SAT / EAF | Présenter Piezo, Adelaida, Deathwish, construire un édifice durable

Entrevue réalisée par Loic Minty

Le Milanais Piezo, la Barcelonaise Adelaida et le Montréalis Deathwish se produisent ce mercredi 25 février à la SAT, dans le contexte de la série EAF, voilà l’occasion de parler de ce programme et de son promoteur.

Créé il y a un peu plus d’un an, EAF (Electronic Assault Front) s’est rapidement imposé comme un chaînon essentiel de l’écosystème musical montréalais, offrant aux artistes un espace ouvert où ils peuvent expérimenter librement. Bien que la programmation musicale soit très variée, il règne toujours un climat de confiance et de respect entre les artistes et le public. Comment un tel espace a-t-il vu le jour ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre qui se cache derrière EAF.

« Je me fiche de l’argent que je perds en menant ce projet. Pour moi, c’est vraiment une entreprise motivée par la passion. Mais je veux au moins que les artistes reçoivent l’attention et le respect qu’ils méritent », soutient Hakeem Lapointe, la force motrice derrière l’EAF, s’est donné une mission. Ce qui a commencé comme une plateforme d’expérimentation en direct prend progressivement une ampleur plus grande.

Avec un nouveau spectacle prévu ce mercredi 25 février, notre conversation a bien sûr porté sur ses choix de programmation et les artistes invités, mais elle a  révélé quelque chose de plus. Comme il l’avait laissé entendre lors de notre précédente interview, EAF évolue progressivement au-delà d’une série d’événements et se positionne sur la voie d’un label professionnel.

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PAN M 360 : J’observe qu’à chaque événement, les affiches sont complètement différentes les unes des autres. Est-ce une décision consciente de laisser chaque édition avoir son propre langage visuel?

Hakeem Lapointe : Oui. Ce genre de mini manifeste m’importe beaucoup, surtout pour la scène expérimentale, qui j’ai l’impression est de plus en plus en train de se commercialiser par nécessité et non par choix. C’est vraiment que je veux nous donner la permission de faire des trucs qui sont étranges, un peu hors champ, à côté de la plaque en termes d’optimisation, de vente, de blablabla. 

Le manque d’identité visuelle clair en témoigne. Je préfère préconiser un langage visuel organique qui laisse place à l’expression des designers qu’on embauche. Je veux offrir  une alternative qui s’offre justement à ces gens-là, tant visuels que musicaux. 

PAN M 360 : Bien dit. EAF s’inscrit dans un esprit expérimental. Pas juste dans les codes et les cases de genres, mais vraiment dans la confiance d’explorer quelque chose de nouveau. Par contre, quand je dois le décrire, j’utilise certains termes comme “acousmatique” ou “ambient”. Que penses-tu de ces étiquettes ?

Hakeem Lapointe : Je dirais que pour l’année à venir, on va se lancer aussi beaucoup dans la musique de band justement pour brasser les choses. Je ne voulais pas que ce soit non plus que la lecture reste à genre, “ah, c’est une série d’ambiance” ou un truc acousmatique ou expérimental dans le sens électronique seulement.  C’est sûr qu’il y a une ligne éditoriale dans l’approche, mais je préfère que l’intention se dessine au fil du temps, à force d’accumuler les shows par le produit de mes goûts de programmation plutôt qu’un truc hyper forcé. Donc cette année, beaucoup de bands à venir.

PAN M 360 : En parlant de ligne directrice éditoriale générale, comment as-tu abordé ce concert à venir avec Piezo, Adelaida et Deathwish?

Hakeem Lapointe : J’essaie tout le temps d’avoir un artiste établi, un peu plus international, un artiste très émergent de notre scène locale, puis un artiste milieu, qui souvent va être le “wrench dans l’engrenage”, vraiment le côté déroutant. Dans ce cas-ci, Adelaïda. J’aime pas ça que les bookings soient trois fois la même chose.

Death Wish ressemble beaucoup plus à Piezo dans sa proposition. Jeune artiste qui compte, je crois, que deux seuls spectacles sous sa ceinture en ce moment, mais c’est des produits assez intéressants, très solides.

Adelaïda est beaucoup plus dans la chanson, qui est une vocaliste entraînée, classique, qui a refusé d’aller au conservatoire, mais qui a été acceptée de prime abord. Elle était en ville pour le spectacle de Tarta relena, que MUTEK a organisé avec Heavy Trip.

On s’est croisés, puis elle m’avait écrit la veille, je crois, par courriel, donc c’était vraiment

fortuit. Mais sa proposition est tout aussi bonne. Il y a aussi un côté un peu plus down-tempo, mais qui vient un peu chercher des sensibilités un peu. Pour des références un peu plus grand public, on peut dire que c’est à la Björk ou des trucs comme ça, mais je pense que ça donne un coup de fraîcheur. C’est un nouveau type de musique qui n’a pas encore vraiment paru dans le cadre de la série.

PAN M 360 : Elle est vraiment active partout sur la scène internationale, c’est effectivement fortuit de l’avoir à Montréal.

Hakeem Lapointe : Oui, justement. D’ailleurs, en ce moment elle est à Québec, chez Avatar, pour une résidence d’un mois et demi.

PAN M 360 : Je suis curieux d’entendre ce qu’elle fera en résidence. Sais-tu si elle présentera du nouveau matériel?

Hakeem Lapointe : Je m’engage à les produire, coûte que coûte, peu importe c’est quoi le matériel présenté. Je pense que je veux tout le temps un peu permettre cette liberté-là aux gens aussi, puis de ne pas avoir à faire ça comme une application de festival, avec un projet super précis. Si c’est un coup de tête qui te prend et que tu décides de faire un truc complètement différent, ben vas-y. Je sais que j’apprécie la réflexion et le talent général de la personne donc je suis sûr que je ne peux pas me tromper.

PAN M 360 : Cette confiance que tu exprimes auprès des artistes, on la sent aussi  aux concerts d’EAF. On sent plus d’ouverture, de confiance et de présence. Par exemple, pour les shows d’Orchestroll, je les ai vus sur d’autres scènes, mais c’est vraiment à EAF que leur musique a pris tout son sens.

Hakeem Lapointe : C’est vraiment une position privilégiée d’avoir ce retour de confiance et d’avoir des gens qui veulent se dédier autant à la série, à faire des trucs intéressants. Effectivement, j’ai aussi dans les retours des gens qui ont joué la série, ils sont comme, “écoute, c’était pas mon plus gros show à vie, mais c’était mon préféré”.

C’est aussi que l’auditoire est hyper dédié à ce qui se passe et j’aime

sentir cette confiance mutuelle et un peu fragile qui n’existe pas partout . C’est inouï !

PAN M 360 : Piezo est plutôt dans la danse, dans le nightlife et jusqu’à maintenant, mon expérience avec EAF, ça a été d’être vraiment dans l’écoute active, différente de celle qu’on retrouve dans un club. Comment  EAF s’adapte-t-il à cette approche différente ?

Hakeem : En fait, c’est l’opposé. On s’entend, il y a une grosse culture du hype aussi en musique en ce moment, à cause des demandes de commercialisation puis dans la manière que c’est communiqué au public. Il faut créer le hype puisque l’attention globale des gens est réduite. Il faut qu’il y ait un punch immédiat, c’est un cercle vicieux.

Mais je pense qu’à travers des bookings un peu plus ralentis ou relax, plus ambiants, plus down-tempo, les gens ont enfin vu une fenêtre d’opportunité pour faire des trucs qui correspondent à un désert qui est parfois longuement conservé ou caché, “closeted” on peut dire. Dans un sens, ça s’applique pour Piezo. Lui-même m’a contacté et m’a demandé de pouvoir faire un set qui n’est pas dans ses habitudes de club. Donc, il m’a envoyé du matériel inédit qu’il était en train de développer il y a quelques mois. Ça va être un spectacle beaucoup plus dans la lignée du down-tempo dans son sens électronique. Malgré son bagage de musique plus dance et club, ce qu’il va jouer sera vraiment un autre goût.

PAN M 360 : Donc une première mondiale? C’est assez excitant ! 

Hakeem Lapointe : C’était ça avec Dumb Chamber, puis ça va être la même chose pour Death Wish essentiellement. Il y a beaucoup de matériel qui est en théorie en termes de marketing “en première mondiale”, mais voilà, c’est juste parce que c’est une confiance mutuelle qui le permet.

PAN M 360 : Qui est Death Wish? Il y a presque rien de lui sur internet.

Hakeem Lapointe : C’est off-grid. Donc, il n’y a encore rien de publié encore. J’ai la chance d’avoir une connexion personnelle avec la personne. Je suis un public averti dans ce sens, mais je sais que ça va être un peu la surprise pour la soirée. Il y a, je pense, un truc à son sujet sur Shift Radio qui est très daté. Nada…

PAN M 360 : À découvrir. Et quelles sont les perspectives d’avenir pour EAF après ce show?

Hakeem Lapointe : Tranquillement, on est en train de travailler sur la facette des maisons de disques, parce qu’à la base, c’était aussi une maison de disques.

Donc, on se prépare bientôt à un lancement dans les prochains mois d’une compilation qui met de l’avant  une grande majorité de tous les artistes qui ont déjà joué pour la série.  Donc, une grosse compilation, parce que c’est quand même beaucoup de gens. Je pense qu’il y a 24 ou 25 personnes qui ont joué, si je ne me trompe pas.

On va avoir une belle grosse compile d’ici cet été, je crois. Ce n’est pas juste un net label non plus. Comme les événements EAF, il y a un désir de professionnaliser ou donner accès à un réseau professionnel pour se produire. Donc, j’essaie d’atteindre le même standard dans le label aussi, c’est présentement en cours de route et ça arrive prochainement.

PAN M 360 : Quand tu parles de net label, que veux-tu dire?

Hakeem Lapointe : Je définis un net label comme étant une maison de disques qui existe principalement sur Bandcamp ou Nina Protocol. C’est un label de streaming, mais il n’y a pas d’inventaire de produits. Les chansons ne sont pas répertoriées et il n’y a pas vraiment de service à faire de marchandisation, de distribution. Souvent, ça fait des albums qui sont un peu sortis à “la pelle”. 

J’essaie de donner une Maison de disques un peu plus de sérieux parce que dans l’expérimental, c’est tough aussi de pouvoir gérer une institution comme ça sans fond, sans subvention ou des trucs comme ça.

PAN M 360 : Lors de notre précédente interview, tu disais que le label avait toujours été un objectif. Quelle était l’intention originelle du projet?
Hakeem Lapointe : Au final la réflexion ça a été de faire la série d’événements pour aussi avoir un public averti le jour qu’on a un premier album. Je me fous un peu de l’argent que je perds à faire le projet. Mon truc est vraiment passionnel. Mais au minimum, je veux que l’artiste reçoive l’écoute et le respect qu’il mérite.

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