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Compositrice et conceptrice sonore, Roxanne Turcotte s’est spécialisée en composition et en technologie musicale sous la direction de Marcelle Deschênes et de Francis Dhomont à l’Université de Montréal après avoir fait une formation en piano classique au conservatoire. Première femme en 1988 à obtenir un diplôme d’études supérieures en composition électroacoustique, figure bien connue du milieu centrant son esthétique musicale sur un art d’intégration à caractère cinématographique qu’elle nomme cinémasonie, elle présentera le jeudi 22 octobre dans le cadre d’Akousma, sa pièce Artefacts, œuvre évocatrice de sa démarche d’archéologie sonore ainsi que d’autres extraits de son plus récent album. Alexandre Villemaire a pu s’entretenir avec elle alors qu’elle conclut une résidence de création en Belgique.
PAN M 360 : Vous terminez actuellement une résidence de création en Belgique. Vous êtes partie le 4 octobre et vous revenez pour le festival Akousma. Qu’est-ce que ce séjour vous a apporté? Qu’êtes-vous allée chercher dans cette résidence?
Roxanne Turcotte : En effet cela fait presque trois semaines, un peu moins que je suis à Bruxelles. Je suis partie le 4 octobre et je reviens pour Akousma, un mercredi soir.
Il y a toujours de nouvelles choses à apprendre en matière de technologies. Comme je suis spécialisée dans la spatialisation, l’acousmonium et tout ce qui s’y rattache, ici j’ai accès à tous les haut-parleurs nécessaires pour enfin travailler sur place.
Certaines personnes sont affiliées à des universités et ont donc accès à tout l’équipement. Moi, je travaille chez moi, dans mon studio, mais je n’ai pas d’acousmonium à ma disposition. Je dois donc travailler un peu comme un compositeur ou une compositrice de musique orchestrale qui, à sa table de travail, essaie d’imaginer comment l’œuvre sonnera avant de pouvoir passer aux répétitions.
Je procède un peu de la même façon avec les haut-parleurs, parce qu’un acousmonium, ce n’est ni plus ni moins qu’un orchestre de haut-parleurs.
PAN M 360 : C’est ça, c’est cet ensemble de haut-parleurs qui permet la spatialisation du son dans l’espace, presque à 360 degrés?
Roxanne Turcotte : Oui, c’est exactement ça! Il s’agit du studio de Musiques & Recherches, près de Bruxelles. Annette Vande Gorne y a ses studios et ses installations. Cela faisait longtemps que je voulais faire cette expérience.
J’essaie de participer le plus possible à des résidences de ce genre afin de me perfectionner.
PAN M 360 : Cette expérimentation sur acousmonium, en lien avec votre écriture, change-t-elle votre façon de travailler? Comment vous adaptez-vous à ce dispositif et que retenez-vous de cette expérience jusqu’à présent?
Roxanne Turcotte : Ce qui est intéressant avec ce dispositif, c’est que je peux placer mes sons aux bons endroits dans l’espace et les entendre immédiatement. D’habitude, je dois figurer et m’imaginer comment ils vont sonner, parce que je n’ai bien sûr pas autant de haut-parleurs à ma disposition.
Chez moi, dans mon studio, j’utilise un spatialisateur, le SpatGRIS, avec lequel je peux quand même réaliser des spatialisations et les écouter en format binaural pour me faire une idée du résultat. Ce n’est pas tout à fait fidèle à la réalité et ce n’est pas parfait, mais cela donne tout de même une bonne idée du rendu.
PAN M 360 : Parlons maintenant du concert que vous donnerez le jeudi 22 octobre, soit à peine 24 heures après votre retour, dans le cadre du festival Akousma. À quoi le public peut-il s’attendre dans cette programmation?
Roxanne Turcotte : Dans le cadre de ce concert, je vais diffuser une pièce en multicanal dans l’extraordinaire espace de l’Usine C. Il s’agit d’Artefacts, un extrait de mon disque Sillage qui vient tout juste de paraître.
L’album est sorti en format numérique en juin, mais sa version physique, vient tout juste d’être publié. Je vais donc en faire une sorte de lancement. Je présenterai Artefacts, ainsi que l’album, sur lequel se trouve également, comprend également d’autres pièces. L’œuvre relève véritablement d’une démarche d’archéologie sonore.
PAN M 360 : L’archéologie sonore constitue une signature de votre esthétique et jalonne le déroulement d’Artefacts. Pourriez-vous nous décrire ce que l’on peut y retrouver et entendre, et nous expliquer ce qui permet de parler d’archéologie sonore dans votre démarche?
Roxanne Turcotte : En fait, je réalise des captures sonores. C’est un peu comme partir à la chasse aux sons, comme on partirait à la chasse aux sons avec les enfants. On cherche des éléments du quotidien qui nous fascinent.
J’ai vraiment l’impression de faire des fouilles, comme une archéologue qui cherche des éléments, du matériel sonore pour composer. Mais il y a autre chose : cette pièce constitue aussi une sorte de résumé de plusieurs choses que j’ai faire depuis le début de ma carrière en électroacoustique.
Dans la musique électroacoustique, surtout autrefois — peut-être un peu moins aujourd’hui —, notamment dans les années 1980, on entendait souvent des œuvres réalisées à partir d’extraits sonores existants. Je trouve intéressant comme sujet, par exemple, lorsqu’on souhaite évoquer un compositeur que l’on apprécie, faire référence à une œuvre ou lui adresser un clin d’œil, cela peut être très pertinent. On peut réaliser des choses extraordinaires de cette façon.
Aujourd’hui, j’essaie toutefois de moins utiliser des éléments qui existent déjà. Je préfère aller chercher dans mes propres créations, y compris dans des musiques que j’ai composées par le passé, puis les intégrer à de nouvelles œuvres.
J’avais fait ça notamment avec un tango qui figure sur mon précédent disque. J’avais repris un tango que j’avais moi-même composé pour le mime Claude Saint-Denis, en 1985, puis je l’avais entièrement transformé pour en faire une pièce électroacoustique. J’essaie donc de réutiliser mes propres archives, en quelque sorte.
Dans Artefacts, il y a également des pauses et des interventions faites par un comédien qui exprime des idées et prononce des phrases qui me touchent particulièrement. La pièce est séquencée et divisée par des pauses. Plusieurs éléments font référence aux fouilles archéologiques. J’intègre aussi, par exemple, des sons de cigales. On sait que les cigales existent depuis tellement longtemps et qu’elles passent plusieurs années enfouies dans le sol avant d’émerger.
Ma musique traite toujours d’un sujet que je cherche à développer. Il peut s’agir de questions politiques, de thématiques d’actualité ou de sujets qui m’intéressent profondément.
PAN M 360 : Pourrait-on dire que vous vous éloignez, dans une certaine mesure, de la démarche de Pierre Schaeffer, qui utilisait notamment des sons radiophoniques pour les transformer. Vous reprenez plutôt des éléments qui vous sont personnels, des sons que vous avez déjà créés et que vous transformez à nouveau. Est-ce bien cela?
Roxanne Turcotte : Oui, mais justement Pierre Schaeffer ne travaillait pas nécessairement à partir d’enregistrements préexistants. Il allait capter des sons concrets produits par des objets concrets. C’est une démarche différente.
Je pense surtout aux extraits musicaux qui ont été largement réutilisés, par exemple à des passages d’une œuvre orchestrale connue. Je trouve parfait lorsqu’on souhaite faire une référence ou un clin d’œil à une œuvre particulière. Cela peut être très intéressant, mais j’essaie maintenant autant que possible de ne pas tomber là-dedans.
PAN M 360 : Vous avez parlé de Sillage, on y entend effectivement cette dimension sonore dans Gradation, je crois, la première pièce de l’album, notamment cet effet de saturation, presque comme un bruit blanc qui finit par s’installer dans les oreilles.
Comment percevez-vous les sons lorsque vous les découvrez au cours de vos recherches, dans cette démarche d’archéologie sonore? Avez-vous déjà une idée précise de la direction que vous souhaitez prendre lorsque vous échantillonnez des sons, ou est-ce un processus qui évolue au fil de la composition?
Roxanne Turcotte : J’ai toujours un synopsis, un thème, une thématique de départ. À partir de là, je vais chercher des sons qui vont être en rapport avec la thématique que je veux décrire, puis je construis la composition en suivant ce fil conducteur. Ce n’est pas nécessairement une ligne historique, mais plutôt une trajectoire que je dessine.
En fin de compte, ce qui est le plus complexe dans la composition, c’est de donner une forme à l’ensemble. On peut avoir des sons et les assembler, mais il faut ensuite construire une véritable forme musicale. Je travaille un peu comme au cinéma. J’ai un côté très visuel. J’aime beaucoup les images, l’éclairage et tout ce qui s’y rattache. Souvent, je vois des couleurs.
Dans le cas de la cigale, j’en ai effectivement enregistré une, mais pas pour Gradation. Cette pièce est construite à partir de sons produits par les instruments de Jean-François Laporte, qui évoquent et imitent de petits insectes.
Les véritables sons de cigales se trouvent dans une autre pièce, qui figurera sur mon prochain album. C’est amusant de voir comment cela s’est produit. Il y a toujours une part de hasard dans le processus de création. Je peux prendre des notes et prévoir certaines choses, puis entendre quelque chose qui m’amène dans une tout autre direction. Je ne reste pas prisonnière de mon cadre initial.
Par exemple, pour une autre de mes pièces qui contient les sons de cigales, tout est parti de mon chat, qui en attrapait une. Je l’ai la cigale de sa gueule et alors qu’elle était dans ma main, elle produisait un son différent, que j’ai trouvé très intéressant.
Je l’ai donc enregistré avant de la libérer, bien sûr!
PAN M 360 : Artefacts est aussi, dans une large mesure, un hommage à vos mentors et aux personnes qui ont joué un rôle important dans votre parcours. On pense notamment à Serge Arcuri, Marcelle Deschênes et Francis Dhomont, qui vous ont accompagnés, notamment pendant vos études de maîtrise en composition. Qu’est-ce que leur enseignement vous a apporté dans la construction de votre identité artistique?
Roxanne Turcotte : Chacun m’a apporté quelque chose de différent. Mes professeurs à l’université, Marcelle Deschênes et Francis Dhomont, m’ont transmis différentes façons d’aborder la musique électroacoustique. Leurs approches étaient complètement différentes.
Francis Dhomont, qui est décédé et dont on a souligné ici le 100ème anniversaire accordait, une grande importance à la qualité des captures sonores. Cet aspect est vraiment venu me chercher et ça m’a beaucoup apporté.
Marcelle Deschênes, de son côté, m’a fait découvrir un aspect davantage lié à la musique de création et la nouveauté du multimédia qu’on ne voyait pas encore beaucoup à l’époque. En plus, c’était une femme et moi j’ai été la seule femme compositrice à l’université pendant très longtemps. Chacun peut donc nous apporter quelque chose.
Serge Arcuri était un ami et un collègue. Je lui ai rendu hommage, lui aussi, puisqu’il est décédé il n’y a pas si longtemps. J’aimais beaucoup son travail, notamment celui qu’il réalisait avec les voix.
Donc, c’est vraiment plein de petits éléments que je vais chercher. Comme on le dit souvent, on n’a jamais fini d’étudier. C’est exactement ainsi que je me sens. Aujourd’hui, la différence, c’est que je vais chercher précisément ce dont j’ai besoin, et qu’est-ce que moi je veux plutôt que de suivre un cursus scolaire comme lorsque j’étais plus jeune.
J’ai le sentiment d’avoir fait beaucoup de chemin, notamment sur le plan technique. Il faut du temps pour acquérir la maîtrise du son et développer les compétences nécessaires pour travailler comme on le souhaite. Et même aujourd’hui, on continue d’apprendre.
Ici, dans le studio, je travaille sur différentes choses et je découvre des outils incroyables dont j’ignorais l’existence!
Je prends donc des notes et je me retrouve, en quelque sorte, à nouveau aux études, pour me perfectionner.
PAN M 360 : En écho à ce que vous venez de dire, qu’est-ce qui vous frappe le plus dans l’évolution de la musique électroacoustique au cours des dernières années? Qu’est-ce qui a le plus changé, selon vous?
Roxanne Turcotte : Ça dépend des endroits, parce que la situation est très différente en Europe, aux États-Unis ou même ici, chez nous.
En Europe, il y a encore beaucoup de pratiques acousmatiques. Au Québec, j’ai l’impression qu’elles sont moins présentes et qu’elles le sont de moins en moins. Mais je pense que ça va revenir. Je trouve qu’il se passe actuellement un mouvement très intéressant dans les rencontres entre les pratiques acousmatiques et d’autres formes musicales, par exemple la musique mixte ou la musique en direct. Il y a énormément de performances de ce type aujourd’hui.
Il y a aussi tout le domaine de la musique numérique. C’est évidemment ce que nous faisons tous, d’une certaine manière, mais dans les programmes universitaires, on cherche souvent à concevoir des outils, à automatiser des processus ou à robotiser certaines opérations.
Et maintenant, il y a l’intelligence artificielle qui arrive. Beaucoup de gens travaillent avec ces technologies, parfois de manière très intéressante, correcte et éthique, parce qu’il n’y a pas toujours de bonnes façons non toutes les façons de les utiliser ne se valent pas.
PAN M 360 : Ça soulève beaucoup d’enjeux.
Roxanne Turcotte : C’est certain que les choses sont très différentes aujourd’hui.
À mes débuts, je travaillais avec des bandes magnétiques où je devais couper physiquement le ruban de la bande pour faire mon échantillonnage.
J’aimais beaucoup cette façon de travailler et je fais énormément de montage et d’édition dans mon travail.
crédit photo : Roxanne Turcotte























