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Dans le cadre de son édition 2026, le festival Akousma fait une place à la relève, permettant à plusieurs jeunes compositeurs et compositrices lauréat.es de différents concours de venir présenter le fruit de leur travail. Lauréat du concours Jeu de temps / Times Play de Communauté électroacoustique canadienne (CEC) qui en valeur de nouvelles œuvres électroacoustiques produites par des compositeurs, compositrices et artistes sonores, jeunes ou émergent.e.s, du ou vivant au Canada, Alexis Brisson, qui a étudié à l’Université de Montréal sous la direction Martin Bédard et Nicolas Bernier, ainsi qu’avec Daniel Perez Hajdu à Mons, en Belgique présentera ce mercredi 21 octobre sa pièce A a Ba A ɓA Bɐ. Il en a parlé avec Alexandre Villemaire de PAN M 360.
PAN M 360 : Parle-nous un peu de ton parcours personnel en musique. Qu’est-ce qui t’a incité à étudier en musique?
Alex Brisson : Premièrement, j’ai toujours été instrumentiste. Au secondaire, je jouais de la guitare électrique et, de manière générale, de la musique métal. Ma première introduction au médium numérique s’est faite par l’intermédiaire de logiciels de notation musicale qui me permettaient d’écrire des partitions pour le groupe.J’utilisais des logiciels MIDI et, finalement, j’ai commencé à pousser mes arrangements un peu trop loin pour le band. Ce que je composais ne correspondait plus vraiment à la musique du groupe. Au bout du compte, c’est surtout moi qui m’amusais à faire ça. C’est ainsi que j’ai découvert les stations de travail audio numériques ou DAW en anglais.J’ai commencé à expérimenter avec ces logiciels vers 2013.
Ensuite, je me suis intéressé au beatmaking, au hip-hop et à tout ce qui se passait à l’époque sur Internet, notamment sur SoundCloud et les musiques qu’on pouvait y trouver.
Par après, j’ai décidé d’entreprendre des études universitaires. J’ai commencé à l’Université Carleton, dans le programme de musique générale, mais celui-ci était surtout axé sur l’interprétation. Je ne m’y sentais pas vraiment à ma place. J’avais l’impression qu’il y avait quelque chose à approfondir sur le plan académique. Je voulais rester à l’université, parce que j’étais conscient du potentiel du médium numérique, même si je ne connaissais pas encore la musique acousmatique ni la musique électroacoustique.
J’ai découvert le programme de l’Université de Montréal et je me suis lancé là-dedans sans trop savoir à quoi m’attendre.D’autres aspects du programme m’intéressaient également, notamment les cours de lutherie numérique, un domaine dans lequel j’avais déjà commencé à expérimenter parce que j’avais notamment entrepris de construire mon propre synthétiseur. Tout cela m’a naturellement conduit vers ce programme.
PAN M 360 : C’était clair pour toi que la composition allait être le domaine dans lequel tu allais te réaliser?
Alex Brisson : Oui. Je ne sais pas si je comprenais vraiment ce que signifiait le terme composition à l’époque,mais ça faisait déjà un bon bout de temps que j’avais délaissé les instruments physiques pour me consacrer uniquement à l’ordinateur.
PAN M 360 : Comment décrirais-tu ta musique et ton style compositionnel?
Alex Brisson : J’attribuerais à ma musique une dimension abstraite. Surtout dernièrement, dans ma plus récente composition, je me suis vraiment donné la liberté de ne pas partir d’un concept. Je voulais créer une musique qui commencerait par une recherche de matériaux sonores, sans concept extramusical.
C’est une approche qui m’a permis d’explorer une esthétique dans laquelle je peux utiliser à peu près n’importe quel matériau sonore, sans porter de jugement sur les sons, qu’ils soient considérés comme bons ou moins bons.
Je trouve que ma musique présente certaines étrangetés, qui ne sont pas si étranges que ça, mais qui ne s’inscrivent pas dans une esthétique qu’on entendrait habituellement dans la conception sonore au cinéma ou dans un langage esthétique plus courant dans les productions populaires pour le cinéma et la télévision. Ces esthétiques se retrouvent parfois dans la musique acousmatique, mais, dans cette pièce en particulier,je cherchais surtout à trouver davantage de liberté dans ma palette. Je dirais que 90 % des sons sont électroniques : il n’y a pratiquement pas de prises de son.
Il y a aussi une séparation des sons qui sont plus référentiels, presque photographiques, qui renvoient à l’univers que nous connaissons. On peut reconnaître des sons de notre environnement, mais là, vu que ça venait surtout de l’électronique, je trouve qu’il y a vraiment une forme de détachement qui amène plus facilement à l’abstraction.C’est un intérêt esthétique qui m’intéresse beaucoup.
PAN M 360 : Cette esthétique se retrouve justement dans la pièce lauréate qui sera présentée dans le cadre d’Akousma. Comment as-tu conçu cette pièce, tant sur le plan de son organisation que de son esthétique?
Alex Brisson : Au départ, j’ai entrepris une recherche de matériaux sonores. J’ai fait quelques prises de son,mais je me suis rapidement tourné vers un instrument que je possède : une sorte de drumachine.
On pourrait décrire cet appareil comme un échantillonneur numérique doté d’effets. J’ai décidé de détourner sa fonction principale, qui est plutôt orientée vers la production de techno, pour l’utiliser dans une technique de mixage sans entrée.J’ai ramené les sorties dans l’entrée audio afin d’exploiter le mécanisme de feedback de l’appareil.
À partir du moment où j’ai commencé à faire ça, tout un nouvel éventail de sonorités s’est ouvert à moi. J’ai ainsi constitué un corpus de matériaux sonores que j’ai commencé à travailler et à façonner. Au début, c’était surtout une accumulation de petites idées, sans véritable hiérarchie musicale, avec une organisation assez fragmentée.
Mon professeur et mentor à l’époque, Martin Bédard, m’a transmis un intérêt et un souci particulier pour le potentiel du médium sonore et sa capacité à être constamment réorganisé. Il m’a amené à me questionner sur la place des différentes sections : est-ce qu’une section aurait sa place ailleurs? Peut-on carrément couper une pièce en plein milieu pour y insérerautre chose?
L’idée était de toujours remettre en question le positionnement des éléments et des sections, et de travailler activement à partir deces possibilités. C’était la première fois que j’abordais la composition de cette manière. C’était vraiment intéressant.
PAN M 360 : Cette approche semble en effet se refléter dans le titre de ta pièce, A a Ba A ɓA Bɐ, qui reprend justement cette idée d’organisation.
Alex Brisson : Le titre est quand même un peu éloigné de la structure réelle de la pièce. Il ne représente pas littéralement les différentes sections, mais certains sons reviennent, parfois sans être transformés, dans des contextes différents.
Beaucoup de sons et de sonorités sont repris, retravaillés et transformés. Dans la musique classique, ce type de structure renvoie davantage à la répétition littérale de sections, tandis qu’ici, c’est exploré de manière plus libre.
Dans le titre, par exemple, le A est inversé et le B revient, mais sous une forme une peu bizarre. Il y a aussi une nouvelle section qui contient d’autres sons. Cette pensée se manifeste donc à plusieurs niveaux dans la composition. Il y a même des moments où un son revient, mais dans un état spatial complètement différent. Il peut d’abord se trouver àl’arrière-plan, puis devenir très frontal, avant de se clarifier tout en soutenant un autre élément.
On ne se rend presque pas compte qu’il s’agit du même son qui revient deux fois, tellement il est traité différemment. Sa fonction au sein de la pièce change également et évolue avec elle.
PAN M 360 : Qu’est-ce que le fait d’être lauréat du concours Jeux de temps t’apporte en tant que jeune compositeur?
Alex Brisson : Premièrement, je me sens très choyé et chanceux de recevoir ce prix. Pour moi, sa plus grande valeur réside dans l’encouragement qu’il représente.
C’est un coup de pouce qui envoie le message qu’il est important de continuer à créer ce type de musique. C’est très encourageant pour le développement de ma pratique. Gagner un prix donne un nouvel élan et permet de maintenir le momentum d’une pratique compositionnelle qui peut être difficile à poursuivre à l’extérieur des murs d’une institution universitaire.
Le fait de pouvoir ensuite présenter mon travail à Akousma contribue aussi à maintenir cet élan. C’est très encourageant.
Lorsqu’on fait un genre de musique assez niché, ce n’est pas tout le monde qui va nous dire : « Enweille continue comme ça, on t’emploie! » Plusieurs personnes de mon entourage ne comprennent peut-être pas le genre de musique que nous faisons ni la valeur de la culture que nous partageons au sein de la communauté électroacoustique.
En plus de cette reconnaissance, le prix nous donne accès à une communauté. Nous avons aussi la chance de recevoir les encouragements de personnes très respectées dans ce milieu, qui reconnaissent notre travail et nous témoignent leur appréciation.
PAN M 360 : Quels sont tes projets futurs?
Alex Brisson : En ce moment, je continue de m’intéresser à la synthèse par rétroaction, ou feedback, que j’ai commencé à explorer dans ma dernière pièce.
Je suis actuellement en train de revoir mon propre système de synthèse pour faire de la synthèse modulaire plus flexible, qui s’inspire encore davantage de la synthèse produite par rétroaction. Certains compositeurs et certaines compositrices qui travaillent dans cette approche m’influencent beaucoup en ce moment.
Je pense notamment à Jaap Vink et à Éliane Radigue, qui nous a quittés récemment, mais dont le travail demeure une source d’inspiration.
Une fois que cette pièce aura suivi son cours et que les choses seront en place pour commencer la prochaine, je pense que c’est là-dessus que je vais miser.
PAN M 360 : Toujours dans cette même recherche esthétique de synthèse par feedback c’est ça?
Alex Brisson : Oui. Je m’intéresse également à la manière dont la prise de son pourrait trouver là-dedans. C’est une autre question que j’aimerais approfondir.
Photo tirée du site d’Akousma























