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Festival de Lanaudière : le message d’espoir dont nous avions besoin

Interview réalisé par Frédéric Cardin

Le Festival de Lanaudière est l’un des premiers grands événements estivaux à reprendre le collier du ‘’présentiel’’ en cette période de fin de pandémie. Du coup, c’est un message d’espoir dans la résilience du milieu musical et du public qui est ainsi lancé.

Genres et styles : classique

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Contrairement à ses frères du Jazz et des Francofolies, qui ont été déplacés en fin d’été/automne, et à l’instar de ses collègues Classica et Nuits d’Afrique, qui ont osé la confiance dans le déconfinement, le Festival de Lanaudière lance son édition 2021 avec une programmation complète presque aussi imposante que par les années passées. Nous avons parlé avec le très sympathique Renaud Loranger, directeur artistique du Festival, pour voir comment cette renaissance est possible et ce qu’elle signifie également pour l’ensemble du milieu musical et le public.

Pan M 360 : Bonjour Renaud. Tu as été nommé directeur artistique du Festival en 2018, et lancé ta première programmation en 2019. Puis arrive 2020 et tout bascule. À quel point les objectifs que tu t’étais fixés, les plans que tu avais élaborés pour les atteindre, ont été bousculés?

Renaud Loranger : Tout a été mis sans dessus dessous, évidemment. Tu sais, l’année 2019 s’était super bien passée. On était content, on se disait, voilà l’année prochaine on passe à la vitesse supérieure et on progresse vers du plus, rien que du plus. Puis paf, tout tombe à l’eau. Bien entendu, il y a des artistes, des projets, des ententes, que nous souhaitons et allons honorer dans l’avenir. Certains concerts en 2021 sont des ‘’rescapés’’ de 2020 (les concertos de Beethoven avec Marc-André Hamelin), mais beaucoup d’autres devront attendre, pour des raisons de booking, de restriction aux frontières, etc. Et certains ne pourront plus avoir lieu.

Une programmation de festival, tu vois, c’est un exercice bien ancré dans son moment, une constellation fragile et délicate qui se met en place. Le lieu, l’année, l’énergie ambiante, etc. C’est comme une fête. On peut la remettre, mais qui sait si l’ambiance sera la même? Si, entre temps, des choses auront changé, les invités auront vécu des événements différents, bref, si l’équilibre qui semblait le bon au moment de programmer sera encore le même? 

Et puis, il y a toutes les difficultés reliées spécifiquement à notre milieu. Je dis souvent en boutade qu’il est probablement plus simple de déplacer les Jeux Olympiques qu’un festival de musique classique!

Amphithéâtre de Lanaudière – Crédit : Pureperception

Pan M 360 : À quel point a-t-il été simple ou difficile de réaliser la programmation 2021?

Renaud Loranger : Un peu les deux, je dirais. Nous sommes chanceux d’avoir autant d’artistes de si haut calibre ici. Nous avons accès à un bassin exceptionnel qui nous permet de construire une programmation de grande qualité avec des artistes près de nous. En même temps, je ne cacherai pas que l’évolution des consignes sanitaires, bien que compréhensible, nous a rendu la tâche difficile dans le sens où nous avons attendu jusqu’au maximum imaginable, soit début juin afin de confirmer les concerts, le nombre de sièges disponibles, etc. Et tu vois, la situation a encore changé récemment avec la diminution de la distanciation de 2 à 1 mètre. Mais c’était trop tard pour nous! Toute notre logistique est désormais affûtée pour la distanciation de deux mètres. Cela dit, les artistes sont fantastiques, et c’est grâce à leur collaboration que nous pouvons aller de l’avant.

Pan M 360 : Comment entrevois-tu la remise sur les rails de toute la dynamique des festivals?

Renaud Loranger : C’est une bonne question à laquelle je ne peux offrir de réponse définitive. Je sens bien que tout le monde a hâte de reprendre le temps perdu, de ‘’revenir comme avant’’. Mais j’ai l’impression que les traces de cette pandémie, et surtout le changement de rythme imposé par elle, amèneront des changements encore difficiles à quantifier. Je te donne un exemple : pour l’édition 2020, un artiste que je connais bien devait venir donner un concert. Le booking était hyper serré, mais comme je le connais, il me disait ‘’pas de problème, je prendrai l’avion Seoul-Vancouver-Montréal, j’irai jouer à Lanaudière et je reprendrai l’avion tout de suite pour retourner en Europe!’’ Honnêtement, je ne sais pas si les artistes reprendront ce genre d’horaire de fou.

Je parlais aussi à Yannick (Nézet-Séguin) récemment. Il me disait lui aussi à quel point il se sentait un peu abasourdi par le décalage horaire, les timings serrés, etc. Des choses qu’il vivait quotidiennement sans s’en rendre compte avant. Mais maintenant, le rythme précédent n’est même pas retrouvé et plusieurs artistes ont des réflexions sur la nécessité de vivre dans un planning humain aussi extrême. Je pense que c’est sain, que c’est même normal. Mais je suis certain que des ajustements deviendront nécessaires.

Yannick Nézet-Séguin dirige l’Orchestre métropolitain – Crédit : Pureperception

Pan M 360 : Quelle solution s’impose donc à un Festival comme Lanaudière pour rester compétitif et attirer les meilleurs? Planifier avec encore plus d’avance, ou laisser tomber des choses?

Renaud Loranger : Moi je ne laisse jamais tomber. Tu peux en parler à mon entourage (rires)! Au-delà de ça, j’ai la chance d’avoir un bon réseau d’amitiés en Europe, des amitiés qui peuvent nourrir le Festival à un très haut niveau. Mais pour moi, la difficulté n’est pas dans ce qui vient, mais ce qui a toujours été. Je pense aux chanteurs par exemple. C’est difficile de les attirer ici pour un seul soir quand ils ont des séries de 5-7-10 représentations dans plusieurs festivals en Europe. Et ça, ça ne date pas de la pandémie. Ça fait partie du jeu dans notre marché nord-américain à la fois vaste et relativement économe en opportunités estivales si on le compare à l’Europe.

À terme, moi j’aimerais allonger la période du festival, la débuter un peu plus tôt et la terminer un peu plus tard. C’est plus simple d’inviter certains artistes et ensembles en dehors de la période de pointe des festivals européens. Ça c’est une avenue. Mais les prochaines années ne me font pas peur. La raison c’est que déjà avant la pandémie, on se bousculait au portillon pour participer au festival. Avec les annulations de 2020, et certains projets impossibles en 2021, je suis assez optimiste que nous pourrons compter sur quelques années fastes en termes d’idées et de possibilités.

Pan M 360 : Le retour de Kent Nagano, est-ce le coup dont tu es le plus fier cette année?

Renaud Loranger : Oui, j’en suis très heureux. Ça été difficile pour tout le monde, je veux dire la manière avec laquelle ça s’est terminé. Nous pensions tous à une dernière saison humainement riche et significative, célébrant 15 ans de présence importante dans la communauté, 15 ans d’impact sur le public québécois, et l’inverse! Ce furent des années marquantes pour maestro Nagano également. Ce retour, après le ratage imposé des adieux, c’est donc significatif à plusieurs égards. Au plan humain, je l’ai dit, c’est très important pour lui, mais aussi au plan musical. Kent Nagano me confiait que la pandémie lui a imposé à lui aussi l’adoption d’un nouveau rythme, de nouvelles habitudes. Il en a profité pour réétudier des choses qu’il n’avait pas visitées depuis longtemps, en plus de passer du temps avec sa famille bien sûr. Le résultat, c’est que la 4e de Mahler au programme du 16 juillet, il ne l’avait pas faite depuis longtemps et elle n’avait jamais été jouée au Festival. Or, me disait maestro, pendant 40 ans pré-pandémie, il la dirigeait en 65 minutes. Désormais, il la fait en 75! Tu vois? Ce sont des conséquences directes dont on ne pouvait jamais prévoir la nature avant 2020, et c’est aussi l’illustration de ce que je disais précédemment : on peut reporter un programme de concert ou de festival, mais on ne peut jamais reporter l’énergie qu’il y avait au moment initial prévu. Mais ce n’est pas nécessairement un mal. C’est juste qu’une énergie différente imposera des choix de compléments différents.

Kent Nagano et l’OSM – Julia Fischer violoniste – Crédit : Pureperception

Pan M 360 : À quel point est-ce important ce retour des concerts ‘’en vrai’’, devant public?

Renaud Loranger : Pour moi c’est un message d’espoir et une nécessité. Cette chaleur humaine nous a manqué. Le concert, c’est une communion et la pandémie nous a privé de contact, de gestes tactiles les uns avec les autres, et de la possibilité de communier par la musique, dans un espace physique, dans un sentiment de proximité physique et personnelle. Le danger de ces derniers 18 mois environ, c’est le repli sur soi. Nous devenons des atomes séparés d’une matière commune, chacun de notre côté. Un concert, un festival, c’est l’antidote au repli. C’est très important.

Pan M 360 : Le public répond bien?

Renaud Loranger : Très bien! Déjà les premiers week-ends sont complets. Mais il reste des billets pour plusieurs concerts. Cela dit, j’invite le public à appeler, même si les concerts sont indiqués comme complets, car il arrive que des places se libèrent à la dernière minute pour toutes sortes de raisons. Ça vaut la peine d’essayer. 

Et puis je souhaite voir le plus de monde possible, ne perdre aucune place disponible, surtout dans ce joyau de site! Lanaudière, c’est comme un amphithéâtre grec, avec cette forme naturelle idéale pour l’acoustique, la forêt qui ceinture et les étoiles qui protègent les sens avec bienveillance. C’est unique et magique. Je fréquente abondamment les festivals un peu partout, et ici, il y a une ambiance à nulle autre pareille. Alors, oui, il reste des billets, mais il faut faire vite car la tendance est à la rapidité des ventes!

Pan M 360 : C’est ce qu’on aime entendre! En terminant, quel rêve entretiens-tu pour ce festival et que tu aimerais réaliser d’ici, disons, 5 ans?

Renaud Loranger : Je ne pense pas à un événement en particulier, mais à quelque chose de plus holistique. Tu sais, les autres festivals en Amérique du Nord sont essentiellement des résidences d’été des orchestres symphoniques de la région. Par exemple, Tanglewood, c’est la résidence de l’Orchestre de Boston. Le Hollywood Bowl, celle du LA Phil. Lanaudière c’est différent. Oui, l’OSM fait partie de l’ADN du Festival, et le restera toujours. Mais Lanaudière c’est aussi un écrin de choix pour l’Orchestre métropolitain, pour les Violons du Roy, etc. Moi, je vois la possibilité d’en faire une carrefour essentiel pour les orchestres canadiens, américains aussi. Un point de chute pour de grands événements estivaux qui présenteront une image riche et diversifiée de la réalité nord-américaine. Bien sûr, des partenariats importants avec de grandes institutions européennes sont dans les cartes. Disons actés mais pas encore incarnés. Nous avons de belles années devant nous.

Pan M 360 : Merci Renaud Loranger, et bon succès!

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