », car nous nous inspirons également des traditions mondiales de la musique folklorique et les mélangeons avec des rythmes haïtiens, indiens et autres de la musique de danse underground, comme le kuduro et le gqom.

PAN M 360 : Les tambours, les rythmes et les percussions – dont les sons sont brefs et prononcés, plutôt que soutenus ou à durées variables – sont si fondamentaux dans votre musique, qu’on y sent une forte dimension spatiale, de localisation des sons dans l’espace.

TJIW : En effet ! Pour poursuivre dans la même idée, même si nous tirons notre inspiration musicale de ces éléments mélodiques, nous composons les rythmes des morceaux d’abord, donc ce que vous dites a du sens. Nous mélangeons également des éléments numériques et analogiques avec des échantillons et des enregistrements sur le terrain, ce qui contribue à ajouter richesse sonore et dimension spatiale à notre son.

PAN M 360 : Il y a un aspect rituel dans votre musique, ça s’entend. Les rituels servent à atteindre objectif, un résultat, quels sont les vôtres ?

TJIW : Nos rituels musicaux se résument à l’utilisation de bourdons, de motifs répétitifs et de chants anciens pour emporter l’auditeur dans un voyage musical à travers son inconscient. Nous espérons susciter une réflexion sur l’état actuel des choses et aussi inspirer des changements et des actions positives.

PAN M 360 : L’avantage de la musique à base de percussions, c’est qu’elle laisse beaucoup de place aux autres musiciens, pour ainsi dire, et aux danseurs aussi, ce qui ouvre des possibilités créatives encore plus grandes. Que pouvez-vous nous dire à propos des collaborateurs qui ont participé à votre disque ?

TJIW : Nous nous efforçons de ne pas nous contenter d’être des représentants de nos identités culturelles individuelles. J’ai approché divers invités qui défient les normes chacun à sa manière.

Le chanteur et joueur de daf iranien Kamyar Arsani, basé à Washington D.C., est tout aussi à l’aise avec le punk rock qu’avec la musique traditionnelle iranienne. Mpho Molikeng, un maître des instruments indigènes sud-africains, basé au Lesotho, travaille également avec des musiciens électroniques. La productrice Laughing Ears, basée à Shanghai, est aussi influencée par les chants bouddhistes que par le footwork. EMB est une productrice et batteuse de la Réunion qui combine son héritage africain avec la techno et d’autres musiques électroniques.

Afin de mieux mettre en relief les aspects rituels de la musique, nous avons également toujours travaillé avec différents types de danseurs dans nos spectacles en direct et nos tournages vidéo.

Ci-dessus (dans le sens horaire à partir du haut à gauche) : EMB, Mpho Molikeng, Laughing Ears, Kamyar Arsani

PAN M 360 : J’aimerais zoomer sur le premier morceau, Swirl in the Waters, pour en savoir plus, et sur l’implication de Kamyar Arsani.

TJIW : Kamyar déploie un large éventail de musique, comme nous l’avons mentionné. Pour ce morceau, je lui avais demandé d’écrire des paroles portant sur l’importance de l’eau pour les êtres humains, en lui donnant des directives supplémentaires. Il a fini par écrire un magnifique poème en farsi qui mettait l’accent sur le contraste entre l’immensité de l’océan et le temps de plus en plus restreint dont nous disposons pour lutter contre les changements climatiques. La percussion, qui joue un rôle moteur au cœur de cette chanson, est un mélange de rythmes iraniens et de rythmes à la mode.

PAN M 360 : Kerala in my Heart est un morceau particulièrement amusant. D’une certaine manière, il me fait penser au genre big beat de la fin des années 90, Fatboy Slim, Propellerheads, etc., que pouvez-vous nous dire sur ce morceau ?

TJIW : Les rythmes du Kerala entrent en collision avec des voix ciselées et épicées, tandis que des fragments mélodiques du kombu, un instrument à vent ancien que l’on ne trouve qu’en Inde du Sud, s’harmonisent avec des synthés vintage pour capter l’esprit des festivals de rue du Kerala qui existe dans mon cœur.

PAN M 360 : La vidéo d’Art Jones pour Our Reflection, évoquée plus tôt, parle de l’histoire des Siddis, une communauté afro-diasporique en Inde et au Pakistan, je pense que leur histoire mérite d’être racontée.

TJIW : On pense que les Siddis descendent du peuple bantou de la région de l’Afrique de l’Est qui est venu pour la première fois en Inde en 628 après J.-C. C’était un peuple de marchands, de marins, de mercenaires. Certains ont même accédé au pouvoir politique dans les territoires indiens. Leur population est actuellement estimée à environ 350 000 personnes, principalement dans les États du Karnataka, du Gujurat et de l’Andhra Pradesh en Inde, et du Makran et à Karachi au Pakistan. Les Siddis sont principalement musulmans, bien que certains d’entre eux soient d’autres confessions. Ils ont été marginalisés et ne sont pas considérés comme faisant partie de la société.

Alors que le mouvement Black Lives Matter gagne en importance dans le monde, il est important de noter que le racisme anti-Noirs est également ancré dans la plupart des cultures asiatiques et arabes. Les Siddis ont ainsi vu leur histoire effacée et, enfant, en grandissant à Mumbai, je n’ai jamais entendu parler de Janjira, de Malik Ambar, des sultans africains Hashbi du Bengale, de Sidi Saeed ou d’autres personnalités.

Il est de notre responsabilité à tous de nous attaquer au racisme anti-Noirs, qui est systémique et profondément enraciné dans le monde entier, avant qu’un changement structurel important – et un changement de régime – ne soient possibles.

PAN M 360 : Pour en revenir à la terminologie, un autre qualificatif que je suis porté à utiliser est « supranational » : qui transcende les frontières officiellement reconnues. Il existe, à juste titre, un merveilleux mouvement international, fondé sur la batterie et l’électronique, qui aborde cette idée musicalement. Fortement enraciné, mais aussi résolument tourné vers l’avenir. Il me semble que le TJIW en fait partie.

TJIW : Je ne pourrais pas mieux dire ! Il est certain que j’ai toujours cherché à créer une « musique sans frontières », même avec les projets que j’ai menés par le passé, comme Tarana. Dans TJIW, j’ai toujours conservé ces aspirations et j’espère créer une musique qui puisse être à la fois cérébrale et physique.

PAN M 360 : Un trait commun de ce mouvement musical est son inclination à créer de la musique pour une sorte d’ailleurs imaginaire. Je me demande à quel point cela témoigne d’une agitation, d’une insatisfaction par rapport à l’endroit où l’on vit. Qu’en pensez-vous ?

TJIW : Ce n’est pas tant l’agitation que le reflet de nos influences hybrides. D’autant plus que nous vivons à Brooklyn, New York, qui est vraiment un carrefour de toutes les races et de tous les milieux. Cette insatisfaction à laquelle vous faites allusion peut provenir de la frustration d’un monde actuellement axé sur des frontières artificielles, et qui nie la migration constante qui a marqué l’histoire de l’humanité.

Inscrivez-vous à l'infolettre