Palais Montcalm | Thomas Fersen, neuf ans plus tard: ses classiques et aussi du théâtre derrière « Le choix de la reine »

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : chanson française

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Près d’une décennie d’absence en Amérique francophone et … Thomas Fersen s’amène enfin au Palais Montcalm, le 11 juin prochain, dans le contexte d’une petite tournée québécoise. L’an dernier, l’artiste parisien lançait Le choix de la Reine , ambitieuse réinterprétation de 19 chansons de son cru, arrangées par Clément Ducol et interprétées de concert avec les percussionnistes du trio SR9.

Ainsi, tout le bestiaire de ses chansons s’agite dans une nouvelle vie devant public, Les malheurs du lion, le chat botté, La chauve-souris, Les Papillons ou Mon chien partageront la scène avec Louise, Jour de l’An, Dugenou et autres Blasé.  Le répertoire de ses classiques est entrelardé de monologues, une pratique théâtrale mise en œuvre au cours des dernières années.

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PAN M 360 : Bonjour Thomas, vous ne me voyez pas dans cette communication mais je vous indique vous avoir parlé à plusieurs reprises, mais il y a longtemps.  La première fois que j’ai fait une interview avec vous, c’était aux FrancoFolies de La Rochelle,  en 1993. 

Thomas Fersen : Quel est votre nom ?

PAN M 360 : Alain Brunet.

Thomas Fersen : Ah, Alain, bien sûr! Quel dommage que je ne te voie pas. Qu’es-tu devenu?

PAN M 360 : J’ai toujours continué à chroniquer de la musique, mais j’ai varié le tir. Des plus jeunes collègues avaient exprimé le désir de t’interviewer, j’ai donc cédé ma place pour que d’autres scribes te découvrent… et te couvrent haha ! Et on n’a qu’une vie, tant de musiques à écouter, sans renier son passé. Me revoilà d’ailleurs en train de te parler, j’en suis ravi.

Thomas Fersen : Moi aussi!  Comme toi, je n’ai pas arrêté depuis.

PAN M 360 :  Tu es beaucoup venu au Québec jusqu’au début des années 2010, moins par la suite.

Thomas Fersen : Ça fait neuf ans que je ne suis pas venu, en fait. Je pense que ça s’est étiolé sur le temps ainsi parce que, petit à petit, mon travail a suscité moins d’intérêt chez vous je pense. Le public a changé et, surtout, le secteur de la musique a changé. À un certain stade, on m’a proposé de venir seul et de répéter avec d’autres musiciens. C’était aussi un peu de ma faute de ne plus venir, car cette proposition ne me plaisait pas. Aussi, les délais entre les sorties d’albums se sont considérablement allongés. En fait, le dernier album de chansons originales est sorti en 2019.

PAN M 360 : Le Choix de la reine, un album de relectures avec une orchestration particulière, est sorti en 2025. Pourquoi un délai aussi long?

Thomas Fersen : Parce que j’ai participé à d’autres projets, deux pièces de théâtre entre autres. Et oui, j’ai fait un album, mais pas de chansons originales, sauf une seule, un morceau réarrangé par Clément Bucol, sorti l’an dernier, et qui a donc donné lieu à un spectacle uniquement avec des percussionnistes, puisqu’il s’agit d’un disque enregistré avec un trio de percussionnistes. C’est avec ce trio que je vais au Québec en juin.

PAN M 360 : J’ai écouté SR9, un trio lyonnais si j’ai bien compris.

Thomas Fersen : Oui, enfin, ils ont fait le Conservatoire National Supérieur (CNSM) de Lyon, mais ils ne sont pas tous d’origine lyonnaise. Voilà, et maintenant ils vivent à Lyon, je crois. Et Clément Ducol, compositeur et arrangeur, s’est chargé des arrangements. Il est le compagnon de Camille.

PAN M 360 :  Ah oui?! Elle a signé l’excellente bande originale du film Emilia Perez de Jacques Audiard. Très talentueuse! Mais revenons à son compagnon.

Thomas Fersen : C’est un très bon musicien! Clément est lui-même issu du CNSM de Lyon, où étudia la percussion avant de s’orienter vers la composition. Il est un peu plus âgé que le trio SR9, mais c’est là qu’il en a rencontré les interprètes. Il y a deux ans, il m’a proposé d’enregistrer un album avec eux et l’idée m’a séduit, d’autant plus que cet album marquait en quelque sorte l’anniversaire de mon premier opus, sorti 32 ans plus tôt. J’avais deux ans de retard pour le 30e anniversaire, mais ce n’était pas grave et  j’ai pensé que c’était une bonne idée.

Et surtout, je me sentais pleinement à ma place, je veux dire, dans cet environnement de percussions harmoniques, composé principalement de claviers, vibraphone, glockenspiel, marimba, xylophone. J’ai immédiatement senti que les vibrations allaient amplifier la dimension onirique de mes chansons, leur réalisme également. Et cela semblait tout à fait favorable à un projet commun.

J’ai tout de suite senti que les vibrations allaient augmenter le fantastique de mes chansons, et l’irréalité de mes chansons. C’était tout à fait favorable à un projet ensemble, voilà. Et puis entre-temps, j’ai eu ces expériences de monologue, de théâtre, donc j’ai mélangé ces monologues avec les chansons de mon répertoire pour ce nouveau spectacle. Ces monologues sont donc accompagnés de musique de mon répertoire, tout cela constitue un panorama de ce que j’ai accompli depuis la sortie de mon premier album, en juillet 1993 lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois.

PAN M 360 : Il est vrai que les arrangements s’accordent parfaitement avec ton répertoire.  Vaste rétrospective, quand même 19 chansons sur cet album!

Thomas Fersen :  Clément Ducol a fait le choix, d’ailleurs. Parce que je ne voulais rien lui imposer. Je voulais qu’il s’oriente vers ce qui l’inspirait, et je ne voulais pas le forcer à quoi que ce soit. Je pense que c’était ce qu’il fallait; pour tirer le meilleur de quelqu’un, il faut le laisser faire ce qu’il a envie de faire. Il se trouve qu’il connaissait mon répertoire, il était étudiant lorsqu’il a découvert mes chansons qu’il a beaucoup écoutées. Pour ce projet, il a entrepris de rechercher toutes ces chansons du début de ma carrière. Ce que j’ai trouvé pertinent, car il y en avait que je ne chantais plus, comme Les tours d’horloge ou Au Café de la Paix. Il en a composé d’autres qui ne figurent pas sur l’album, mais qui sont jouées en spectacle.

Avec Vincent Frèrebeau (du label Tôt ou tard), qui m’avait fait enregistrer mon premier disque et avec qui je souhaitais fêter cet anniversaire, nous avons constaté qu’il était plus pertinent de fouiller le début de mon répertoire plutôt que le récent.  Réenregistrer les vieilles chansons donnerait plus de caractère à ce projet.

PAN M 360 : C’est une forme de classicisation de Thomas Fersen.

Thomas Fersen : On m’a dit récemment que j’étais très classique, je ne savais pas si c’était péjoratif ou non. Finalement, non. La classicisation n’est pas entendue comme une consécration à plus long terme que celle qui se produit après 3, 4 ou 5 ans de sortie d’un album. Dès l’instant où l’on commence à réinterpréter son propre répertoire, on peut parler d’une forme de classicisation, non pas au sens péjoratif mais au sens de la pérennité. Et c’est pourquoi j’ai beaucoup aimé cette orchestration : pour moi, il ne s’agissait pas d’un regard tourné vers le passé et la nostalgie, mais plutôt vers l’avenir. Il m’importait donc que ce projet implique une grande part de création.

PAN M 360 : Les goûts musicaux évoluent, les chansons peuvent aussi porter ce qui nous plaît maintenant et non autrefois.

Thomas Fersen : Oui. Je suis de plus en plus attiré par ce genre d’écriture, rigoureuse et classique, moins proche du rock que j’aimais dans ma jeunesse. Il faut explorer d’autres horizons, c’est ce que je comptais faire avec Clément, j’étais donc très enthousiaste à l’idée de ce projet.

PAN M 360 : C’est réussi!  Il n’y a pas eu d’extensions harmoniques, mais en même temps, tous les effets percussifs et les harmoniques des notes elles-mêmes créent une atmosphère nouvelle, et tu as tout à fait raison de croire que cette réinterprétation est créative et actuelle. On ne peut absolument pas conclure à un projet nostalgique ou empoussiéré.

Thomas Fersen : Ce n’est pas un métier ennuyeux! Le pire pour moi serait d’être gardien de musée à mon âge (63 ans), un job de vieux…

PAN M 360 : Absolument! Il y a toujours un risque à gérer platement son patrimoine lorsqu’on atteint la soixantaine. Je parle donc à quelqu’un de bien vivant sur le plan créatif, qui s’intéresse aussi à une plus grande complexité musicale.

Thomas Fersen :  Clément Ducol, d’ailleurs , eu un tout autre itinéraire que le mien. Il était fasciné par les autodidactes qui créaient des choses, ce qui était mon cas. Et moi, de mon côté, j’ai toujours regardé sans aucune distance, sans aucune hauteur, les gens qui au contraire de moi étaient allés dans des formations plus classiques. J’avais beaucoup de respect pour ça, et j’en ai encore beaucoup aujourd’hui. Ma femme, d’ailleurs, est violoniste classique, elle m’a fait découvrir un tas de choses. C’est aussi elle qui m’aide à aller dans cette direction. C’est elle qui m’a parlé de Clément que je connaissais de réputation. En tant que violoniste, elle connaissait son répertoire et elle avait déjà eu l’occasion d’apprécier son écriture. Elle m’a fait découvrir et m’a poussé vers lui. Et ça m’a vite emballé.  

PAN M 360 :  Et donc, tes goûts se sont diversifiés. Tu as découvert non seulement à travers ta conjointe et à travers d’autres intérêts. C’est sûr que lorsqu’on dépasse la quarantaine ou la cinquantaine, on ne peut toujours écouter la même chose.

Thomas Fersen : Oui, ça correspond aussi à mon âge. Le rock ne me surprend plus… Quand on vieillit, on va vers plus de raffinement, moins d’instinct, moins de brutalité. On est plus dans la délicatesse, je pense.  Et puisque j’ai toujours ma curiosité enfantine, je suis naturellement attiré vers autre chose.

PAN M 360 : Que s’est-il passé côté théâtre?

Thomas Fersen : En fait, je n’ai pas fait de musique de théâtre, mais il se trouve qu’au cours de mes spectacles des vingt dernières années, j’ai commencé à dire des chansons et non les chanter, comme des petits sketchs de trois ou quatre minutes, récités en vers. J’ai fait ça de plus en plus, à tel point que j’ai fait à peu près 300 spectacles tout seul, où je m’accompagnais au piano pour les chansons que je pouvais dire plutôt que chanter,  les incarner autrement… Enfin, c’était un seul personnage qui parle et qui chante, sorte de petite comédie musicale pour un seul personnage. Petit à petit, on m’a demandé  si un jour les monologues de ces spectacles seraient publiés.

Pendant la pandémie, j’ai collecté ces monologues pour voir si ça constituait un ensemble. J’ai alors voulu écrire la biographie de mon personnage pour créer un lien entre tous ces textes dont le tout me semblait un peu hétéroclite. Écrire la biographie de mon personnage de chansons en lui prêtant beaucoup de ma vraie biographie, ça m’a beaucoup amusé.

Donc, j’ai écrit la biographie en vers de mon personnage de chanson, ce qui a donné lieu à au spectacle Dieu sur Terre. Et à partir de là, j’en ai fait une adaptation pour le théâtre. Et j’ai donc travaillé avec le metteur en scène Benjamin Lazar. Et donc, il y avait ces textes, et puis quelques chansons de mon répertoire qui s’inscrivaient dans cette narration, et puis des musiques de mon répertoire qui venaient aussi accompagner ces monologues récités en vers. C’est ce qu’on entend, d’ailleurs, dans l’album Le choix de la reine, toutes les parties parlées sont issues de ce spectacle et du livre – la biographie du personnage.

J’ai continué après, j’ai écrit un deuxième livre qui va sortir au Seuil, intitulé Comme on quitte un imperméable. C’est toujours mon personnage de chanson, mais cette fois-ci il va faire un voyage initiatique au Mexique, il va passer, malgré lui, des rites de passage, en fréquentant la mort, le danger, l’inconnu, etc. Mais ça, c’est un autre projet, c’est un autre projet sur lequel je travaille en ce moment, et c’est pour dire que, c’était ça le théâtre dont je parle, sorte de concert narratif.Et là, je suis en train de récidiver, faire un autre.

PAN M 360 : Prolongement de ton expression, si on comprend bien.

Thomas Fersen : Exact. Et alors, c’est intéressant pour moi parce que c’est aussi un circuit qui s’élargit, un public qui s’élargit, qui va vers un autre goût, d’autre envie, et puis qui correspond à ce que je veux bien aussi, puisque moi, j’aime de plus en plus la langue, la narration, précision dans la narration, des goûts de mon âge. Oui, mais en même temps, on peut garder l’intérêt sur tout ce qui se fait de plus récent. Là, je suis avec le trio SR9. Pour le prochain spectacle, il y aura aussi trois musiciens. Mais il y a de moins en moins, ce côté pop qui pouvait teinter mes albums dans les années 2000.  

PAN M 360 : Et les prochaines chansons seront-elles enregistrées dans le même contexte avec le même trio?  Ou serait-ce complètement différent ?

Thomas Fersen : Je ne sais pas. En fait, pour l’instant, j’ai écrit des chansons originales pour mon prochain spectacle (pas celui présenté au Québec), mais je ne sais pas si elles seront enregistrées dans le disque. Ce prochain spectacle sera créé à Avignon cet été. Mais celui auquel tu vas assister, c’est quand même de la chanson. Ça reste quand même narratif, mais ce n’est pas du théâtre, alors que ce que je vais faire après, ce sera complètement différent.

La différence la plus importante, c’est que quand on fait un tour de chant, on s’adresse au public directement. lors que quand on fait du théâtre, et c’est-à-dire qu’on fait front au public, alors que quand on fait du théâtre, c’est le contraire : le public vient (mentalement) sur scène. Ce qui est fondamental, c’est cette inversion.  Ça m’amuse beaucoup.  Pour moi, ce fut un renouvellement vraiment frais et très enrichissant qui m’a appris beaucoup de choses.

PAN M 360 : Et pour la suite des choses? Si tu fais plus de théâtre que de chansons, prévois-tu un document audiovisuel ?Thomas Fersen : C’est à la fois le problème et la vertu du théâtre. C’est du spectacle vivant, il faut venir voir, c’est un moment de communion. On n’est pas tout seul. C’est ce qui est fondamental, c’est ce qui est le rôle du théâtre et du spectacle vivant. On n’est pas la même personne quand on est seul chez soi que lorsqu’une autre personne entre dans la pièce. On se transforme alors et on ne perçoit pas les choses de la même façon. C’est tout l’intérêt du spectacle vivant.

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