Alla Zagaykevych rentre au Vivier… avant de rentrer à Kyiv

Entrevue réalisée par Alain Brunet

En résidence au Groupe le Vivier depuis l’automne dernier, l’artiste ukrainienne Alla Zagaykevych boucle sa boucle montréalaise. Dans ce deuxième concert-portrait lui étant dressé, elle nous propose quatre œuvres de son répertoire dont une création et une transcription inédite. 

Des liens se sont tissés entre la compositrice et les interprètes québécois Pamela Reimer (piano), Lyne Allard (violon), Hubert Brizard (violon), Marie-Annick Béliveau (mezzo-soprano – Chants Libres), Corinne René (percussions – PSM) et la quatuor de saxophones Quasar.

Loin du véritable danger avec lequel elle devra composer de nouveau au lendemain de programme fait sur mesure sous les auspices du Vivier, soit mercredi à l’Espace Bleu de l’Édifice Wilder, Alla Zagaykevych résume son séjour montréalais comme  « une sorte de flash-back cinématographique à la recherche d’une nouvelle identité artistique d’une compositrice en temps de guerre ». 

Les dernières manifestations montréalaises de son talent créatif remontent au 23 janvier dernier – une répétition ouverte du Nouvel Ensemble Moderne nous a permis d’assister à une première lecture nourrissante de l’œuvre Et seul le roseau brille au soleil  composée à Montréal. Évocateur de sa propre perception des violences armées en cours dans son pays, le titre nous renvoie au mystère « Friend Li Bo.. Brother Du Fu..» de feu l’écrivain  Oleh Lysheha, dont la trame poétique s’inscrit au sein d’unité militaire déployée dans une forêt nordique.

Inspirée du même auteur et créée ce mercredi, l’œuvre Song of Maiden rappelle la condition d’une jeune mariée trouve refuge dans les chansons d’amour, cherchant à recoller les morceaux d’une existence cassée par la guerre.

À l’évidence, Alla Zagaykevych n’est pas une pasionaria de la résistance ukrainienne, on sent  chez elle nuance, sobriété et retenue dans ses propos sur la conjoncture, ce qui ne met aucunement en doute son allégeance, bien au contraire. Force est d’observer que l’artiste préfère visiblement s’exprimer sur la violence absurde de l’agression armée en tant que phénomène d’abord ressenti. Elle s’applique en cartographier les émotions à travers son œuvre récente. 

Avant de rentrer à Kyiv où elle dirige un programme électroacoustique au Conservatoire, elle s’entretient avec PAN M 360 (dans un français plus qu’acceptable)  et fait le point sur ces dernier mois passés à Montréal.

PAN M 360 : En tant qu’artiste et musicologue, comment vivez-vous les deux langues parlées en Ukraine?

ALLA  ZAGAYKEVYCH : Je viens d’une famille de professeurs d’université. Ma première langue fut le russe mais en cette période de guerre, je ne parle pas le russe en Ukraine. Je peux cependant le parler ailleurs- j’ai, par exemple, échangé en russe ici à Montréal. Il faut dire aussi que j’ai vécu dans les régions de l’Ouest de l’Ukraine, régions assez proches de la Pologne, j’ai parlé russe dans ma famille mais je suis allée à l’école ukrainienne pour étudier au départ. À l’âge de 18 ans, j’ai commencé à faire beaucoup de recherches folkloriques en Ukraine j’ai découvert encore plus. J’avais le sentiment de vivre dans un environnement bilingue mais en temps de guerre, tout devient noir ou blanc.

PAN M 360: Ce doit être difficile de rentrer chez soi dans le contexte. Comment le vivez-vous ?

ALLA ZAGAYKEVICH:  Vous savez, il y a une société civile en Ukraine, contrairement à plusieurs pays autoritaires de la région ou d’ailleurs. Oui il y a de la corruption, des contradictions, on peut voir des bêtises faites à la communauté LGBTQ+… c’est très difficile de changer les choses. Mais nous sommes optimistes car nous  pouvons compter sur une société civile, qui peut contrôler une partie de notre réalité.

PAN M 360 : Quel est votre rapport avec le Québec ? 

ALLA  ZAGAYKEVYCH : Quand j’ai passé un moment  à l’IRCAM (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) soit à Paris en 1995 et 1996,  j’ai rencontré là-bas (le compositeur québécois) Serge Provost, qui m’avait alors introduite à l’œuvre de Claude Vivier. Après quoi j’ai fondé un studio de musique électroacoustique au Conservatoire où j’ai invité Serge, qui avait à son tour invité Véronique Lacroix pour y jouer des œuvres d’Anna Sokolovic et de Jean Lesage. 

PAN M 360 : Loin de la zone de conflit, comment avez-vous cheminé intérieurement en tant qu’artiste?

ALLA  ZAGAYKEVYCH : J’ai essayé de choisir des thèmes et des textes en phase avec mon esprit, celui d’une artiste en résidence dont le pays se trouve en temps de guerre. Avec Jeffrey Stonehouse (directeur artistique du Vivier), nous avons monté des programmes qui représentent le travail ici accompli.

PAN M 360 : Allons-y  d’abord avec Song of Maiden, qui sera créée mercredi.

ALLA  ZAGAYKEVYCH: Song of Maiden qui met en relief un texte d’Oleh Lysheha. Ce poète inspire d’ailleurs une autre œuvre de moi exécutée par le Nouvel Ensemble Moderne (Et seul le roseau brille au soleil), sans que le texte n’y soit cité en tant que tel – je peux toutefois en représenter le timbre. J’ai écrit Song of Maiden pour Marie-Annick (Béliveau, mezzo-soprano) et Corinne (René, percussionniste) parce qu’elles avaient participé à mon premier portrait, le 16 octobre dernier. Elles étaient très ouvertes à d’autres expérimentations, à des contrastes, et c’est pour moi fantastique que Marie-Annick puisse chanter en ukrainien. 

PAN M 360 : Prenons maintenant la création de la transcription The Saxophone Quartet/While Flying Up 

ALLA  ZAGAYKEVYCH  : C’est la transcription d’un quatuor à cordes (2009) que j’ai beaucoup retravaillé par la suite. Pour les saxophones, le fondement devient multiphonique et sonoristique. Et je sais que Quasar est plus que familier à  l’approche multiphonique. Je vois cette œuvre comme une pièce électronique jouée par un ensemble instrumental. J’y dis la même chose mais dans une langue complètement différente. 

PAN M 360 : Allons-y pour Keep Silence.

ALLA  ZAGAYKEVYCH : La pianiste (Pamela Reimer) improvise en écoutant des parties électroniques enregistrées et en consultant des partitions graphiques. Quelque chose invite alors le pianiste à y exercer son énergie performative. C’est une sorte de concerto avec orchestre, un concerto puissant, très actif, très personnel.

PAN M 360 :Il y a aussi  Inner Voices of Violin , les voix intérieures du violon avec dédicace.

ALLA  ZAGAYKEVYCH : C’est un duo pour violons (Lyne Allard et Hubert Brizard)  avec électronique live et pré-enregistré. L’œuvre est dédiée à Ivry Getlis (1920-2018), très important violoniste franco-israélien dont les parents juifs étaient natifs de l’Ukraine. Pour l’avoir rencontré, je crois qu’il avait compris beaucoup de choses en Ukraine, dont l’antisémitisme. Il m’avait d’ailleurs incité à visiter Auschwitz, ce fut important pour moi d’y aller car la culture juive a toujours fait partie de la culture ukrainienne avec aussi des atrocités qu’on connaît – on sait que des dizaines de milliers de Juifs furent tués à Kyiv au début des années 40. C’est donc ma réponse au grand Ivry Getlis que de rechercher ce voix intérieures du violon

PAN M 360 : Votre langage est vaste et votre usage des traditions populaires ou classiques ne saurait être plus contemporain. D’accord avec ça ?

ALLA  ZAGAYKEVYCH : Lorsque, par exemple, j’utilise la chanson ou des folklores très peu connus, je traite cette matière comme un objet sonore comme une notion d’électroacoustique.  Mes musique instrumentales se situent aussi dans l’exploration spectrale.  Maintenant, dans  le contexte de ma réalité de guerre qui devient une matière artistique, il s’agit de savoir quand et comment je peux l’évoquer pertinemment. 

PAN M 360 : Votre parcours de musicologue, compositrice instrumentale ou électroacousticienne, ceci incluant l’opéra et la musique symphonique, vous rend unique. Comment expliquez-vous cette vaste étendue d’intérêts? 

ALLA  ZAGAYKEVYCH : Cela vient de mon expérience avec différentes communautés, de mon rapport avec différents types de musiciens. Je suis impliquée aussi dans le monde du cinéma qui exige un vrai travail collaboratif. J’ose croire que je participe, en tant qu’Ukrainienne, au développement du langage musical mondial. Ma position se trouve au milieu de tout ça. On ne peut dire exactement ce que je fais et c’est très bien comme ça !

PROGRAMME

  • Yuliya ZakharavaOj Tap Song pour voix, corps et percussions de la pianiste
  • Alla ZagaykevychInner Voices of Violin (dédicace à Irvy Getlis) pour deux violons et électronique live et pré-enregistrée
  • Alla ZagaykevychThe Saxophone Quartet/While Flying Up , 2009 – 2022 pour quatuor de saxophones  – création
  • Alla ZagaykevychSong of Maiden, to text by Oleh Lysheha , 2023 pour voix de femme,  percussions et électronique  – création
  • Alla ZagaykevychTo keep silence pour piano solo et électronique enregistré

PARTICIPANTS

INFOS ET BILLETS DU PROGRAMME PRÉSENTÉ À L’ESPACE BLEU DE L’ÉDIFICE WILDER, MERCREDI, 19H30

Tout le contenu 360

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