Nuits d’Afrique: Valérie Ekoumé et l’afro-pop franco-camerounaise d’une entreprise familiale

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : Afrique / afrobeat / afropop / bikutsi / makossa / rumba congolaise

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Makossa, bikutsi, esséwé, rumba, afrobeat, jazz, soul, R&B, on en passe. Valérie Okoumé inspire et expire toutes ces musiques réunies dans son afropop, répertoire mondialisé qu’elle concocte avec son mari Guy Nwogang, maître percussionniste. Issue d’une famille mélomane, la chanteuse française d’origine camerounaise fut encouragée très jeune à faire carrière, ce qui l’a menée à l’American School Of Modern Music où elle étudia le chant, le piano et autres rudiments pendant cinq années. Cette formation lui valut un emploi de choix chez le regretté Manu Dibango, « son bienfaiteur chez qui elle apprend le sens du mot performance ». Elle a aussi travaillé auprès de Youssou N’Dour, Flavia Coehlo, James BKS, Alisha Brilla, Délia Fischer.On lui doit les albums Kwin na kinguè (2017) et Monè (2022), sa carrière de soliste est bien amorcée en studio comme sur scène. Femme de tête et de coeur, femme forte et opiniâtre, Valérie Ekoumé fait partie de cette nouvelle génération prête à transgresser les codes de la pop africaine et de traverser toutes les frontières de l’univers connu.

PAN M 360 : Par la visioconférence, nous voilà chez vous dans cette pièce rustique et très attrayante de votre demeure. En région parisienne?

Valérie Ekoumé : Non, on est dans l’Est, vers Besançon. Je suis une ancienne Parisienne qui ne regrette pas du tout la vie parisienne.

PAN M 360 : Vous êtes bien là! Oui, c’est bien. Beaucoup de gens fuient Paris depuis quelques années, rapporte-t-on.

Valérie Ekoumé : Oui, et ça s’est accentué pendant la pandémie.

PAN M 360 : Êtes-vous déjà venue à Montréal ?

Valérie Ekoumé : La première fois que je suis venue à Montréal, c’était avec Tonton – Manu Dibango. Je pense que c’était en 2010, quelque chose comme ça, on avait joué aux Nuits d’Afrique.

PAN M 360 : Quel est votre rapport avec le Cameroun, le pays de vos parents et de vos ancêtres?

Valérie Ekoumé : J’ai eu la chance d’avoir une enfance extraordinaire. Je suis née en France, mais comme mes parents se sont séparés très tôt, je devais avoir un an ou quelque chose comme ça, j’ai été envoyée au Cameroun pour vivre avec mes grands-parents.

PAN M 360 : Vous aviez pu vivre alors une véritable immersion.

Valérie Ekoumé : Exactement! Ça a donc commencé quand j’étais toute petite. Quand j’ai eu six ans, je suis revenue en France, mais deux ou trois ans après, ma mère a décidé de changer d’air et je suis retournée à Douala, jusqu’à l’âge de 13 ans. Ainsi, j’ai vraiment été imprégnée de ma culture camerounaise. En fait, j’ai une double culture parce que je suis aussi Française.

PAN M 360 : Qu’exprimez-vous aujourd’hui en tant qu’artiste aux identités multiples?

Valérie Ekoumé : Pour sûr, le Cameroun fait partie de moi, alors il faut absolument que ce que j’exprime doit être le plus authentique possible, je ne me vois pas en train d’exprimer ce que je ne suis pas. Et puis le destin m’a aussi conduite à accompagner des artistes comme Manu Dibango, et puis voilà.

PAN M 360 : Choriste au départ, vous êtes progressivement devenue soliste.

Valérie Ekoumé : Je suis issue d’une famille de musique, et j’ai toujours eu envie de cette carrière. Quand j’ai commencé à chanter, je devais avoir 15 ans, et c’était mon objectif de pouvoir m’exprimer moi-même. Pour moi, être choriste fut parmi les étapes qui me permettraient d’apprendre mon métier.

PAN M 360 : Ce ne sont pas toutes les choristes qui réussissent à devenir solistes. Il y a des super choristes qui sont d’excellentes chanteuses, mais qui n’ont pas l’autorité sur scène en tant que soliste. À l’évidence, ce n’est pas votre cas puisque vous menez une carrière solo et ça semble très bien fonctionner!

Valérie Ékoumé : Comme je disais, ça a toujours été un objectif. Je me suis formée, je suis allée à l’école de musique, j’ai appris le piano, j’ai appris à lire la musique, à l’écrire, j’ai étudié le chant. Aujourd’hui, je suis bien encadrée avec Guy, mon mari, qui a aussi une culture musicale très ancrée au Cameroun.

PAN M 360 : C’est vraiment une entreprise familiale !

Valérie Ekoumé : C’est l’époque qui veut ça aussi. On est tous entrepreneurs, musiciens, réalisateurs. On n’a pas le choix. Il faut se démerder soi-même. L’écosystème de la musique est très difficile en ce moment. Il faut vraiment s’organiser mais à la fin, on est contents. En tout cas, quand on a commencé, ça fait dix ans, on était un peu embêtés. Ce qui, auparavant, était auparavant pour les artistes, c’était de signer avec un management et une maison de disques.

PAN M 360 : Et maintenant ?

Valérie Ekoumé : Plus maintenant, non. On est producteurs, nos œuvres nous appartiennent. On n’est pas obligé de se prostituer, on dirige notre art. Et c’est très bien comme ça. De toute façon, c’est l’avenir. C’est comme ça que ça va se passer. Il s’agit de bien se positionner. Par contre, sur le streaming, c’est très complexe. Les revenus de musique enregistrée sont faibles par rapport à avant. Il faut donc faire plus de scène. Et quand on ne tourne pas, on a quand même des trucs à faire : chercher les engagements, s’occuper de l’administratif, etc.

PAN M 360 : Mari et femme, parents, partenaires en création et en affaires, c’est la fusion totale!

Valérie Ekoumé : C’est la fusion, oui. Et puis il y a notre fille aussi qui vient en concert et en tournée avec nous. On voyage en famille.

PAN M 360 : C’est très bien parce que ce métier n’est vraiment pas facile pour la vie conjugale.


Valérie Ekoumé : C’est vrai. Assez rapidement, je me suis rendue compte qu’on s’attend à ce que ce soit la femme qui reste à la maison pour s’occuper des enfants. Quand j’ai eu notre enfant, je me suis dit « Ma vie est finie, je pourrais plus rien faire, moi qui aime bien voyager et tout ça. Et du coup, notre vie s’est adaptée à ce contexte, et c’est bien. Je fais partie d’une génération de femmes artistes qui voyagent avec leurs enfants.

PAN M 360 : Tant qu’ils ne vont pas à l’école, c’est parfait !

Valérie Ekoumé : Même quand ils vont à l’école, tu peux très bien les faire travailler lorsque tu pars un moment. Je préfère voyager avec mon enfant parce que, notamment, si tu laisses un enfant à la maison, tu ne sais pas à qui tu le laisses. Et on est deux parents dans le même business, on peut s’entraider.

PAN M 360 : Retournons à la musique. La musique que vous faites est inspirée des générations antérieures et aussi de l’afro pop plus récente. C’est assez aussi respectueux des musiques camerounaises, rythmiquement diversifiées comme on le sait.

Valérie Ékoumé : En fait, cette-question-là, c’est vraiment la partie de Guy, car tout repose sur les rythmes et lui est vraiment un rythmicien.

PAN M 360 : Il est percussionniste, producteur, manager. Il fait beaucoup de choses! Il joue avec vous sur scène, il travaille avec vous en studio, etc. Comment ça se passe lorsque vous faites des chansons?

Valérie Ékoumé : Je me mets au piano, je compose les bases et puis après, c’est comme un peu un travail à la chaîne. Je lui passe le truc et il intègre les rythmes. On aime bien représenter tous les rythmes du Cameroun et ne pas faire de jaloux. Le Cameroun est musicalement très riche.

PAN M 360 : Et ceci n’est pas pour autant un répertoire folklorique du Cameroun.

Valérie Ekoumé : On aime beaucoup voir l’Afrique plus traditionnelle, alors que l’Afrique, c’est grand et de plus en plus moderne.

PAN M 360 : C’est vrai que persiste chez certains cette image figée (et coloniale) de l’Afrique. Votre Afrique est clairement plus mondiale.

Valérie Ékoumé : Ce n’est pas gênant d’aller faire de petits clins d’œil à d’autres cultures, parce que c’est toujours intéressant pour nous en tant que musiciens. Si tu as écouté Strong Beautiful Ladies (SBL), par exemple, c’est vraiment un son afrobeat, un clin d’œil à Fela Kuti et Tony Allen.

PAN M 360 : Ça vous intéresserait d’intégrer un peu d’électronique ? Pour l’instant, ça ne fait pas vraiment partie de votre son, sauf exceptions.

Valérie Ekoumé : C’est vrai que c’est beaucoup plus de l’acoustique qu’on fait avec les instruments. Mais peut être que dans l’avenir… On aime bien que notre musique puisse se renouveler.


PAN M 360 : Et sur scène?

Valérie Ekoumé : Les arrangements sont différents, c’est là l’intérêt. Personnellement, je n’ai jamais aimé aller à un concert pour écouter la musique comme je l’écoute sur disque. Le disque, je l’ai déjà.

PAN M 360 : Il y a aussi l’énergie de scène qui change la donne.

Valérie Ekoumé : Exactement. Et puis, il y aussi l’interaction avec les gens. Et quand tu veux communiquer avec les gens, il faut qu’ils puissent voir qui tu es. Avant, j’étais vraiment très concentrée sur ma façon de me présenter, mon image et tout ça, mais en fait, les gens s’en foutent. Tant qu’ils arrivent à te voir telle que tu es, voilà ce qui importe.

PAN M 360 : Vous êtes 4 sur scène ?

Valérie Ekoumé : On est 4, oui : basse, batterie, guitare et moi qui fais un peu de claviers en plus de chanter. Nous avons aussi des séquences préenregistrées qui remplacent les arrangements. Et la communication avec la salle fait en sorte que le public devient le 5e membre du groupe.

PAN M 360 : Quelques dates au Canada cet été?

Valérie Ékoumé : Au Canada, on fait 6 dates dont 3 au Québec. C’est notre 2e année consécutive chez vous, d’ailleurs. On aime bien chez vous, on y a souvent l’impression d’être mieux compris.

VALÉRIE EKOUMÉ SE PRODUIT AUX NUITS D’AFRIQUE, LE SAMEDI 22 JUILLET, 19H, SCÈNE LOTO-QUÉBEC, ESPLANADE TRANQUILLE

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