L’art martial du chant arrive au Centre des Musiciens de Monde

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin

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Le Centre des Musiciens du Monde (CMM) de Montréal et Traquen’art présenteront un concert de chant diphonique mongol le jeudi 24 avril 2025. Au-delà de ce concert, c’est une semaine de tournée et d’activités qui occupera le duo formé de Nasanjargal Ganbold, Mongol basé en Allemagne et promoteur de cette culture ancestrale en Europe, et Johanni Curtet, Français et rare occidental à maîtriser la technique authentique du khöömii (prononcé avec un H expiré, ‘’Hhhoomii’’). Cette technique est la raison derrière les sons épatants, fascinants, qui sortent de la bouche des artistes vocaux mongols (et désormais quelques occidentaux) et que l’on associe spontanément à l’univers culturel de la Mongolie, avec Gengis Khan, les courses de chevaux, le ciel bleu presque infini, les vastes steppes et les yourtes blanches. 

À LIRE : THÈSE DE JOHANNI CURTET SUR LE KHÖÖMII (EN LIGNE)

Ganbold et Curtet passeront la semaine dans l’est du Canada, en donnant, en plus de la prestation de jeudi au CMM, un concert à Québec (avec l’ensemble Oktoecho), un autre à Toronto, au Small World Music Center, puis un atelier d’introduction à cette technique à la Maison de la culture Ahuntsic, le dimanche 27 avril. L’atelier sera une occasion en or pour tous ceux et celles qui souhaitent oser se frotter à cet art unique et complexe. Parions que certains growlers de métal pourraient s’y présenter et avoir même une certaine facilité à l’acquérir! L’invitation est lancée à ceux qui se reconnaissent!

Démonstration de khöömii par Johanni Curtet :

Johanni Curtet

Dans l’entrevue que j’ai réalisée avec Johanni Curtet, nous avons exploré plusieurs aspects du khöömii, ainsi que ce qui a amené ce jeune Français d’abord allumé par le Grunge de la fin des années 1990 à se passionner pour des techniques de contrôle musculaire guttural dont l’origine est perdue dans le tempes et sujette à plusieurs hypothèses anthropologiques.

Curtet voulait d’abord faire de la musique, ce à quoi son père musicien a répondu par des cours de guitare classique. Mais quand il a voulu chanter, on lui a fait comprendre que ça n’allait pas, car il le faisait mal (et très faux). Un jour, il voit à la télé un ethnomusicologue, Trân Quang Hai, parler de la technique du khöömii (qui veut dire simplement ‘’pharynx’’). Il est jeune, il est impressionné par ces sons, mais ne retient pas le nom du savant. Pendant des années, il s’essaie par lui-même à répéter ces sonorités. C’était probablement très loin de la vraie chose, mais ça l’habite continuellement, en parallèle de ses études instrumentales au Conservatoire. Au cours de cette formation, il apprend les rudiments des voix du monde, et voilà que se présentent les chants de gorge Inuit et le fameux khöömii! Il peut désormais mettre des mots sur ces sons qui le fascinent tant depuis longtemps. Il bifurque alors vers l’ethnomusicologie pour finalement réaliser sa Maîtrise avec… Trân Quang Hai. 

De bourses d’études en voyages d’initiations, il perfectionne ses connaissances et surtout sa maîtrise de ce genre musical avec des professeurs parmi les meilleurs en Mongolie. Et puis il crée des projets de groupes musicaux, il initie des collaborations, il fonde une ONG franco-mongole (Routes nomades) et commence à partager son amour et ses connaissances du khöömii à travers le monde, dont maintenant au Canada avec cette courte tournée. 

La rencontre avec Gambold s’est faite en 2019 en Allemagne, mais le duo que l’on entendra cette semaine n’existe que depuis la fin 2024, créé pour le festival Ethnosoi de Helsinki! 

On lui demande souvent si ça fait mal à la gorge, ce genre de pratique. ‘’Le corps s’habitue à l’instrument. Comme pour n’importe quelle nouvelle technique, il y a un passage plus difficile au début, où il faut résister à la tentation de quitter. Moi, quand j’ai commencé la guitare, j’avais mal aux doigts, et j’ai eu envie d’abandonner. Mais quand j’ai compris que la corne qui se formait au bout de mes doigts me permettrait de mieux jouer et de pouvoir mieux projeter le son, l’esprit s’en est accommodé et le corps s’est habitué. C’est vrai qu’il peut y avoir un picotement dans la gorge dans les premiers moments d’apprentissage, mais quand on apprend les bons gestes et la bonne méthode, ça n’a aucune incidence négative.’’

De toute façon, si ça faisait mal, les Mongols ne pratiqueraient pas cet art depuis tout ce temps et en si grand nombre. Mais pourquoi le font-ils d’ailleurs?

‘’Il existe plusieurs hypothèses, dont celle de l’utilisation chamanique.’’ C’est vrai qu’en s’imaginant dans un temps reculé, dans les steppes sauvages, dans un clan nomade imprégné d’un univers imaginaires puissant, un rituel chamanique dans lequel un homme en transe se met à résonner vocalement de cette manière, ça devait être très impressionnant. Cela dit, avec le temps, c’est devenu, selon Curtet, un passe-temps pour les bergers. Mais attention! Pas comme si on sifflotait en allant au marché. Dans le cadre du nomadisme mongol, il s’agit plutôt d’une communion avec la nature et avec la nature même de l’Univers dans lequel ce peuple évolue. Une nature très verticale, avec un lien très fort entre le sous-terrain, la terre visible, et le ciel infini (puis l’au-delà). Faire résonner ces sons multiples, basés sur un bourdon de base créé par le resserrement des muscles de la gorge, puis filtrés à travers diverses positions buccales avec les lèvres et la langue, c’est littéralement se connecter, telluriquement, vibratoirement, magnétiquement et spirituellement avec l’Univers. 

Cela dit, le chamanisme inhérent aux premières études musicologiques sur le khöömii ont mené à une récupération occidentale à travers le mouvement New Age, qui en a fait une source de transcendance yogique et méditative, mais en édulcorant la technique elle-même. Si bien que, ironiquement, on trouve probablement plus d’Occidentaux pratiquant cette technique ‘’facilitée’’, que de Mongols pratiquant la technique authentique, plus complexe et difficile. En fin de compte, Johanni Curtet demeure l’un des seuls à le faire pour vrai. C’est pourquoi il a commencé à enseigner un cursus de khöömii authentique au l’Institut international des musiques du monde d’Aubagne depuis environ 5 ans.

L’équivalent montréalais (le CMM) est peut-être le seul de son genre en Amérique, et c’est pourquoi la Métropole est si privilégiée et peut avoir accès à tant de concerts et d’ateliers sur les plus savantes et fascinantes traditions artistiques musicales du monde entier. Et même désormais en faire profiter d’autres villes autour, comme Québec et Toronto. Une artiste mongole s’est d’ailleurs installée ici il y a quelque temps, et dont je vous ai déjà parlé, Uurintuya Khalivan, qui joue le morin khuur, la vièle à tête de cheval. 

Curtet est passionné et tout à fait passionnant dans son étalage de connaissance sur le sujet. Un étalage simple et convivial, dont j’ai personnellement profité pendant cette entrevue d’une heure qui aurait pu durer bien au-delà et dont j’omets ici de large partie tellement l’homme est intarissable et l’espace me manque. Je ne saurais trop vous recommander de mettre sa visite (et celle de son compagnon de route) à votre agenda le plus urgemment possible. Il ne faut pas rater une occasion pareille de découverte et d’enrichissement lorsqu’elle se présente. 

Concert à Québec (Musée national des Beaux-Arts) le mercredi 23 avril

Concert à Montréal (au Centre des Musiciens du Monde) le jeudi 24 avril

Concert à Toronto (au Small World Centre) le vendredi 25 avril

Atelier d’initiation au khöömii à la Maison de la culture Ahuntsic (en collaboration avec Oktoecho) le dimanche 27 avril, de 14h à 16h. Réservations par courriel : alicericard@hotmail.fr 

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