renseignements supplémentaires
Perte d’identité en 2014. Un autre voyage en 2015. Adieux au dancefloor en 2016. Working Class Woman en 2018. En groupe avec L’Oeil nu en 2020 pour l’album Renegade Breakdown, sans compter les nombreux enregistrements sous la bannière Essaie Pas, en tandem avec Pierre Guérineau tout au long de la décennie précédente. Et puis… à peu près rien pendant deux ans. La pandémie l’avait presque mise hors de combat jusqu’à sa résurrection, d’abord en tant que DJ et puis de retour à la création avec un nouveau set live en marche depuis moins d’un an, dont la matière neuve est devenue un album lancé ce vendredi à la SAT : City of Clowns. Est-il besoin de préciser que les clowns ici évoqués incarnent les directions autoritaires et ultra-riches des dirigeants de ce monde en cette période sombre qui s’amorce pour l’humanité, mais aussi les résistants atypiques évoluant dans le monde de l’art. Marie et son complice de toujours ayant coréalisé ce nouvel opus solo avec le collègue Soulwax, ont gracieusement accepté d’accorder à PAN M 360 cette interview dernière minute.
PAN M 360 : Pourquoi une si longue pause de musique originale?
Marie Davidson : En 2022, j’ai arrêté de faire de la musique. J’ai pris 8 mois de recul. Je me suis alors inscrite à un programme de naturopathie car je m’intéressais à la santé, et donc je m’engageais sur un chemin complètement différent. Je n’ai pas poursuivi ces études, car j’ai voulu revenir à la musique. J’y suis revenue en tant que DJ, vraiment par hasard. Ça m’a donné envie de refaire de la musique. J’avais en banque plusieurs maquettes, notamment celles composées en 2021 pour la chorégraphe Dana Gingras, et j’ai finalement recommencé à composer durant l’été 2022. J’avais alors une collection de pièces mais pas de ligne directrice, pas d’album. J’ai fait la chanson Fun Times et j’ai fait une maquette et demandé à Pierre de coréaliser la pièce avec moi. Et puisqu’il est un excellent coréalisateur, ça s’est très bien passé, à la suite de quoi nous avons décidé de réaliser ensemble cet album.
PAN M 360 : Mais pourquoi au juste, avais-tu arrêté de faire de la musique après Renegade Breakdown?
Marie Davidson : La pandémie et la période post-pandémie. J’ai trouvé ça très dur de ne pas pouvoir tourner avec le band (L’Oeil nu), puis j’ai pris conscience que les médias sociaux ont pris un grand essor pendant la pandémie et que ça allait rester pour la présentation de la musique. Ce qui m’a menée à écrire là-dessus. On pourrait parler longtemps de ce cycle, dans lequel je suis passée par tous les états, dont celui de me considérer comme une has-been, de croire que ma carrière était finie. Finalement je me suis relevée, je me suis redécouverte à travers le DJisme, la production et le travail avec Pierre et Soulwax.
PAN M 360 : Et toi, Pierre, comment as-tu vécu cette période?
Pierre Guérineau : J’ai sorti un album pendant la pandémie, ensuite il y a eu le groupe et puis le doute. C’était omniprésent dans le monde de l’art, on ne savait pas ce qui allait se passer. Marie et moi nous questionnons sur la possibilité de continuer à faire de la musique. J’ai aussi considéré retourner aux études, je me suis inscrit dans un programme offert par le gouvernement du Québec pour apprendre la programmation informatique. Et finalement, le monde de la musique nous a invité de nouveau. On a reçu des offres…
Marie Davidson : Au début, je refusais de jouer live, car ça faisait un an et demi que je n’avais plus de carrière. On m’a plutôt suggéré des offres comme DJ. Ah DJ? J’ai alors loué du matériel pour essayer. Et je suis tombée en amour avec les CDJ-3000 de Pioneer qui venait de remplacer le CDJ-2000. J’ai aimé cette technologie, j’aime l’écran tactile, les cue points, etc. Ça me rappelait un peu ce que je faisais avec le hardware. J’ai cultivé cet intérêt et je me suis mise à faire DJ de plus en plus.
Pierre Guérineau : J’ai continué aussi à faire de la production à côté, et quand Marie a eu envie de faire plus qu’une pièce ou deux mais vraiment un album, on s’y est mis à temps plein. Pendant ce temps, j’ai plein d’amis extrêmement talentueux qui ont été obligés de prendre des emplois de jour pour continuer (ou non) à faire leur art sans compromis. Malgré tout, cet épisode a été libérateur, en ce sens que je réalisais qu’autre chose était possible. Mais je me suis rendu compte que cette avenue, soit travailler dans une compagnie de tech n’était pas un job pour moi. Mais en même temps, cette possibilité m’a donné une certaine légèreté lorsque je suis revenu à la musique, au plaisir de la création et à ce sentiment d’être privilégié de pouvoir en faire. Vivre modestement de son art mais pouvoir en vivre.
PAN M 360 : Effectivement, vivre de son art aujourd’hui est un luxe.
Marie Davidson : Je ne dirais pas que c’est un privilège, c’est une chance, mais ce n’est pas un luxe. Notre vie n’est pas luxueuse, nous avons un train de vie de la classe moyenne, on a cette chance. Mais on doit faire sa chance! Chaque artiste qui a survécu à la pandémie a dû faire face à cette situation, se questionner, se revirer de bord.
Pierre Guérineau : Dans une autre période, soit il y a 20 ans, ç’aurait été plus facile et plus payant.
PAN M 360 : Alors revenons au nouvel album. Du point de vue de la réalisation, quelle a été la façon de faire entre vous trois?
Pierre Guérineau : Marie avait le concept et les textes à la base et on poursuivait. On a fait une première version de l’album qu’on a envoyé à quelques amis. Dave et Stef, de l’étiquette Deewee, ont vraiment accroché. En fait, la manière dont ça fonctionne, c’est une maison, un lieu dans lequel on se retrouve, tout ce qui sort de leur label passe par leur studio. Donc il fallait qu’on aille sur place.
Marie Davidson : Moi je ne le savais pas quand je les ai contactés!
Pierre Guérineau : Alors nous sommes allés à Gand en Belgique, un petit bled pas très loin de Bruges. Vraiment un super studio avec beaucoup d’équipement. En tant que réalisateur j’ai un peu lâché prise et les ai laissé apporter leur touche. L’album était bien avancé lorsque nous avons travaillé avec eux mais la petite touche qu’ils ont apportée était le liant final.
Marie Davidson : Ils ont amené l’énergie qu’on n’avait plus car on travaillait sur cet album depuis un an et demi.
Pierre Guérineau : Oui ils avaient des oreilles fraîches et c’était super de pouvoir finaliser là-bas. Ce fut une super expérience pour nous.
PAN M 360 : Et donc, le show actuel se poursuit avec les nouvelles pièces.
Marie Davidson : Oui, c’est le show que je présente depuis l’été dernier.
Pierre Guérineau : La seule chose qu’on ajoute actuellement est la dimension visuelle du show. Du point de vue son, on est vraiment contents du show actuellement, et on travaille actuellement sur la lumière avec un grand artiste, Nick Verstand, qui travaille avec le cinéma, le théâtre, des installations, des ensembles de musique comme des quatuors à cordes.
PAN M 360 : Lorsqu’on a écouté les nouvelles chansons dans ton actuel live set qui sera présenté à la SAT, on a reconnu tous les ingrédients de ta carrière, mais encore mieux canalisés, c’est-à-dire que tous les référents stylistiques de ton art étaient mieux soudés que jamais auparavant.
Marie Davidson : À vrai dire, je n’ai pas beaucoup pensé à ça lorsque j’ai fait les nouvelles chansons. Je voulais juste faire une musique excitante. J’ai essayé de me concentrer sur le propos et le feeling de ce qu’on avait fait en studio. Je ne voulais pas trop mettre l’emphase sur le jeu des références. Bien sûr, nous en avons parlé, ça sonne tel ou tel style… Mais si on compare à Renegade Breakdown où on faisait des références précises, où ça faisait partie de la démarche et des discussions créatives, c’était tout le contraire cette fois. Mais les influences sont là et le seront. En tant que DJ, je suis constamment exposée à la musique des autres aussi. Mais pour City of Clowns, le message importait d’abord et aussi l’énergie. Nous avons fait un album qui ne se veut pas trop introspectif et non plus trop sombre… parce qu’on vit dans une période sombre. Je préférais l’humour, l’excitation et la critique sociale, la réflexion sur le contexte.
PAN M 360 : Exact. En fait, tout ton art est une forme d’auto-réflexivité. À partir de ta propre condition et de l’environnement dans lequel tu vis, tu crées des œuvres. Alors, dans cette optique, que justifie le titre City of Clowns?
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Marie Davidson : Le sous-texte de l’album pouvait être World of Clowns car on vit dans un monde de clowns, ces mauvais clowns de la politique, de la finance et de l’économie.
Pierre Guérineau : Et aussi dans le monde de la musique…
Marie Davidson : C’est ce que j’allais dire. Dans la culture en général. Les influenceurs sont aussi des clowns. Mais il y aussi l’envers de la médaille, il y a d’autres types de clowns, tous les misfits de la société, les outsiders… je m’inclus là-dedans et aussi les gens avec qui je travaille. Je ne peux parler pour eux, mais il y a beaucoup d’humour à travers ça. On dit, en tout cas, que mes textes sont plutôt drôles. Je peux dire qu’il y a plus d’humour qu’avant, on a beaucoup ri en faisant cet album! À l’inverse du mauvais clown, il y a celui qui est là pour remettre en question le statu quo.
Pierre Guérineau : Oui, un peu à la manière du fou à l’époque des cours royales, le seul qui avait le droit de se moquer de l’autorité.
Marie Davidson : Mais si sa blague passait mal, cependant… oupse… on s’en débarrassait.
PAN M 360 : Force est de constater que ça n’a pas changé, du moins dans la période actuelle…
Marie Davidson : C’est ça! L’idée est de montrer à quel point on est encore dans les hiérarchies injustes et de précarité chez les gens qui remettent en question.
Pierre Guérineau : On aime aussi ce titre parce qu’il reste ouvert à interprétation. En même temps, c’est aussi un clin d’œil à Montréal…
Marie Davidson : Mais ça c’est une farce, car Montréal est la ville du Cirque du Soleil et que Guy Laliberté est un clown lui-même…
Pierre Guérineau : Et voilà, le titre laisse libre à interprétation même si nous avons notre petite idée derrière.
PAN M 360 : Maintenant, si on choisit quelques chansons et on essaie d’en trouver le sens?
Marie Davidson : Sexy Clown parle de mon expérience de femme entertainer, soit musicienne, DJ, personnalité publique, entertainer du night-life et aussi personnage de l’arrière-scène après les sets ou encore dans les studios. C’est pour ça que je dis entertainer et pas juste artiste. C’est une chanson humoristique sur mon expérience dans ce monde en tant que femme.
Demolition est une allusion au livre de Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism. J’ai choisi d’incarner les gens de la big tech qui possèdent cette industrie. J’incarne aussi la séduction dans leur manière et d’arriver à leurs fins. Je peux aussi parler de Unknowing, le closer de l’album qui est un peu plus proche de mes chansons antérieures à ce projet, le texte se fonde sur mon ressenti et sur l’affirmation de soi et la prise de responsabilité sur sa propre vie.
PAN M 360 : Donc tout ça se trouve à la fois dans le divertissement, l’innovation et la posture critique. On réfléchit, on s’insurge mais on a aussi envie de rire et danser!
Marie Davidson : Je ne voulais faire un album lourd car on vit dans une époque lourde. Je voulais faire passer mon message et on a fait beaucoup d’efforts pour dépasser cette lourdeur. Une des pièces composées pendant le processus était trop lourde. Je l’utiliserai subséquemment, mais cette pièce n’avait pas sa place dans la progression de l’album.
Pierre Guérineau : Les meilleurs humoristes sont souvent de très bons philosophes, et c’est cet esprit qu’on a voulu communiquer. Être critique en illustrant l’absurdité. L’humour est une grande force pour comprendre ce côté sombre de la réalité, il permet de pouvoir alléger l’atmosphère et favoriser le dialogue.
Marie Davidson : L’humour est une excellente façon de cultiver l’esprit critique d’une manière inclusive et universelle.
City of Clowns est lancé ce vendredi 28 février à la SAT: infos ici
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