ONJ | RIP Hermeto Pascoal (1936-2025), célébrons son génie absolu

Entrevue réalisée par Alain Brunet

Décédé ce samedi 13 septembre à l’âge de 89 ans, alors que l’Orchestre national de jazz de Montréal (ONJ) lui réserve ce jeudi 18 un programme complet pour grand orchestre de jazz sous la gouverne de son ex-acolyte Jovino Santos Neto, Hermeto Pascoal doit désormais être considéré comme un génie absolu de la musique brésilienne. Paradoxalement, sa disparition pourrait contribuer à le faire connaître davantage et l’introduire au panthéon des plus grands musiciens de notre temps. En tout cas, PAN M 360 s’y applique !

D’un point de vue compositionnel, son corpus est tellement vaste qu’il dépasse tous ses contemporains, prédécesseurs et successeurs brésiliens les plus célèbres à l’exception peut-être du compositeur  Heitor Villa-Lobos (1887-1959). Affirmons ici que Hermeto Pascoal se trouve musicalement au-dessus des Tom Jobim, Joao Gilberto, Caetano Veloso, Marcos Valle, Gilberto Gil, Chico Buarque, Elis Regina, Chico Science, Tom Zé, Edu Lobo, Eumir Deodato, Joao Donato, Suba et autres Joyce Moreno. 

On fronce les sourcils? Grand bien vous fasse! Écoutez plutôt sa musique, une immersion qui pourrait durer des mois. Beurrons encore plus épais: ce corpus est aussi considérable, éclaté et et substantiel que ceux de Frank Zappa, John Zorn, Wayne Shorter, Sun Râ, Miles Davis, Duke Ellington.

Absolument inclassable, Hermeto fut erronément associé au jazz-fusion parce que  jadis invité avec ses musiciens de la première ligne, le percussionniste Airto Moreira et la chanteuse Flora Purim, pour participer aux séances d’enregistrement de l’album Live-Evil de Miles Davis. Après quoi Flora et Airto furent recrutés au sein du fameux groupe américain Return to Forever de feu Chick Corea, et Hermeto Pascoal retourna dans son laboratoire.

On écoute sa musique au fil du temps, on en conclut qu’il n’est pas exactement un musicien de jazz, néanmoins l’un des plus futés improvisateurs, doublé d’un des plus brillants compositeurs contemporains de l’hémisphère sud. 

Ses matériaux de création étaient innombrables: jazz moderne, musiques traditionnelles autochtones ou afro-brésiliennes, samba, bossa nova, musica popular brasileira, bruitisme, beatboxing avant l’heure,  invention d’instruments,  improvisation libre, musiques tonales, modales, atonales, sérielles, acoustiques, électriques ou électroniques, on en passe. Rien ne lui a échappé depuis ses débuts modestes en tant qu’accordéoniste quasi-traditionnel. 

Multi-instrumentiste de niveau inégalé, ce supravirtuose n’a jamais cherché la gloire mais plutôt la liberté totale d’une expression foisonnante, carrément géniale.

Ce jeudi à la Cinquième Salle de la PdA, nous n’aurons droit qu’à un tout petit fragment de son répertoire hallucinant, cette fois composé pour big band sous la direction de Jovino Santos Neto, que nous avons contacté dès son arrivée en sol montréalais.

PAN M 360 : Jovino, vous êtes Carioca mais vous avez déjà vécu à Montréal. Racontez-nous votre trajectoire du Brésil jusqu’en Amérique du Nord.

Jovino : Avant de me consacrer entièrement à la musique, j’étais biologiste, j’avais d’abord étudié la biologie à l’université à Rio quand j’avais 18 ans et puis je me suis retrouvé à Sainte-Anne-de-Bellevue au McDonald College, où étudiait le frère d’un ami. Je fus donc au Québec de 1974 à 1977. Ça fait 50 ans!  

PAN M 360 :  Vous êtes devenu musicien par la suite. En fait, vous étiez déjà musicien en même temps et vous avez choisi la musique. 

Jovino :  Même à Montréal, je jouais les claviers dans un groupe de musiciens d’ici avec qui j’ai joué les claviers pendant mon séjour. Nous étions influencés par Weather Report, Gentle Giant, le jazz rock et le prog.

PAN M 360 : Comment avez-vous joint le groupe d’Hermeto Pascoal après avoir quitté le Québec ? 

Jovino : Je suis rentré à Rio pour y continuer mes études de biologie et mes recherches sur la forêt. Je devais rejoindre l’Institut de recherche sur l’Amazonie à Manaus. J’étais donc à Rio pour l’obtention d’un soutien financier à mon travail scientifique. J’ai alors connu Hermeto parce qu’il était voisin de mes parents  dans le quartier Jabour – il s’y était installé après avoir vécu dans le  Nordeste, natif de Lagoa da Canoa, puis résidant de Recife. 

Un jour, je prends le risque de frapper à sa porte pour le saluer et lui confier mon admiration pour son œuvre, sa femme répond et me le présente. Il était seul dans sa salle de répétition, il jouait du piano électrique. Sans m’avoir entendu jouer, il  m’avait  invité à jouer avec lui le vendredi suivant, parce qu’il avait besoin d’un claviériste afin qu’il puisse jouer davantage la flûte et le saxophone. J’ai dit ok mais je ne peux pas être toujours là parce je devais poursuivre mes études de biologie. Il m’a dit :  pas de problème, tu joues avec moi pour le prochain concert, après tu t’en vas… 15 ans plus tard, j’étais toujours là!  Oui, j’avais passé mon examen, j’avais eu une offre pour travailler à Manaus et j’avais dit non, merci, je préfère rester à jouer avec cet albinos fou!

PAN M 360 : Comment était-ce de travailler auprès de lui ?

Jovino : C’était un régime quotidien de répétition : 5 jours par semaine, 6 heures par jour. Nous étions toujours là pour répéter chez Hermeto qui ne cessait d’écrire pour nous. Il était une source intarissable, l’eau n’a jamais cessé de jaillir du rocher.  Ce fut ainsi pendant une bonne dizaine d’années. Hermeto ne répétait pas avec nous aux répétitions, il faut dire. 

Il composait sans cesse, parfois devant un match de futebol à la télé, avec un cavaquinho en bandoulière. Nous avons tourné partout dans le monde avec ce groupe, beaucoup au Brésil. Je fus dans le groupe de 1977 à 1992, après quoi j’ai travaillé occasionnellement avec lui dans des projets spéciaux. Lorsqu’il est venu à Montréal en 1987 au festival de jazz, j’étais dans le groupe et je l’accompagnais dans ses interviews pour y servir d’interprète.

PAN M 360 : Ah oui?!!  J’avais alors interviewé Hermeto, c’était donc vous qui traduisiez!!!

Jovino : C’est exact! 

PAN M 360 : Wow! Et qu’avez-vous fait après votre long passage auprès d’Hermeto? 

Jovino : J’ai composé et joué entre autres pour Airto Moreira et Flora Purim, et aussi pour des musiciens américains. Il y a 32 ans, je me suis installé à Seattle aux États-Unis, où je vis toujours. J’y ai enseigné une bonne partie de ma carrière, en plus de jouer et composer. Je suis aujourd’hui musicien pigiste. Je suis quand même resté l’archiviste de l’œuvre de Hermeto,  si considérable et encore peu connue.  On n’en connaît qu’une fraction ! 

Dans une ou deux générations, le monde de la musique aura reconnu son génie. Il a travaillé dans toutes sortes de configurations orchestrales, d’instrumentations et contextes stylistiques. Tout ce que Hermeto a accompli survivra aux époques. Aujourd’hui, nous sommes encore trop collés sur la montagne, il nous faudra de la distance pour en saisir l’ampleur. 

PAN M 360 : Comment explique-t-on la relative confidentialité  d’un tel géant dans le monde de la musique?

Jovino : Hermeto n’a jamais cessé d’être créatif. Il nous donnait l’exemple de Herbie Hancock qui, selon lui, était  un musicien fantastique ayant eu beaucoup de succès avec certains morceaux dont il est devenu prisonnier. Parce son public ne cesse encore de les réclamer. Hermeto répétait qu’il n’aurait jamais ces grands succès qui seraient devenus sa prison. Il redoutait l’obligation de jouer sempiternellement ses tubes et d’arrêter d’innover. Et ce, toujours en connexion avec la nature. Hermeto fut le plus fervent environnementaliste des musiciens que j’ai côtoyés.

PAN M 360 : Ainsi à Montréal ce jeudi, nous aurons un éclairage très jazz du maître. 

Jovino :  Oui Ce que nous allons faire avec l’ONJ à la Cinquièmes salle de la Place des Arts n’est qu’une toute petite part de son œuvre.  Je ne crois pas qu’il était un musicien de jazz, il qualifiait lui-même sa musique d’universelle. Cela dit, nous travaillerons avec de 5 saxophones, 5 trompettes, 5 trombones, piano, basse, batterie, percussion, guitare, clavier. Je serai le chef d’orchestre et je  jouerai peut-être  aussi un morceau piano solo en hommage au maître qui vient de nous quitter.

PAN M 360: Cette synchronicité est quand même incroyable. La première fois qu’on joue la musique d’Hermeto à Montréal depuis une éternité et il meurt juste avant ce concert.

Jovino:  Oui!  Et partout où on connaît Hermeto Pascoal, on fait la vague en sa mémoire. Nous avons tellement besoin de sa musique dans ce terrible contexte mondial, pour en corriger la vibration.

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