Coup de cœur francophone : Jeanne Laforest est en ville

Entrevue réalisée par Luc Marchessault
Genres et styles : folk / jazz / pop / rock / rock prog

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Il y a au Québec un foisonnement de talents graves, de jeunes créateurs solidement formés et supérieurement inspirés. Jeanne Laforest fait partie du lot. Ces musiciens Y et Z ont fort à faire pour extraire une partie du grand public de son douillet cocon nostalgique, qu’entretiennent nombre d’instances complaisantes. Pour peu qu’on prête l’oreille à Puisque les heures nous manquent, album fraîchement publié de Jeanne Laforest, on y découvre une réserve naturelle où les sons et les mots vivent en harmonie, sans égards aux conventions et autres préformatages. Pan M 360 a eu la chance de s’entretenir avec Jeanne, quelques jours avant sa prestation au Coup de cœur francophone 2022.



Pan M 360 : Bonjour Jeanne! Tout d’abord, je te félicite vivement pour ton album Puisque les heures nous manquent, paru hier. Après deux écoutes, deux qualificatifs s’imposent : œcuménique, parce qu’il rassemble un tas de types de musique, et édifiant, parce qu’il élève l’esprit. Je devrai le réécouter plusieurs fois pour en saisir toute la teneur.

Jeanne Laforest : Merci! Oui, il y a beaucoup de travail derrière chacune des pièces, on y a mis beaucoup de détails. Ce sera intéressant de les découvrir au fil des écoutes!

Pan M 360 : Je reviens à l’œcuménisme (terme plutôt religieux, mais qui s’applique bien à Puisque les heures nous manquent) : rien que dans La colère du rhinocéros, on a du doom-métal de chambre, du néo-prog et des chœurs célestes. Les murs s’ouvre sur des chants grégoriens, puis passe au prog-jazz et, un peu plus loin, au psychédélisme choral. Fatiguée, c’est ton clin d’œil à Radiohead période In Rainbows, plus précisément les deux premières pièces (15 Step et Bodysnatchers) et la quatrième (Weird Fishes/Arpeggi). Ensuite, escale en terrain folk épuré dans La douleur. Puis, Le grand murmure évoque Hildegarde de Bingen à l’opéra. Le début de J’ai quelque chose à dire évoque de la musique contemporaine des Balkans, puis Marie-Michèle Desrosiers (pour la voix et le phrasé) en mode orchestral. Et ainsi de suite. C’est pas de la petite bibinne de popinette!

Jeanne Laforest : L’intro de J’ai quelque chose à dire est un thème klezmer. Créer l’album a nécessité beaucoup de temps, mais on a pris le temps qu’il fallait. On peut entendre la somme de réflexions qui sous-tend les chansons. C’est vraiment un travail d’équipe, nous étions plusieurs cerveaux là-dessus, ce qui a donné quelque chose de vaste.

Pan M 360 : Les compos et les arrangements, c’est surtout toi?

Jeanne Laforest : Pour J’ai quelque chose à dire, par exemple, j’ai fait les arrangements vocaux. Les cordes, c’est surtout Gabriel Desjardins, sauf l’intro que j’avais déjà composée. Ou alors La colère du rhinocéros, c’est plutôt mes arrangements. Sinon, pour l’ensemble de l’album, ça s’est fait collectivement avec les musiciens, en jouant et en répétant au fil des années de création. Certaines décisions nous revenaient à Gabriel et à moi, à titre de coréalisateurs.

Pan M 360 : Au risque de me répéter, les chansons sont très foisonnantes. À quel point vous basiez-vous sur des maquettes? Quelle a été votre méthode de peaufinage?

Jeanne Laforest : J’avais enregistré des maquettes avec mes musiciens en novembre 2020. Ensuite, j’ai décidé de m’adjoindre Gabriel pour réaliser l’album. On a retravaillé les pièces, car elles étaient jammées, il leur manquait de paroles et de structure, c’était vaporeux. On a consolidé tout ça, on a raccourci un peu les pièces, on a bien établi qui devait jouer quoi, on a enrichi les mélodies. C’est ce qu’on a fait durant 2021; en novembre on a tout réenregistré, un an après les maquettes donc. C’est ce qui a constitué le point de départ, pour qu’on puisse ensuite ajouter des instruments, arranger les cordes, les voix et les synthés. On a conservé les maquettes de départ, mais rien ne subsiste de cette époque sur l’album. Sauf l’intro de J’ai quelque chose à dire, enregistrée avec un quatuor à cordes en septembre 2020, dans un sous-sol.

Pan M 360 : Tu incorpores beaucoup d’éléments jazz, classiques ou contemporains. À proprement parler, tu crées de la pop, mais complexe, sans trop de chansons couplet-refrain-couplet.

Jeanne Laforest : C’est vrai, ce type de chansons est plutôt rare dans l’album. Ce qui m’intéressait, c’était d’ajouter des éléments de surprise, pour éviter que l’auditeur ne devine la mélodie qui s’en vient, par exemple. Donner un peu plus de défis aux auditeurs, donc. Tout en créant de la musique accessible, pas trop érudite. Mélanger tout ça pour ouvrir un peu plus les oreilles du public! C’est ce que j’aime en tant qu’auditrice, en fait.


Pan M 360 : J’ai vu que tu as étudié au Campus Notre-Dame-de-Foy, à Saint-Augustin-de-Desmaures. En même temps qu’une certaine Ariane Roy?

Jeanne Laforest : Bien sûr! J’y ai fait ma technique en musique, chant pop et jazz. Ariane et moi avons un parcours scolaire assez similaire, qui date de la Maîtrise des petits chanteurs de Québec, dont nous étions membres, enfants, avec Lou-Adriane Cassidy aussi. Nous nous sommes toujours suivies parallèlement. À la Maîtrise des petits chanteurs, on a fait beaucoup de chansons de répertoire de toutes sortes de genres, très difficiles pour un chœur d’enfants et d’adolescents. Ça nous a donné une formation solide.

Pan M 360 : Tu iras te produire dans le coin de Valence, dans le sud de la France, au printemps prochain. Veux-tu nous raconter ce qui t’amènera là?

Jeanne Laforest : J’ai fait partie de la cohorte des chansonneurs de 2022 d’Escales en chanson, à Petite Vallée. À la fin du festival, différents prix ont été décernés, dont un pour aller se produire en France (NDLR : prix Train-Théâtre/Aah les Déferlantes de Portes-lès-Valence). À ma très grande surprise, on me l’a attribué! J’irai donc là-bas à la mi-mars 2023, dans la région de Lyon. Je ferai un ou deux concerts solo; pour l’instant, c’est tout ce que je sais! J’ai hâte d’en savoir plus. Et puisque je serai en Europe, j’en profiterai pour aller faire des concerts dans d’autres villes ou pays. J’ai quelques contacts là-bas, puisque j’y ai étudié pendant quelque temps. Il y a aussi Melba, une artiste française que j’ai rencontrée aux Escales et avec laquelle j’ai collaboré. On en profitera sans doute pour faire des trucs ensemble, tandis que je serai là-bas.

Pan M 360 : En ce moment, tu étudies auprès du musicien de jazz Jean-Nicolas Trottier?

Jeanne Laforest : Je me suis toujours intéressée aux arrangements et aux orchestrations. J’ai a abordé ça durant mes études, mais c’était surtout orienté jazz. Or, mon principal instrument est la voix; j’ai donc fait beaucoup d’arrangements vocaux. J’ai également commencé à apprendre les arrangements de cordes en autodidacte. Toutefois, je n’ai pas de formation proprement dite pour tout ce qui est orchestral, percussions, vents, harpe et ainsi de suite. J’ai donc fait une demande de subvention de perfectionnement au Conseil des arts du Canada. Je l’ai obtenue et je m’en sers pour suivre des cours privés avec Jean-Nicolas. C’est un arrangeur très important, au Québec. C’était mon professeur à l’université, j’ai beaucoup aimé son approche pédagogique. Je suis honorée d’étudier avec lui. J’ai mis ça sur pause pendant les semaines de lancement de l’album, mais en novembre je m’y remettrai. Ça me permettra d’avoir une corde de plus à mon arc et de participer à des projets avec d’autres musiciens. Puis, comme il n’y a pas énormément de femmes arrangeuses, je serai heureuse de tracer la voie pour celles qui me suivront.

Pan M 360 : Qui t’accompagnera au Coup de cœur francophone le 3 novembre?

Jeanne Laforest : On jouera l’album au complet, donc je veux en recréer les sonorités. Ce sera mes accompagnateurs habituels, soit Olivier Guertin à la batterie, Jean-Michel Leblanc à la guitare et Carl Mayotte à la basse. De plus, il y aura Gabriel Desjardins et Catherine Lemay Pereira aux claviers, puis Vincent Delorme à l’alto; il reproduira sur scène le solo qu’il a fait pour la pièce Intro. Il y aura des moments éclatés et d’autres surprises, par rapport à l’album!

Pan M 360 : Merci énormément pour ton temps, Jeanne, et bonne suite!

Jeanne Laforest :  Merci!

Photo : Hamza Abouelouafaa.

JEANNE LAFOREST SE PRODUIT LE JEUDI 3 NOVEMBRE AU MINISTÈRE, POUR COUP DE CŒUR FRANCOPHONE. INFO ET BILLETS ICI!

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